La Véritable histoire de Jeanne d’Arc

Cette chronique m’a été inspirée par le sémillant Li-An. Mille grâces lui soient rendues.

Paru chez Les Échappés, la maison d’édition de Charlie Hebdo, La Véritable histoire de Jeanne d’Arc n’est aucunement un livre d’histoire. Un regard sur les sources citées en annexes en dit d’ailleurs long sur la nature de la documentation : Robert Brasillac, Henri Guillemin, Henri Wallon et j’en passe. Si l’on fait abstraction du Jeanne d’Arc de Valérie Toureille, la source la plus récente date de 1970. Comme l’indiquent cependant les auteurs en introduction, il s’agit surtout ici de raconter la vie et l’histoire d’une jeune femme de 19 ans, spontanée, franche, déterminée, mais un tantinet obsédée par sa foi et le mysticisme. L’interprétation du personnage de Jeanne d’Arc ne s’inscrit ainsi pas du tout dans une démarche historique, tant il apparaît évident que Lambour et Springer cherchent à se détacher de la figure nationale, lui donnant l’aspect plus léger, amusant et caricatural d’une gamine courte sur pattes, colérique et agitée. Une manière de faire conforme à ce que l’on attend d’une BD éditée par Charlie Hebdo.

Fondé sur la transcription du procès de Jeanne, le récit est narré dans un style se voulant proche de la langue de l’époque, mettant en scène les divers éléments de son interrogatoire. Bref, rien de neuf sur le bûcher pour qui connaît tenants et aboutissants de la mission de la jeune femme et les multiples tours et détours de son parcours. Mais alors, pourquoi lire La Véritable histoire de Jeanne d’Arc, hein ?

Sans doute pour le dessin de Springer, à la fois dynamique et documenté, dont le trait déride l’œil. Voici le point fort de cet ouvrage par ailleurs assez répétitif puisqu’il ne s’écarte guère des faits connus, du moins tels qu’ils nous sont connus via les témoignages des personnes qui ont croisé sa route. Entre batailles rangées, échange de villes contre trêve provisoire, sièges, retournement d’allégeance, pillage, rançons, l’ordinaire de la Guerre de Cent ans, on accompagne ainsi Jeanne dans sa mission sacrée. Une chevauchée frénétique qui voit la Pucelle s’évertuer à motiver autour d’elle la troupe des barons méfiants devant cette agitée hurlant à gosier déployé, la morve au nez, fourbissant ses armes pour mieux férir l’Anglais afin de susciter l’enthousiasme du très mollasson roi de Bourges. Ouf !

Visuellement réussi, à mille lieues du style habituel de Springer, truffé de clins d’œil aux Monty Python, à Bruegel l’Ancien voire à Le Nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud, La Véritable histoire de Jeanne d’Arc est une BD distrayante dont on pourra mettre à profit la lecture en l’approfondissant avec les ouvrages de Colette Beaune ou Valérie Toureille.

La Véritable histoire de Jeanne d’Arc – Séverine Lambour & Benoît Springer – Éditions Les Échappés, 2025

Sheriff of Babylon

In girum imus nocte ecce et consumimur igni. Le palindrome de Virgile convient idéalement au récit de King et Gerads. Les auteurs de Sheriff of Babylone dressent en effet un portrait cru et violent de Bagdad après la chute de Saddam Hussein. Loin de faire émerger la démocratie au sein d’un lit de roses, l’invasion en 2003 de l’Irak n’a contribué qu’à ouvrir la porte à des démons bien plus redoutables que l’ancien dictateur et ses sbires. Nouvelle Babylone biblique, la cité apparaît comme une prison pour les esprits impurs, un asile pour les bêtes les plus odieuses et dévoyées. Dixit l’Apocalypse.

Tels les cercles de l’enfer, la capitale est divisée en zones, vertes ou rouges, séparées par de hauts murs en béton, auxquelles on accède en se soumettant aux contrôles draconiens de l’armée américaine aux soldats à la détente facile. Ses habitants s’arrangent avec cette réalité hantée par les fantômes des tortionnaires de Saddam, s’accommodant avec les forces occultes de la géopolitique, du fanatisme et de l’avidité.

