Auteur: Said BENNIS
Ce billet envisage les articulations entre le concept de la « Tamaghribit » et celui de la « Néotamaghribit ». La tamaghribit est un vocable en darija (arabe marocain) forgé à partir de l’affixe discontinu en langue amazighe [ t …t] renvoyant au morphème du féminin et d’un radical en arabe marocain [maghribi] qui correspond à l’adjectif « marocain ». Cette composition lexicale aboutit à un nom de qualité attaché à la nuance sémantique de l’appartenance et de l’identité, il décrit la teneur et l’essence d’être marocain : « la marocanité » dans sa configuration métisse regroupant différents composants, l’Amazighe, l’Arabe, l’Africain, le Méditerranéen, le Hassane, l’Atlantique, l’Andalous, l’Islam (Bennis, 2022).
Le concept de la « Néotamaghribit » est un dérivé lexical de celui de la Tamaghribit via l’ajout du préfixe « néo » qui désigne une nouveauté associée à un continuum et un changement, une « Néomarocanité ». Autrement, le concept de la « Néotamaghribit » (Bennis, 2026) reflète une nouvelle configuration de la «Tamaghribit » tout en induisant un changement et un prolongement dans un autre espace de nature et de facture différente. La « Néotamaghribit » étant la forme digitale de la « Tamaghribit » qui est d’essence réelle. C’est une évolution identitaire et citoyenne soumise à la logique du numérique dont la caractéristique essentielle étant la fluidité et la liquidité (Bauman, 2006) mais aussi l’exponentialité.
Désormais, entre la Tamaghribit et la Néotamaghribit, l’individu vit simultanément dans deux espaces avec deux identités qui semblent être dissemblables : une identité pour le monde réel et une autre pour le monde numérique. La double identité ou l’identité duelle est dorénavant un fait individuel ; la question à se poser est comment gérer le parallélisme identitaire, s’agit-il d’un dilemme, d’une complémentarité, ou d’une nouvelle forme de schizophrénie accompagnée de schizoglossie (Haugen, 1962) ou tout simplement une complémentarité imposée par l’ère numérique , autrement l’individu est astreint à allier son existence réelle à celle virtuelle.
Néotamaghribit et socialité
Les réseaux sociaux sont en passe de devenir de nouvelles institutions de socialisation et remplacent progressivement les foyers classiques de socialisation : la famille, l’école, le club, l’université, le parti politique, l’association… De facto, toutes les réponses se rapportant au processus de socialisation sont fournies de manière généreuse sur le digital ; il serait pertinent, à cet égard, de parler d’une pléthore de choix, d’une multitude d’éventualité de réponses socialisantes.
Il y a lieu partant d’invoquer une nouvelle mutation dans les processus de socialisation se rapportant à l’environnement numérique. Cette mutation conduit à engager le concept de « socialité » (Rawls, 2002), au lieu de celui de « socialisation ». Le concept de socialité décrit la capacité et la tendance des êtres vivants (humains ou animaux) à vivre en groupe et à former des structures ou des relations sociales. Ce dernier concept semble convenable puisque s’il y a socialisation sur le digital, elle est foncièrement co-construite.
La jeunesse s’éduque en ligne in absentia et non en présentiel et in situ dans la proximité au sein des foyers classiques. A cet égard, au lieu de perdre du temps à concevoir des outils et des stratégies de protection ( Conseil Economique, Social et Environnemental, 2024), il serait souhaitable de transiter directement vers une politique numérique à l’image de la Chine (Miquel, 2025), et fixer les dispositions institutionnelles et légales permettant de « territorialiser » la maturité numérique (Bentaleb et Richardson, 2023) en répondant à la question : quel est l’âge numérique adéquat pour gérer un accès raisonné du citoyen marocain au monde virtuel ?
Néotamaghribit et valeur du mérite
Ce nouveau mode de socialisation a impacté la définition de la réussite et de ce fait la valeur du mérite est en train d’être remplacée par la visibilité digitale. En effet, l’image du modèle « role model » (Kaufman, 2003), en rapport avec « le mérite » est en train de prendre une autre tournure à travers des vocables du type « Success story » ou en arabe [ qafez ] « hardi », [harban] « un génie », [nadi ] « parfait », [harbi] « guerrier ». La valeur du mérite basée sur le travail, le labour et la persévérance a été troquée contre une forme de « paresse digitale » qui a accouché de nouveaux « acteurs » : « leaders d’opinion », « influenceurs », « vlogeurs », « tiktokers », « podcasters », « youtubers », « streamers » … Ce qui a débouché sur une nouvelle catégorie d’« intellectuel digital », transformé en « modèle », et de surcroît faisant passer « le mérite réel » à « la rente digitale » (Bennis, 2024). C’est en fait une transition alarmante qui reflète une mutation sourde occasionnant le passage d’une société de mérite réel vers une société de rente digitale.
