La chair comme le papier ne sont pas nécessaires aux personnages de fiction. La seule chose qui nous soit vitale, c'est un espace d'habitation » 1 déclare la trinité auteure/narratrice/protagoniste de Corpus Simsi, en laissant entendre...
moreLa chair comme le papier ne sont pas nécessaires aux personnages de fiction. La seule chose qui nous soit vitale, c'est un espace d'habitation » 1 déclare la trinité auteure/narratrice/protagoniste de Corpus Simsi, en laissant entendre que la matérialité du support est, somme toute, accessoire. Le livre numérique n'est pourtant pas le moyen privilégié de Chloé Delaume, qui fonde sa production sur l'autofiction et l'expérimentation, mais qui est tout d'abord un auteur papier. Sa première contribution au numérique en tant qu'écrivain est une conférence sur l'autofiction (S'écrire mode d'emploi chez publie.net). En 2009, elle consacre un chapitre de Dans ma maison sous terre aux technologies censées bouleverser l'univers littéraire ; il s'agit de la section qui met en scène le suicide de son alter ego, Clotilde Mélisse, dont la tombe est dotée d'une borne de téléchargement permettant l'acquisition de toute sa production en format numérique. Le roman renvoie aux pistes audio disponibles en ligne, mais il se limite à présenter sur papier l'évolution future du monde éditorial (le suicide du personnage est daté 2069) sous le signe d'une « dématérialisation confondante » et sur un ton aigre-doux : surproduction, faillite des maisons indépendantes, naissance des maisons d'édition numérique ; par conséquent, « l'éditeur se focalise sur son rapport au texte ; le libraire redevient le conseiller privilégié du lecteur ». Comme le dit Clotilde, « le livre est mort, vive la littérature » 2 . Ce n'est qu'en 2015 que Delaume livre sa première fiction numérique, Alienare, un récit accompagné des animations de Frank Dion et des bandes-sons de Sophie Couronne, application pour Ipad et Iphone téléchargeable à la page
www.alienare.fr ; une transfiction entre littérature et cinéma où texte, image et son participent activement à la narration d'un univers post-apocalyptique 3 . Il s'agit de la deuxième oeuvre uniquement numérique au Seuil, incarnant ce que l'écrivaine disait attendre : la possibilité d'une fusion entre systèmes sémiotiques différents, la création d'un objet littéraire complètement repensé ; d'après elle, le numérique permet « l'évolution des genres, le dépassement de certaines limites du roman, notamment » 4 . L'intérêt peut ainsi se concentrer sur le texte, hors de tout fétichisme de l'objet livre qui n'est pas la littérature, mais tout simplement une métonymie ; le livre traditionnel reste de toute façon relié à une notion de rituel et à des créations singulières, travaillées. Dans son roman de 2009, l'auteure parlait justement d'un marché parallèle des livresobjets devenus des « formes plus inventives » ; le numérique représente donc « un renouveau, pas une chute » 5 , une sorte de voie alternative.