Chris est un ancien flic débarqué de Los Angeles afin de former les membres de la future police irakienne. Il est venu là pour aider les gens, du moins essaie-t-il de s’en convaincre en comptant les morts du merdier Baghdadi, seule richesse dont la ville ne se montre pas avare. Et justement, on a retrouvé le corps martyrisé d’un de ses élèves sous les Mains de la Victoire, l’arche triomphale au centre de Bagdad. Comme personne ne semble se soucier de ce cadavre supplémentaire, il se sent investi de la mission d’enquêter sur cette mort suspecte, sollicitant l’aide de Sofia, une Irakienne exilée aux Etats-Unis après que sa famille, tombée en disgrâce, a été exécutée par Saddam. Bien placée auprès des forces américaines et des clans irakiens, il compte sur ses talents d’entremetteuse pour dénouer cette histoire. Pour le terrain, Nassir lui semble l’outil idéal, d’autant plus que l’ancien flic Baghdadi qui a quelque peu trempé dans la torture, a navigué avec talent pour échapper aux purges après la chute de Saddam. Hélas, pas assez pour sauver ses filles, tuées dans un bombardement américain. Le trio nous offre ainsi son point de vue collectif sur le désastre irakien, reléguant définitivement l’idéalisme au statut des comptines pour enfants.

Sous l »angle du roman noir, Sheriff of Babylon prend appui sur un épisode de l’histoire du Moyen-Orient pour nous dévoiler l’ambivalence du discours politique de l’Amérique. Une belle fiction, déjà écornée au conseil de sécurité lorsque Colin Powell a exhibé ses fioles supposées contenir des échantillons d’armes chimiques développées en Irak, prétexte pour justifier l’invasion. Le comic de King et Gerads s’attache à révéler toute l’ampleur de la tragédie découlant de la croisade de George W. Bush. Un portrait nuancé, dessiné à hauteur d’hommes, dont la vision vaccine définitivement contre la fausseté des déclarations idéalistes.

À bien des égards, la situation en Irak est le résultat d’un gâchis intégral et prémédité par les rouages d’une géopolitique assassine. Coincé entre les intérêts mercantiles des forces extérieures – anglais, Américains et pétromonarchies – et les tiraillements nationalistes et religieux internes, l’Irak ne pouvait guère espérer s’en sortir. De ce merdier, Sheriff of Babylone s’efforce de témoigner, à la manière de James Ellroy, ne nous épargnant rien de l’escalade vertigineuse de la violence et des tractations dans les coulisses du pouvoir. Un bien sombre tableau restitué par un graphisme réaliste n’étant pas sans rappeler, peut-être en plus anguleux, celui de William Vance. Le dispositif visuel fait ainsi écho à la narration, usant d’onomatopées repoussées hors champ dans des cases pour accompagner les poussées de violence.

Certes, si l’on peut regretter la faiblesse du personnage de Chris, Sofia et Nassir rachètent amplement ce que d’aucuns peuvent déplorer. Ce léger bémol n’obère cependant pas le sentiment d’impuissance éprouvé devant le spectacle de cette tragédie humaine. In girum imus nocte ecce et consumimur igni, on vous dit.

Sheriff of Babylon – Tom King, Mitch Gerads & John Paul Leon – Urban Comics, collection « Nomade », 2024 (bande dessinée traduite de l’anglais [États-Unis] par Maxime Le Dain)

Duologie Persons non Grata

Une fois n’est pas coutume, deux textes composent l’essentiel de cette chronique. Deux récits formant une duologie intitulée « Persons non Grata » consacrée au détective enquêteur de l’étrange, John Persons. Pour une fois que l’on a échappé à John Doe, on ne va pas se plaindre. Si Cassandra Khaw n’est guère connue dans nos contrées, il n’en va pas de même dans le monde anglo-saxon où iel jouit d’une certaine estime, au point d’avoir été nominée pour plusieurs textes et récompensée au moins pour l’un d’entre-eux, le recueil Breakable Things.

Briser les os et Chanter le Silence mettent en scène le personnage inquiétant de John Persons, enquêteur atypique, spécialisé dans le domaine du surnaturel. Si l’on a besoin de tuer son beau-père parce qu’il est est littéralement un monstre, ou si l’on veut couper court avec les manifestations délétères de créatures issues d’un inframonde impie, nul doute que Persons est le dur-à-cuire idéal pour rétablir un semblant de normalité, ou du moins mettre un terme à l’invasion des forces occultes. Pour un temps car elles sont légion. Si vous ne le savez pas, ils sont en effet parmi nous. Monstre visqueux au bras long et tentaculaire, horreur lovecraftienne ou Grands Anciens assoupis entre deux mets. Ils n’attendent qu’à être invoqué, durant un concert de blues ou dans l’arrière-cuisine d’un taudis. Ils sont patients, prêts à surgir de la moindre faille de la normalité pour s’incarner dans la carcasse d’un pauvre type ou endosser l’apparence banale d’un voisin. Ils hantent les recoins des garnis, travaillent dur dans les usines et, le soir venu, ils aiment rien moins que battre leur femme, martyriser leurs gamins, abuser des serveuses et étendre leur emprise afin d’accélérer la fin du monde.

