Robert Dautray, l’incarnation de la science et de la technologie, la réalisation de la méritocratie républicaine
Par son existence hors norme, Robert Dautray est l’incarnation de la méritocratie républicaine et du service du pays qui l’a accueilli et qu’il a passionnément aimé. Par l’exceptionnelle variété de ses centres d’intérêt et de curiosité, de la physique nucléaire aux sciences du climat, depuis les mathématiques appliquées jusqu’à la biologie, Robert Dautray nous a donné un exemple de scientifique et d’ingénieur qui est à la fois rarissime et pourtant essentiel dans le développement de nos sociétés industrielles.
Je le croisais parfois avec une dévotion qu’expliquait le caractère hors du commun du personnage. Nous étions quelques-uns à connaître une légende que nous racontions sous le boisseau avec recueillement : celle d’un berger qui, avec la complicité de quelques enseignants, aurait successivement intégré l’École des Arts et Métiers, l’École polytechnique et le Corps des mines. En quelques décennies, ce gamin que tout condamnait à une carrière anonyme, était devenu membre de l’Académie des sciences. Son épouse et la mienne avaient sympathisé sur le thème de l’épilepsie dont était atteint mon fils et nous nous rencontrions dans son vieil appartement de l’île Saint-Louis, dans l’ancien hôtel de Turgot, dont le côté magique affichait la prédestination. Cet appartement et son annexe au rez-de-chaussée donnant sur une cour discrète, caverne d’Ali Baba du scientifique avec ces boiseries sombres et austères, ne pouvaient être occupés que par un grand scientifique. Son bureau et sa mezzanine abritaient d’innombrables éditions originales des grands écrits scientifiques, mondiaux, et une compilation de tout ce qui s’était écrit sur la physique des particules et la climatologie au cours des dernières décennies. C’est dans ce bureau que Robert Dautray avait mis par écrit cette légende en écrivant ses Mémoires publiées chez Odile Jacob. Et la réalité était pour une fois plus belle que la légende. Il y racontait son enfance et son adolescence dans cette France occupée puis libérée d’une oppression dont il faillit être une bien jeune victime. Dans un hymne d’amour à ses parents et à une nation qui devait faire de lui un français de cœur, d’esprit et de raison, il racontait que, menacé par les rafles de 1941, car fils de deux parents immigrés juifs, il atteignit grâce à sa mère la zone libre pendant que son père, resté à Paris, fut déporté et disparut à Auschwitz.
Par la grâce d’une famille méridionale, le jeune Robert devint berger, et fréquenta la terre du troupeau et le soleil des astres. Jusqu’au moment où l’amour de la science et de la technologie le conduisit à préparer le concours des arts et métiers, qu’il passa en blouse bleue, en auditeur libre et fut brillamment reçu.
Il y apprit les savoirs et les savoir-faire pour fabriquer les machines et surtout il y découvrit le milieu des compagnons et la fraternité du travail.
Peu de temps après, sous la pression de l’un de ses professeurs, il intégra l’X, toujours en tête de sa promotion, une école dont il ignorait l’existence jusqu’à quelques mois auparavant. Ses nouveaux condisciples l’impressionnèrent par leur culture qu’il ne tarda pas à égaler. Les portes de la science lui étaient ouvertes, et, guidé par ses maîtres, il commença à « soulever un coin du voile ». Dès lors, conjuguant grâce à sa formation la science et la technologie, il en fit une compagne exigeante dont il fallait aussi surveiller les usages dévoyés.
À sa sortie de l’X, il se fit détacher très rapidement du corps des mines dont il appréciait la taille humaine, vers le CEA où il se vit chargé d’établir le cahier des charges scientifique et technique du premier réacteur à haut flux de neutrons, avant d’être chargé de le construire. C’est alors que, rejoignant la Division des Applications Militaires du CEA (DAM) et poussé par un ardent patriotisme, il commença à étudier la théorie de la bombe H, pour prendre les rênes de sa construction.
La réussite de la campagne d’essais de 1968 lui permit, écrit-il avec modestie, d’éprouver la satisfaction de celui qui sut coordonner de nombreuses équipes pour doter notre pays de la bombe H, autrement plus complexe que la bombe A.
Dès lors s’enchaînent les étapes de sa carrière, miniaturisation des armes, direction scientifique de la DAM, puis du CEA, Haut Commissaire à l’Energie Atomique enfin. Tandis qu’il déchiffrait la stratégie scientifique des lasers, il déclinait les mathématiques utilisées pour exprimer la physique fondamentale, écrivant avec J.- L. Lions une somme qui fait encore autorité.
L’Académie des sciences lui ouvre ses portes, lui assurant une élection de maréchal. Il s’intéresse aux déchets nucléaires, et à l’effet de serre bien avant d’autres. Nous créons ensemble vers la fin des années 80, un DEA sur ce thème, qui deviendra le germe d’une école doctorale.
J’eus une autre occasion de mesurer l’étendue de ses connaissances quand, président du conseil d’administration de l’X, j’introduisais la biologie dans le tronc commun des études. C’est à Robert Dautray que je demandais de superviser la réduction du volume des autres enseignements scientifiques afin de faire place à cette nouvelle discipline.
Mais un homme ne se réduit pas à une carrière. Pour Robert Dautray, le rôle que l’on tient dans la vie est fait de l’amour des autres, de leur rencontre, du respect de leur dignité, de la capacité à saisir la main tendue. Ses mémoires sont aussi un hymne à la France.
Inutile de dire que ce parcours de grand scientifique me fascinait. Je passais des heures à compulser dans son bureau les écrits des grands scientifiques. La science et la technologie avaient façonné nos civilisations, nous avions le projet d’écrire ensemble un livre autour de ce thème. Les avancées de la biologie et de la neurobiologie ne le laissaient pas indifférent et il collectait tous les écrits scientifiques sur ces thèmes, ce qui créait entre nous une passerelle scientifique de plus. Je lui soumettais tout projet d’article, il me prêtait des talents de réformateur auxquels je finissais par croire grâce à la magie de ses petits mots manuscrits.
La tradition française de la méritocratie avait été pour beaucoup dans son histoire. J’aimerais dessiner un écusson qui symboliserait cette France qui fait grandir ses enfants, et que je porterais dans mes rencontres avec tous les Robert Dautray présents et à venir.
Bernard Ésambert
Ancien directeur de cabinet du président Georges Pompidou
Ce billet fait suite au colloque Robert Dautray, un scientifique et un ingénieur au service de la France, qui s’est déroulé en grande salle des séances de l’Institut de France le 19 novembre 2024.
Crédit de l’illustration mise en exergue
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Bernard Esambert (16 juin 2026). Robert Dautray, l’incarnation de la science et de la technologie, la réalisation de la méritocratie républicaine. Vie des sciences. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16eyt