Cette nouvelle forme de rente est fondée sur une logique algorithmique qui sélectionne désormais ce qui mérite d’être vu. Et c’est une évidence puisque les algorithmes sont présents et orientent l’information depuis l’input (l’entrée) jusqu’à l’output (la sortie). Cette orientation fait office de contrôle et aussi de dépendance et d’addiction. Tout simplement, cette dépendance peut être expliquée comme étant un passage amorphe et brusque de ce qu’on désignait par « paradigme » (manière de penser, logique interprétative) vers l’ « algorithme”, qui est une production gérée d’informations à un rythme exponentiel, qui assujettit l’homme à la paresse et à la réceptivité.
Néotamaghribit et débat public
Les plateformes numériques se sont transformées en de nouveaux éditeurs du débat public. En fait, en arabe cette transformation a été désignée par l’expression « حقيقة بالتفويض ” , « vérité par procuration » (Bennis, 2026), puisque l’IA et les plateformes en général se comportent comme « une personne qui agit en votre nom » , elles ont tous les pouvoirs et les droits : « la vérité qui se construit dans nos sociétés » est une vérité « produite en notre nom », mais qui a été « actée et forgée » par un autre : l’IA, les réseaux sociaux, les algorithmes, l’internet des choses. À ce titre, on peut entrevoir la nuance sémantique de la « délégation », « nous avons délégué la conception de notre vérité à l’autre ».
Ce processus s’inscrit dans une troisième révolution qui vient après deux ères : la première a été définie comme « ère numérique », la seconde comme « ère post-vérité » et la troisième en cours décrite comme « posthumaine » (Posthuman Era) (Sosna, 2022). Le danger de cette ère en cours est qu’elle a été bâtie, « mijotée » et par la suite commanditée par le mode de l’automatisation : automatisation des processus, automatisation numérique, et automatisation intelligente. Cette automatisation induit une marginalisation de l’essence humaine. Cette marginalisation étant la marque essentielle de cette troisième révolution numérique.
Par ailleurs, cette automatisation peut générer des contenus qui ne distinguent pas le vrai du faux. À cet égard, les fake news peuvent prospérer parce que certains veulent manipuler l’opinion, ou parce que les plateformes récompensent avant tout l’émotion, le scandale et la viralité. Les deux cas de figure sont plausibles, il y a intention de manipulation et également visée pécuniaire. Mais, il est important de distinguer entre deux types de fomenteurs de fake news, une première catégorie cherchant une certaine rente digitale, une nouvelle voie pour gagner sa vie à travers un « mérite paresseux ».
Une deuxième catégorie qui peut être qualifiée de « sociopathes » dont la fin ultime de ses actes étant d’implanter une certaine anxiété sociale, une certaine panique sociétale. Cette dernière catégorie est la catégorie la plus dangereuse, compte tenu que ses « actes digitaux » peuvent toucher les fondements du lien social et du vivre ensemble, allant jusqu’à causer leur dysfonctionnement. Au demeurant, les fake news (Dangel , 2021) ne constituent pas seulement un danger en tant qu’infotoxs ou informations erronées, mais elles le sont parce qu’elles peuvent ébranler la stabilité, la sécurité des pays ainsi que les composantes de la citoyenneté.
Néotamaghribit et cohésion sociale
Malgré les risques évoqués supra, la citoyenneté numérique – la « néotamaghribit »- peut parallèlement renforcer la cohésion nationale. En effet, il y a un côté positif qui fait valoir une citoyenneté épanouie érigeant certains comportements, pratiques et interactions en valeurs sociétales, en l’occurrence les compagnes de solidarité, les hashtags de dénonciation, les actes de sens civique, l’individualisme collectif. Toutes ses valeurs émanant de la sphère digitale ont éventuellement renforcé les ingrédients de la cohésion sociale au Maroc (Saaf, 2017). Toutefois, il demeure important de pouvoir au moyen d’une enquête nationale qualitative aspirer à estimer l’impact de cette cohésion sociale de nature digitale sur son corollaire de nature réelle.
En outre, les mobilisations autour du séisme d’Al Haouz, de Gaza, de l’affaire de Rayan[1] ou celle de Ikram[2] montrent que les réseaux sociaux peuvent également produire de la solidarité. Ce qui appelle à concevoir une charte marocaine de la Néotamaghribit, citoyenneté numérique (netoyenneté). C’est une charte qui devrait être en principe un renforcement de la charte de citoyenneté réelle, charte qui avant tout rappelle les droits et les devoirs. Il se trouve que dans la vie réelle ou virtuelle, l’effritement du sens civique ou du « sens digital » accuse beaucoup de dysfonctionnements amenant à des dualités du type violence réelle contre les femmes / violence numérique contre les femmes, harcèlement réel / harcèlement numérique, régionalisme réel / régionalisme digital …
À cet égard, la charte marocaine de netoyenneté devrait être conçue à l’image d’un observatoire numérique contre le discours de la haine ; c’est à ce prix qu’on peut réguler cette nouvelle forme de citoyenneté qui est liquide et exponentielle aboutissant des fois à des stigmates digitaux transcendants du type [qahwiyat][3] , [ tabbala ][4], [ lehnan][5].