« Des rues entières sont ornées d’ocre, des quartiers pulsent d’un jaune lymphe. J’attrape maladroitement le cigare dans mon tiroir et en allume l’extrémité bulbeuse d’un claquement de doigts. En règle générale, je n’aime pas dépenser de pouvoir, mais le corps, le corps refusait de me laisser en paix tant que je ne faisais pas quelque chose/ n’importe quoi, dit dans un râle l’homme qui avait un jour vécu dans ce crâne, guenilles et os et souvenir, mais toujours aussi borné que le capitalisme. »

Via le filtre du fantastique horrifique, Cassandra Khaw traite des violences racistes et familiales qui hantent les angles morts d’un monde soumis à la déprise, la misère et le droit du plus fort. Les personnages de Khaw ne sont pas heureux. Ils sont en quête d’une issue pour sortir de la violence qui les lamine. Celle d’un beau-père cruel, acharné à dérouiller sa compagne et ses enfants, histoire de leur passer l’envie de s’échapper. Celle d’un musicien hanté par la mort qui, à défaut d’avoir signer un pacte avec le diable au milieu d’un crossroad, laisse échapper la mélodie infâme d’un chant frappé du sceau funeste de la fin du monde. L’autaire n’a pas sa pareille lorsqu’il faut dépeindre les tourments intimes des personnages ou lorsqu’il faut laisser libre cours au déchaînement malsain de l’horreur et de la répulsion qu’elle ne manque pas de susciter. Une aversion à proprement parlé viscérale, se fondant sur des impressions visuelles et olphactives, les miasmes contagieux de l’indicible. L’horreur apparaît ainsi comme un phénomène tangible dont on ressent toute la violence via l’écriture de Khaw. On peut saluer le travail de la traductrice afin de restituer toute la puissance d’évocation du texte.

« Deacon enveloppe le bec de ses lèvres et place ses doigts sur les clefs. Expire. Mais le son qui en sort n’est en rien aussi doux, plutôt rempli de dents. Comme si la chanson était un chien qui avait besoin de se nourrir et que Deacon était un os enserré dans ses mâchoires. »

Comme Victor La Valle ou Caitlin R. Kiernan, Cassandra Khaw se joue des codes du récit lovecraftien, inversant les perspectives pour mieux en rafraîchir les motifs. L’étranger n’est celui qu’il faut craindre ou maudire, bien au contraire, l’horreur cosmique est déjà bien implantée dans la société, comme un chancre dont il convient de traiter les effets afin d’en réduire la diffusion. Imprimant son style organique et imagé au récit, elle fait montre d’un imaginaire fluide qui trouve naturellement sa place au côté de Margaret Killjoy au sein du label queer « RéciFs+ ».

Briser les os (Hammers on Bone, 2016) – Cassandra Khaw – Éditions Argyll, collection « RéciFs+ », 2025 (novella traduite de l’anglais par Marie Koullen)

Chanter le Silence (A Song for Quiet, 2017) – Cassandra Khaw – Éditions Argyll, collection « RéciFs+ », 2025 (novella traduite de l’anglais par Marie Koullen)

Vallée du Carnage

J’avoue. J’avais bien aimé Latium, space opera théâtral et pseudo-uchronie fondée sur la disparition de l’humanité, remplacée par des IA orphelines qui n’auraient pas déparé dans la cycle de « La Culture ». J’avais trouvé des qualités à La Nuit du faune, conte philosophique dont l’aspect un tantinet répétitif ne pesait pas trop grâce à un format court. Vallée du Carnage me laisse dubitatif. À vrai dire, je ne sais quoi en penser. Qu’est-ce qu’a voulu exprimer exactement Romain Lucazeau ?

A-t-il souhaité nous faire profiter de son expérience dans la Red Team, ce quarteron d’auteurs ayant travaillé sur des scénarios de guerres futures afin d’en amortir la menace létale ? Un savoir faire qu’il déroule ici avec un luxe de détails en mettant en scène l’arsenal des lendemains radioactifs que nous réserve l’avenir surarmé dont le présent dessine les lignes de force. Si vis pacem, para bellum, hein ? Faudrait que je relise Ainsi finit le monde de James Morrow. Ou alors, peut-être s’est-il pris de passion pour Tinto Brass et l’esthétique porno chic de ses films qui font rire à gorge (profonde) déployée le bourgeois en mal de transgression ? Il est vrai que les seuls personnages féminins aperçus dans Vallée du Carnage sont en fâcheuse posture, plutôt dans la position du missionnaire qu’à la manœuvre d’ailleurs. Ou encore, faut-il considérer le roman de Lucazeau comme une sorte de catharsis, histoire de crever l’abcès d’un nihilisme bon teint, décontracté et tellement cool ? Procédé malin que celui consistant à faire payer aux lecteurs sa propre thérapie pour pouvoir ensuite pontifier sur la nature de l’espèce humaine.

