P RÉFACE
Le lecteur français qui prend connaissance du Voyage du Pèle-
rin, de son contenu et de son histoire, se trouve confronté à une
énigme. Il se demande comment un livre religieux du dix-septième
siècle, écrit dans un style quasi-enfantin, a pu bénéficier d’un suc-
cès continu et universel, au point qu’on ne compte plus le nombre
de ses éditions et de ses réimpressions. L’ouvrage de John B UNYAN
constitue en effet un véritable phénomène de la littérature anglaise,
d’une magnitude comparable à la production de la Bible King
James elle-même. Aussi fut-il rapidement traduit dans les princi-
pales langues européennes, du moins sa première partie, parue en
1678 et bien connue dans nos églises évangéliques. Elle rapporte les
aventures d’un personnage, C HRÉTIEN, que l’auteur voit pérégriner
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en songe, de la cité de Destruction jusqu’à la Jérusalem céleste.
Toujours sous le prétexte du rêve, la seconde partie (1684) poursuit
par les tribulations de C HRÉTIENNE (ou C HRISTIANA), la femme de
Chrétien, et de ses enfants. Ce second volume est généralement
inconnu des évangéliques français parce qu’il n’a pas bénéficié
comme le premier d’une série de réimpressions successives, mal-
gré qu’en 1855 le libraire-éditeur J.-P. M ICHAUD, de Neuchâtel, en
avait livré une version tout à fait correcte.
En 1884, le pasteur Alfred P ORRET, dans une petite brochure sur
la vie de Bunyan, émettait le souhait que se lève enfin un écrivain
français qui remplacerait les « malheureuses traductions » exis-
tantes par une version complète et rendant la beauté de l’original.
On peut regretter que son vœu n’ait pas été exaucé quant à une
diffusion plus large de la seconde partie du Pèlerin, mais quant à la
qualité de la version française, son jugement paraît trop sévère : le
caractère très simple du vocabulaire et des dialogues se retrouve
dans notre langue, et les quelques pièces versifiées rendent as-
sez bien la piété qui a inspiré les vers anglais. En réalité, cette
traduction donnée par la Société des Livres Religieux de Toulouse (dix-
neuvième siècle), la seule répandue dans le public évangélique,
n’est que la reprise d’une traduction anonyme, dont la septième
édition a été imprimée en 1778 à Rotterdam. Dans la préface de
cette dernière, Robert E STIENNE explique ainsi l’utilité de ce travail :
« Au reste il est bon d’avertir qu’on a déjà une traduction française
de cet ouvrage, qui a été imprimée en Hollande ; mais comme elle
a été faite par un Wallon qui parle Flamand en Français, elle est si
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mauvaise, qu’on ne peut la lire qu’avec dégoût. . . » Comme quoi,
en matière de traduction, chacun peut toujours trouver de quoi
être suffisamment mécontent. Peut-être sa critique s’adressait-elle
au pasteur Christophe Matthieu S EILLERN qui avait déjà traduit les
deux parties du Voyage du Pèlerin (en 1717 pour la seconde), mais
sur la base d’une traduction allemande. En 1992 Madame Renée
M ÉTIVET-G UILLAUME a fait paraître aux éditions L’Age d’Homme une
nouvelle traduction complète, laquelle n’est évidemment pas libre
de droits, comme la commune que nous donnons ici.
Pour s’expliquer le paradoxe entre la simplicité du texte et son
impact, il ne faut jamais oublier que cette composition ne tire pas
son origine d’une allégorie purement imaginaire : Le rêveur fatigué
qui se retrouve dans une caverne, et qui va raconter son voyage
onirique, c’est Bunyan lui-même, qui a écrit son livre en prison. Il
y est resté plus de douze ans, sans autre crime que d’avoir voulu
prêcher publiquement l’Evangile ! Il est vrai que simple étameur
de fer blanc, sans autre formation que sa lecture assidue de la
Bible, Bunyan ne possédait aucun des titres ecclésiastiques exigés
à l’époque pour pouvoir adresser un public sur des sujets religieux.