Je cherche, mais en attendant d’élucider la chose, je peux déjà affirmer que Vallée du Carnage est un long pensum de quatre cent pages, où l’auteur pousse au paroxysme, jusqu’au ridicule, tous les tics d’écriture et les marottes dont on percevait les prémisses dans ses précédents romans.

Métaphore de notre présent transposé dans une Antiquité tardive dont le terme ne s’est pas produit, Vallée du Carnage se veut une uchronie. Sauf que l’on peine à identifier les divergences par rapport à notre propre histoire. Le nœud gordien présidant au récit contrefactuel semble pointer aux abonnés absents, comme un point aveugle dans cette uchronie. Tout au plus, apprend-t-on au détour du récit qu’Alexandre est mort sous les remparts de Bactres, ceci mettant fin à son aventure orientale, que Rome a été vaincu par Carthage, écartant toute velléité impériale ou monarchique en Occident, et que Gengis Khan n’a pas réussi à unir les clans mongols. Quid du christianisme ? De l’islam ? De l’Amérique ? Tous ces aspects demeurent dans un angle mort, négligé par un récit tout entier focalisé sur le conflit entre deux modèles : l’État centralisé, totalitaire, hiérarchisé et violent vs la fédération de cités prônant le commerce, l’hybridation et l’agilité technologique. Au moins, avec The Years of Rice and Salt de Kim Stanley Robinson, on avait droit à la fresque d’un monde marqué par l’absence de l’Occident dont on suivait l’évolution historique et uchronique pendant des siècles. Manifestement, ceci n’entrait pas dans le projet de Romain Lucazeau d’où le sentiment de lire une fausse uchronie, mais une vraie démonstration sur le caractère inexorable de la guerre, de toutes les guerres, comme une fatalité contre laquelle il convient de se préparer afin de la rendre acceptable, voire désirable.

La réflexion sur l’Histoire se réduit donc à un long affrontement, quasi-programmatique, ou du moins annoncé dès l’entame du roman, entre l’Orient et l’Occident, avec la Chine des Hans aux aguets, dans l’attente d’une ouverture pour profiter de la situation. Pour cela, Lucazeau opte pour une narration extérieure, presque chirurgicale, réduisant les personnages à un rôle de marionnettes dont il tire les (grosses) ficelles en n’hésitant pas à en rajouter. Inutile de dire que rien ne nous est épargné. Dans un fétichisme guerrier et technologique hypersexué, l’auteur se complaît à décrire massacres, viols, éviscérations, tortures et démembrements, le caractère répétitif de la chose provoquant rapidement lassitude et ennui. Il noie les combats sous un technoblabla militaire étouffant qui ressemble davantage à la lecture d’une notice technique qu’à une véritable narration et on en vient à sauter les pages, histoire d’abréger le calvaire. Quant aux motivations des personnages, que ce soit Orode le tyran paranoïaque et sanguinaire, Suréna le noble général qui n’aspire qu’à l’oubli, Sillace l’incarnation de la raison d’état, Hiarbas la machine à tuer dépourvue d’âme, Ormène l’un des défenseurs d’Ecbatane la ville martyr, Temülün l’esclave sexuel.le mongol.e, ou encore Ormuzd l’ingénieur perse taraudé par sa conscience, les motivations de tous restent bien minces et finalement très prévisibles.

À la lecture de Vallée du Carnage, d’aucuns ont évoqué Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat comme inspiration possible de Romain Lucazeau, notamment pour l’esthétique porno choc du roman. D’autres ont insisté sur les vertus d’un récit décrivant sans filtre l’inhumanité intrinsèque de la guerre. Personnellement, je m’interroge devant tant d’horreurs, me demandant s’il n’y a pas un risque à les banaliser dans un monde qui ne nous en épargne guère le spectacle, par écrans interposés.

Vallée du Carnage – Romain Lucazeau – Éditions du Seuil, collection « Verso », septembre 2024

Searoad

Inédit dans nos contrées, Searoad rassemble plusieurs textes dessinant le portrait de la ville de Klatsand, cité balnéaire imaginaire située sur la côte de l’Oregon. Douze histoires parues séparément dans divers supports entre 1987 et 1991, réédités dans un seul livre afin de dérouler une chronique intimiste centrée exclusivement sur des personnages féminins liées par le sang ou par une affinité pour les lieux. Précédé par deux cartes crayonnées, l’une datant de 1906 et l’autre de 1986, le recueil donne de la substance à cette communauté imaginaire, se focalisant sur quelques moments de leur existence, tout en établissant des passerelles entre les différentes époques.

Entre le ciel souvent brumeux et la mer dont les flots balaient la côté sableuse entre les deux promontoires rocheux qui en bornent les limites, l’horizon d’attente est celui du quotidien des habitants, pour l’essentiel des femmes seules dont le destin s’est ancré sur ce rivage, loin des hommes, qu’ils soient tombés au combat en Europe, absents ou définitivement écartés car trop violents. Searoad recueille leur récit, offrant un refuge à leurs fêlures intimes et leurs traumatismes. Un lieu où se reconstruire et confier leurs réussites, leur fierté ou leur deuil au gré d’une fiction panier si chère au cœur d’Ursula Le Guin.

Loin des figures héroïques de l’épopée, du bruit et de la fureur de l’affrontement, de la transcendance messianique, on accompagne ainsi l’histoire de gens ordinaires, attachés à leur terre, à leurs routines et à leur désir de faire communauté. Point de quête, juste le temps qui passe, effaçant des mémoires le passage des Indiens, premiers occupants des lieux, des animaux sauvages, wapitis et autres, repoussés sur les feuilles de dessin des enfants, remplacés par les vacanciers bruyants, les écrivains en résidence ou les femmes battues et méprisées, faisant le ménage dans les bungalows, histoire de guérir leurs plaies à l’âme.

D’une tonalité réaliste, Searoad est traversé de fulgurances poétiques incontestables. Mais, Ursula Le Guin sait aussi se montrer dure, drôle ou nostalgique, usant de toutes les nuances d’une palette d’écriture riche en émotion.

M’est avis que les complétistes vont se ruer sur cet inédit de la Dame. Ils auraient tort de se priver vue la qualité des textes.

Searoad, Chroniques de Klatsand (Searoad, 1991) – Ursula K. Le Guin – Éditions Rivages, 2025 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Hélène Collon)

Drive

Sale période. James Sallis vient de nous quitter le 27 janvier, à l’âge de 81 ans. L’occasion d’exhumer cette ancienne chronique de Drive, roman adapté au cinéma en 2011 par Nicolas Winding Refn, avec dans le rôle principal Ryan Gosling. On m’excusera de préférer la couverture sans le bellâtre à l’affiche.

« Bien plus tard, assis par terre, adossé à une cloison dans un Motel 6 à la sortie de Phoenix, les yeux fixés sur la mare de sang qui se répandait vers lui, le Chauffeur se demanderait s’il n’avait pas commis une terrible erreur. Encore plus tard, bien sûr, il n’aurait plus le moindre doute. En attendant, le chauffeur était dans l’instant, comme on dit. »

Roman noir à l’intrigue portée par un phrasé âpre, un style comportementaliste dépourvu de toute préciosité psychologique, Drive s’attache à la trajectoire d’un individu surnommé le Chauffeur. On ne connaîtra pas grand-chose d’autre du bonhomme.

James Sallis ne s’attarde pas sur son curriculum, tout au plus apprend-t-on indirectement que sa mère a tué son père avant de basculer dans la folie, suite à quoi le Chauffeur a été placé dans une famille d’accueil. On ne s’appesantit pas davantage sur les états d’âme ou sur les motivations du bonhomme. Celui-ci se définit dans l’action et c’est ainsi que sa personnalité se dévoile peu à peu. Avare de paroles, il se révèle très jeune doué pour la mécanique et la conduite. Efficace, perfectionniste, bref professionnel, il respecte des principes inébranlables, à l’opposé de ces frimeurs bavards, flambeurs, accoutumés à se la jouer et à qui on ne doit accorder aucune confiance.

Intronisé cascadeur, le Chauffeur évolue dans les marges du show bizz, jouant et rejouant les mêmes scènes de poursuite et les gymkhanas automobiles scénarisés par les pisse-copies des studios. Des marges d’Hollywood à celles du banditisme, le pli est vite pris. Des cambriolages à la sauvette, des braquages prenant pour cible des officines de prêteurs sur gages où il se contente de tenir le volant. Des extras malhonnêtes lui permettant d’engranger une cagnotte dans un sac de marin. Jusqu’au jour où le commanditaire d’un casse lui fait une entourloupe. Le Chauffeur se découvre alors un nouveau talent : celui de tuer.

Dédié à Ed McBainRichard Stark (aka Donald Westlake) et Lawrence BlockDrive dépasse le banal hommage à ces trois auteurs d’importance. James Sallis nous dresse le portrait d’un dur à cuire ne s’embarrassant pas avec la morale, du moins celle des autres. Le Chauffeur carbure à sa propre morale, une conduite de vie pas moins dégueulasse qu’une autre, à la condition d’accepter de franchir la ligne blanche.

Portrait d’un homme solitaire, Drive est également le portrait en creux d’une certaine Amérique : celle des banlieues interminables, des autoroutes, des laissés pour compte de l’American Way of Life, des bars et motels minables, des appartements sordides où on nourrit sa solitude à coup de programme télé débilitant. Triste nouveau monde.