Cependant il est impossible d’arrêter une initiative prise par Dieu ;
semblable aux apôtres du livre des Actes, aux instruments de réveil
de toutes les époques, Bunyan a clairement été une telle initiative
de Dieu.
Elargi de prison, il recommence à prêcher, et les foules ac-
courent. Une anecdote bien connue rapporte que le célébrissime
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docteur en théologie John Owen vint lui aussi entendre Bunyan.
Au roi Charles II qui s’étonnait qu’un érudit aussi instruit aille
s’asseoir aux pieds d’un pauvre étameur, Owen répondit : « Que
votre Majesté veuille agréer ma pensée : s’il m’était donné de pou-
voir remuer le cœur des auditeurs comme le fait cet étameur-là, je
donnerais joyeusement en échange toute ma science. »
Si Bunyan ne se préoccupe pas de théologie (nous ne trouvons
dans son allégorie aucun débat sur la prédestination, sur l’assu-
rance du salut, ou sur le retour de Jésus-Christ. . .), en revanche
chacune de ses lignes ou presque porte l’empreinte d’une pen-
sée biblique. Un tel style puritain par excellence, et pourtant sans
lourdeur, ne pouvait que faire les délices de Charles Haddon S PUR -
GEON. Le fameux prédicateur témoigne dans ses mémoires avoir lu
le Voyage du Pèlerin au moins une fois par an, et il estimait dépasser
les cent lectures avant sa mort.
Aujourd’hui, dans un environnement culturel surchargé d’effets
spéciaux, de graphismes fantastiques et sophistiqués, l’allégorie
trouvera-t-elle encore une place ? Oui, parce qu’elle s’adresse à
l’esprit plus qu’à l’imagination, et que l’esprit essentiellement ca-
ractérise l’humain.
Le non-chrétien qui ouvrant ce livre fera les premiers pas sur
l’itinéraire de Bunyan se sentira immanquablement attiré par
l’étrangeté du texte, tout comme le premier contact avec l’Evan-
gile fascine par son étrangeté. S’il persévère sur ce chemin, il ne
pourra que se reconnaître dans un des multiples personnages
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qui croisent la route de C HRÉTIEN, que ce soient O BSTINÉ, FACILE,
I NCONSIDÉRÉ, PARESSEUX, T ÉMÉRAIRE. . . il se sentira repris dans sa
conscience, parce que pour naïfs que puisse paraître les portraits
psychologiques tracés par l’auteur, ils sont aussi impitoyables que
la vérité ; témoins par exemple ces saillies d’un tribunal injuste qui
condamne à mort F IDÈLE :
AVEUGLE, en qualité de président, parla ainsi : – Je vois claire-
ment que cet homme est un hérétique.
P ERFIDE dit : – Qu’on ôte cet homme de dessus la terre !
– Oui, s’écria M ÉCHANT, car je ne puis plus le voir.
V OLUPTUEUX s’écria qu’il n’avait jamais pu le souffrir.
– Ni moi, répondit M ORT- VIVANT, car il a toujours condamné
toutes mes actions.
– Qu’on le pende ! s’écria H OMME DE COU RAIDE.
– C’est un homme plein d’orgueil, ajouta O RGUEILLEUX.
Or si le non-chrétien résout d’être honnête avec lui-même, il
conviendra que la haine qui aujourd’hui se manifeste de plus en
plus ouvertement contre tout ce qui porte le nom de chrétien, est
aussi injustifiée et perverse que celle qui a cherché et obtenu la mort
de Jésus-Christ. Enfin, s’il suit jusqu’au bout les pérégrinations de
C HRÉTIEN, il en viendra à comprendre le dessein de Dieu, qui a tou-
jours été, non d’abandonner les hommes à leur perdition naturelle,
mais au contraire de les sauver souverainement et glorieusement.
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Puissent-ils être nombreux les lecteurs qui ne s’arrêteront pas ainsi
à l’enveloppe du texte, mais qui atteindront le but pour lequel il a
été écrit : la vie éternelle en Jésus-Christ !