En 175 pages bien tassées, James Sallis nous dispense une leçon d’écriture. Incontestablement une réussite et, par voie de conséquence, un roman à lire.

Drive (Drive, 2005) – James Sallis – Éditions Payot/Rivages, collection « Rivages/noir », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)

Only Lovers Left Alive

Les connaisseurs de la filmographie de Jim Jarmush n’auront pas manqué de noter la parenté entre le titre de ce roman et le film du réalisateur indépendant. Plus de quatre décennies les séparent pourtant, le second n’étant pas du tout l’adaptation du premier. À vrai dire, seuls les vers du poète australien Jack Lindsay réunissent ces deux œuvres, cela et une certaine propension à mettre en scène des couples sur fond d’errance, de spleen et d’un nihilisme trompeur.

Même si Only Lovers Left Alive est qualifié de culte par un éditeur n’hésitant pas à convoquer quelques figures de la pop culture comme Jim Morrison, Jim Jarmush (évidemment) ou Les Rolling Stones, on ne peut pas dire que le nom de Dave Wallis soit en mesure de les égaler dans l’inconscient pop. Précédemment paru chez Stock, sous le titre Seuls les amants survivent, la première incarnation du roman dans l’Hexagone n’a d’ailleurs pas marqué les esprits.

L’argument de départ a pourtant de quoi réjouir l’amateur de roman post-apocalyptique. Le Royaume-Uni (et le reste du monde) sont en effet frappés par une vague de suicides sans précédent à laquelle les plus jeunes semblent échapper. Les adultes succombent en effet à une irrésistible dépression, préférant partir à la romaine plutôt que de continuer à vivre une existence amoindrie, dépourvue de sens, de dieu et d’espoir. Face au fléau, la jeunesse cède à son instinct grégaire, optant pour la satisfaction immédiate de ses pulsions, libérée du carcan de la société, de l’autorité des parents et de l’Etat. Et, pendant que le pays s’effondre, que la production cesse dans les usines, que l’économie de la rareté remplace l’abondance consumériste, que les médias renoncent à relayer les chiffres du désastre, se conformant aux bulletins rassurants du gouvernement avant de rendre l’antenne définitivement, que la police s’efface, laissant le champ libre aux déprédations, et que les déchets encombrent les rues, faute d’éboueurs pour les ramasser, le Royaume-Uni s’enfonce dans le chaos, celui d’une jeunesse sans entrave et sans tabou.

En lisant l’entame de Only Lovers Left Alive, d’aucuns penseront tout de suite à Sa Majesté des Mouches de William Golding ou à l’Orange mécanique d’Anthony Burgess. Si le parallèle ne paraît pas complètement abusé, le roman de Dave Wallis évoque sans doute davantage la violence des bandes de « mauvais garçons », greasers et autres Mods, dont les méfaits alimentent la rubrique faits divers dans la presse des années 1960. Une jeunesse montante, nombreuse et exubérante, qui clame son envie de liberté trouvant dans le rock un exutoire.

La bande de Seely Street est une illustration fictive de cette jeunesse, projetée dans une cité de Londres post-apocalyptique, en proie à la pénurie, aux affrontements pour la possession des ultimes ressources. Après les excès de la jouissance sans entrave, dégagés de la tutelle parentale, Ernie, Kathy, Charlie et le reste de la bande se posent la question de leur survie. Comment en effet affronter l’effondrement des certitudes ? Comment réapprendre à vivre dans un monde retourné à la précarité post-industrielle ? Comment échapper aux résurgences du féodalisme et de l’esclavage ? À la prédation du plus fort ?

Sans doute plus optimiste que ne le laisse penser la quatrième de couverture, Only Lovers Left Alive distille finalement un message empathique vis-à-vis de la jeunesse, en dépit de la cruauté et du nihilisme apparent des débuts du roman, lorgnant vers une auto-suffisance tranquille, non dépourvue d’incertitude.

Only Lovers left alive (Only Lovers Left Alive, 1964) – Dave Wallis – Sonatine éditions, 2024 (roman traduit de l’anglais par Samuel Sfez)

Monsieur Chouette

Depuis L’Ascension du Haut Mal, roman graphique aux vertus autobiographiques et cathartiques, jusqu’aux récits courts des Incidents de la nuit où il explore ses cauchemars, David B n’a eu de cesse de mettre en dessin les angles morts de sa psyché, leur conférant une substance graphique très personnelle et insolite. Il a ainsi bâti un univers-ombre à l’aspect symbolique et onirique puissant, puisant également son inspiration dans les folklores nippon, africain, amérindien et européen pour concevoir sa propre mythologie.

Avec Monsieur Chouette, il propose une somptueuse course-poursuite dans l’autre monde, la terre des morts hantée par le féroce Cerbère et ses acolytes canins, incarnations à quatre pattes ou à deux pattes de sa monstrueuse individualité. En compagnie de Monsieur Chouette, créature psychopompe fêtarde et polymorphe, nous pénétrons au Royaume des morts pour y accomplir un périple clandestin avec Marie, une jeune femme effrayée par son ombre féline devenue trop indépendante pour son bien être. Seule issue à sa phobie : vaincre sa peur en séjournant en enfer pour une petite éternité, à l’ombre des jours d’hier. Condamnée à ne pas manger, boire ou dormir sauf à user de subterfuges, de crainte d’être découverte et dévorée par le chien de l’enfer, elle se familiarise avec les rituels qui prévalent en ces lieux, récupérant les objets cassés, inutiles ou démodés qui y échouent quotidiennement dans une accumulation chaotique, histoire de meubler les chambres d’emprunt où elle se repose.

Fort de plus de 200 pages, Monsieur Chouette est une bande dessinée d’une grande maturité graphique et imaginative qui ne déçoit aucunement. À la fois drôle et effrayant, le cheminement de Marie aborde des terres métaphysiques et fantastiques, déployant une virtuosité dans le dessin et l’usage du noir et blanc qui laisse pantois. On y retrouve les thèmes de prédilection de David B, une violence guerrière se déchaînant dans des paysages macabres où prévalent une hybridation foisonnante des corps et des objets. Mais, la bande dessinée apparaît aussi comme une critique des excès de notre monde mortifère, avec sa surconsommation frénétique, un gaspillage des énergies et des ressources absurde, résultat d’une obsolescence des objets qui semble faire écho au vieillissement et délabrement des corps.

Récit tiré d’une histoire courte parue dans le comix Le Nain jaune inspirée elle-même d’un poème de René Daumal, Monsieur Chouette offre à David B l’opportunité d’étoffer le récit initial dans une débauche imaginative impressionnante qui n’est pas sans rappeler les délires carrolliens. Il dépeint ainsi un monde de la mort sans véritable limite puisque en perpétuelle dilatation. La mort n’y est pas un entité incarnée avec qui négocier. Elle n’est pas davantage un lieu mais une absence à remplir de tout un fatras d’objets et de bâtiments mis au rebus par les vivants. Une interzone surpeuplée où on se marche littéralement dessus dans un entremêlement de corps contrefaits, de figures totémiques ou fétichistes et de mues abandonnées après la métamorphose. Et, si on y rejoue son propre décès dans des combats homériques ou plus modernes, si on y simule à répétition l’accident qui a mis fin à sa vie, ce n’est pas pour tuer le temps puisqu’il a cessé de s’écouler, mais plutôt pour donner un sens à sa mort en lâchant prise. Définitivement.

Après dix ans d’absence, David B nous offre donc une chouette bande dessinée en forme de road-trip onirique et métaphysique, dont la gouaille et la créativité se révèlent finalement très stimulantes. Cela valait la peine d’attendre cette résurrection.

Monsieur Chouette – David B – éditions L’Association, hors collection, septembre 2025

Soleil

Courte histoire à la croisée de l’avant-garde japonaise des années 1930 et du récit pseudo-historique, Soleil se veut à sa manière une sorte Salammbô japonais. Librement inspiré du roman de Flaubert pour lequel Yokomitsu Riichi s’est enthousiasmé, le présent texte se révèle surtout comme un conte cruel, empreint du bruit et de la fureur du désir violent et de la vengeance.

Dans un Japon protohistorique, quelque part au IIIe siècle de notre ère, dans une contrée inspirée du presque mythique état de Yamatai, la ravissante Himiko s’apprête à convoler en juste noce. Elle ne sait pas qu’elle a éveillé le désir de Nagara, l’héritier du pays de Na, le pire ennemi du pays d’Umi, qui ne tarde pas à assaillir la terre natale de la belle. De massacre en tuerie, de bataille acharnée en assassinat, Himiko est condamnée à fuir, passant des mains d’un mari à un autre, tous unis dans un destin funeste tissé de sang et de feu. Face à cette situation, elle ne devra son salut qu’à une folie supérieure au simple instinct de survie.

Dans le récit de Yokomitsu Riichi, l’archaïsme du Japon prévaut, le monde des hommes se réduisant à des chefferies méfiantes, promptes à se faire la guerre. Le paysan se mue alors aussitôt en guerrier, troquant ses outils contre des armes, hallebardes en bronze, épieux, épées ou flèches. Dans le Japon de Soleil, les champs se limitent à des parcelles conquises à la force des bras sur les vastes forêts où foisonnent les bêtes sauvages. Les palais se cantonnent à l’enceinte de villages en terre et en bois ou à de gros bourgs organisés autour du grenier-divin où l’on conserve le trésor du roi. Dans le japon de Soleil, on succombe facilement aux passions violentes, l’alcool ou l’envie pourvoyant à l’ordinaire des hommes, faibles comme puissants.