Quant au déjà-chrétien, le plaisir qu’il prendra à lire ou relire le
Voyage se passe d’explications, puisque pour lui toutes les images
y sont transparentes, dans l’allégorie il reconnaît sa propre expé-
rience :
« C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir vu se réaliser
pour eux les promesses, mais après en avoir de loin aperçu et salué la
réalisation, et avoir confessé qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la
terre. Car ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu’ils soupirent
après leur patrie. Et, si c’eût été de celle qu’ils avaient quittée qu’ils
faisaient mention, ils auraient eu le temps d’y retourner ; mais on voit
bien que c’en est une meilleure qu’ils désirent, je veux dire la patrie
céleste ; c’est pourquoi Dieu n’a point honte, en ce qui les concerne, d’être
appelé leur Dieu, car Il leur a préparé une ville. » (Hébreux.11.13-16)
Phoenix, 29 septembre 2011
T ISSERAC .
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M’ ÉTANT ENDORMI , JE VIS EN SONGE . . .
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I.
C ONVERSION DU C HRÉTIEN
FACILE ET O BSTINÉ — C ONVERSION D ’ UNE ÂME VRAIMENT RÉVEILLÉE —
FAUSSE CONVERSION D ’ UNE ÂME QUI NE SE REPOSE PAS SOLIDEMENT SUR
C HRIST.
Comme je voyageais par le désert, j’arrivai dans un lieu où il y
avait une caverne. Je m’y couchai pour prendre un peu de repos,
et, m’étant endormi, je vis en songe un homme vêtu d’habits sales
et déchirés Esa.64.6. Il était debout [tout prêt à agir, sorti du sommeil
de la sécurité] et tournant le dos à sa propre maison Luc.9.62 ; 14.26-27.
Il avait un livre à la main, et il était chargé d’un pesant fardeau
Psa.38.5-6 ; Je vis ensuite qu’il ouvrit le livre et qu’il y lisait.
Bientôt il se mit à pleurer et à trembler, de sorte qu’étant tout
effrayé, il s’écria d’un ton triste et plaintif : « Que faut-il que je
fasse ? » Actes.16.30.
Dans cet état il retourna chez lui, et se contraignit, aussi long-
temps qu’il lui fut possible, devant sa femme et ses enfants, de peur
qu’ils ne s’aperçussent de son angoisse. Mais comme sa tristesse
augmentait de plus en plus 2Cor.7.10. Il ne put se contenir longtemps ;
ainsi il leur découvrit bientôt ce qu’il avait sur le cœur et leur dit :
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– Ma chère femme, et vous, mes chers enfants, que je suis misé-
rable et que je suis à plaindre ! Je suis perdu, et le pesant fardeau qui
m’accable est la cause de ma perte. J’ai d’ailleurs un avertissement
certain que cette ville où nous habitons va être embrasée par le feu
du ciel 2Pi.3.7,10-11 ; et que les uns et les autres, moi, et vous, ma chère
femme, et vous, mes chers enfants, nous serons misérablement
enveloppés tous ensemble dans cet épouvantable embrasement, si
nous ne trouvons un asile pour nous mettre à couvert ; or, jusqu’ici
je n’en vois aucun.
Ce discours surprit au dernier point toute sa famille 1Cor.2.14 ;
non pas qu’elle y ajoutât foi, mais parce qu’on s’imagina que cet
homme avait le cerveau troublé, et qu’il s’était mis des pensées
creuses dans l’esprit. Toutefois, dans l’espérance que son cerveau
pourrait se remettre par le repos, parce que la nuit approchait, ils
se hâtèrent de le mettre au lit.
Mais, au lieu de dormir, il ne fit, presque toute la nuit, que sou-
pirer et verser des larmes. Quand le matin fut venu, ils voulurent
savoir comment il se portait. Il leur dit que son état allait de mal en
pis, et leur réitéra encore ce qu’il avait dit la première fois. Mais,
bien loin de faire quelque impression sur eux, cela ne servit qu’à
les irriter. Il s’imaginèrent même qu’ils pourraient le faire changer
en usant de rigueur ; de sorte qu’ils commencèrent à le mépriser et
à le quereller ; puis ils l’abandonnèrent à lui-même sans se mettre
plus en peine de lui Mat.10.34-39.