Dans un style oscillant entre incantation, hiératisme et description quasi-picturale, Yokomitsu Riichi déroule un conte sanglant et furieux, où l’omniprésence de la nature, le végétal et l’animal, vient se heurter à la bestialité des hommes. C’est à la fois fascinant, solennel et épique.

Soleil apparaît donc comme une lecture incontournable à tout amateur du Japon, d’autant plus que l’ouvrage est pourvu d’un glossaire et d’une postface très éclairante écrite par le traducteur Benoît Grévin.


Soleil [Nichirin, 1924] – Yokomitsu Riichi – Éditions Anacharsis, collection « griffe fictions », 2023 (roman traduit du japonais par Benoît Grévin)

Les Saules

Couronné par un Grand Prix de la littérature policière lors de sa parution, Les Saules est une immersion sur les terres bretonnes dans les années 1980, au cœur d’un microcosme rural déstabilisé par un crime crapuleux. Marie, la fille du pharmacien, a été retrouvée morte, des marques d’étranglement autour du cou. À dix-sept ans à peine, la jeune fille n’était plus vraiment considérée comme une oie blanche dans la commune. On lui prêtait de nombreuses aventures avec des hommes parfois plus âgés qu’elle et une propension à céder facilement aux avances masculines. D’aucuns parleraient de crise de l’adolescence, mais pour tout le monde, elle n’était plus connue que sous le surnom de Marie-couche-toi-là.

Sa mort laisse une mère ravagée par le chagrin, trop longtemps frustrée dans son désir d’enfant et désormais privée de la présence d’une fille qu’elle avait sans doute trop gâtée. Ce drame renforce les fractures qui préexistaient entre elle et son mari, détesté par ailleurs de tous dans ce monde rural aux pesanteurs ancestrales, car jugé hautain et chicanier en raison de ses convictions écologistes. La mort violente de Marie bouleverse aussi André, le capitaine de gendarmerie à qui échoie l’enquête. Il y voit un motif de discorde supplémentaire dans un milieu taiseux où l’on sert les rangs face aux horsains, de peur de révéler les rancœurs recuites et les jalousies qui cisaillent des rapports marqués par la duplicité et la roublardise.

Loué pour la qualité de sa langue, oscillant entre poésie et réalisme cru, mais aussi pour la puissance de son évocation sous l’angle de l’intime du microcosme rural, Les Saules ne brille cependant pas pour l’originalité de son intrigue. D’aucuns pointeront à raison une histoire aux recettes rebattues, plombée par le caractère répétitif de l’enquête où chaque interrogatoire dévoile lourdement les angles morts de ce terroir toxique. Mais, le crime et sa résolution apparaissent surtout comme un prétexte pour dresser le portrait d’une communauté refermée sur elle-même, où on se côtoie pour mieux se détester, une fois la porte du domicile familial refermée, ressassant ses griefs, ses frustrations et ses traumatismes.

Mathilde Beaussault dépeint ainsi l’univers étriquée de quelques femmes, des mères éplorées, frustrées dans leur désir et leur ambition, ou écrasées par le travail et la violence qu’elles subissent sans pouvoir s’en défendre au quotidien. Des filles trop vite grandies, trop naïves et aveuglées par l’éveil de leur sentimentalité pour se rendre compte qu’on ne cherche qu’à abuser de leur jeunesse pour assouvir des besoins autrement plus triviaux. Des fillettes harcelées, malmenées par la vie, et négligées par leur famille, qui faute de bénéficier de toute l’attention qu’elles mériteraient, végètent dans leur débilité congénitale, pour parler crument. La force du roman de Mathilde Beaussault repose sur ces portraits d’une grande sincérité dans ce qu’ils montrent et révèlent d’une humanité tiraillée entre ses démons habituels et dont on peine à louer la faculté à l’empathie. Et, pourtant, comment ne pas s’attacher à Marguerite ou à son voisin et camarade, frappés d’une infirmité qui finalement les préserve un peu de la compréhension du spectacle de la comédie humaine.

Les Saules apparaît donc comme une alternative honorable au grand roman noir rural américain, délivrant de surcroît le portrait cruel et tragique de quelques figures féminines broyées par la fatalité. C’est peut-être ce qui sauve le roman, lui apportant un peu de lumière et faisant oublier la prévisibilité du dénouement.

Les Saules – Mathilde Beaussault – Editions du Seuil, collection « Cadre noir », janvier 2025