Néotamaghribit et déterminisme numérique
Par conséquent, le véritable défi serait de concilier entre protection des citoyens des perversions numériques et formation des citoyens capables d’ « habiter » intelligemment le monde virtuel. La Néotamaghribit est en phase de se transformer en un déterminisme technologique, plus encore elle représentera parallèlement une certaine forme d’inéluctabilité du changement puisque l’Etat marocain semble très avancé dans son projet de transition et de souveraineté numérique, notamment en matière de numérisation de l’administration et de la vie publique.
Les Marocains d’ici vingt ans ne seront pas uniquement des « Digital natives » mais plutôt des « Digital DNA ». L’emploi du terme « Digital DNA » peut référer à une syntaxe digitale selon laquelle la Néotamaghribit serait un ancrage personnalisé via le « mot de passe », « les empreintes », « la reconnaissance faciale », « la reconnaissance vocale »…) : le déterminisme numérique oppressant impactera les sentiments de la netoyenneté, et partant la posture du « netoyen » dépassera les sociétés d’appartenance. C’est ainsi que toutes les politiques numériques auront pour ultime objectif de préserver et de conserver les composantes de la citoyenneté dans sa forme tangible (pour le cas marocain la tamaghribit), rattachant l’individu à un lieu, à une culture, à une histoire et à des contours géographiques et physiques et non à une « ADN digitale ».
Notes
[1] L’affaire du jeune Rayan constitue une tragédie humaine survenue en février 2022. Rayan Awram, âgé de cinq ans, est tombé dans un puits asséché et particulièrement étroit, d’une profondeur de 32 mètres, situé dans le village d’Ighrane, dans la province de Chefchaouen, au nord du Maroc. Son histoire a suscité une immense vague d’émotion et de solidarité à l’échelle internationale durant une opération de sauvetage qui s’est poursuivie pendant cinq jours, avant de s’achever par l’annonce de son décès.
[2] L’« affaire Ikram » concerne une affaire de viol sur une fillette marocaine âgée de cinq ans, survenue dans la province de Tata en 2020. Cette affaire a suscité une vive indignation au sein de la société civile ainsi que des organisations de défense des droits humains. La Cour d’appel d’Agadir a décidé de poursuivre le suspect âgé de 40 ans en liberté provisoire, après le versement d’une caution et la production d’un acte de désistement écrit signé par la famille de la victime. Face à la forte mobilisation numérique et aux protestations des organisations de défense des droits humains, le juge d’instruction près la Cour d’appel a annulé la décision de mise en liberté provisoire, ordonné le placement en détention du suspect et décidé de le poursuivre en état de détention.
[3] [qahwiyat] est un nom pluriel féminin en darija référant à la couleur marron ou la couleur « café » [qahwa] employé comme figure de style, comme métaphore pour exprimer la laideur des filles marocaines
[4] Les [tabbala] littéralement « joueurs de tambour » sont des membres de groupes de musique populaire traditionnelle au Maroc. Ils animent les cérémonies et les festivités en jouant du tambour [tbal ] et suite à un glissement sémantique, le mot a recouvert le sens d’ « obséquieux », de « courtisans », de personnes travaillant à « redorer l’image » d’une personne , d’un parti politique, …
[5] Mot qui signifie littéralement «personnes affectueuses », mot qui a été largement partagé sur les réseaux sociaux marocains lors de la 35e éditionde la Coupe d’Afrique des nations de football de 2025, organisée par le royaume du Maroc, pour renvoyer à une nuance sémantique à connotation péjorative qui conçoit la générosité et le bon accueil des Marocains de leurs hôtes africains comme une forme d’ « infériorité » et de « non-respect de soi ».
Références
BAUMAN, Zigmunt. 2006. La Vie Liquide. Arles : Éditions du Rouergue.
BENNIS, Said. 2022. Tamaghrabit. Essai de compréhension des certitudes locales (publication en arabe : تَمَغْرِبِيتْ محاولة لفهم اليقينيات المحلية، مطبعة رؤى برينت. ).
BENNIS, Said. 2024. « Représentations et pratiques digitales des Marocains : entre inclusion et exclusion » dans Hypothèses. Réseau URIM., https://urim.hypotheses.org/711
BENNIS, Said. 2026. Néotamaghribit. De la citoyenneté à la netoyenneté. ( publication en arabe نْيُوتَمَغْرِبِيتْ. من المواطنة الواقعية إلى المواطنة الافتراضية. الرباط – رؤى برينت )
BENTALEB Youssef et RICHARDSON Janice. 2023. Protection des enfants et des jeunes en ligne. Lutte contre la cyberviolence et le cyberharcèlement au Maroc. Manuel de l’Educateur. Manuel produit dans le cadre du Partenariat entre Espace Maroc Cyberconfiane- EMC, et le Conseil de l’Europe,
CONSEIL SOCIAL, ECONOMIQUE ET ENVIRONNEMENTAL. 2024. Pour un environnement numérique inclusif et protecteur des enfants. Auto-saisine n° 75/2024
DANGEL, Stéphane. 2021. « Fake news rumeurs, intox. Stratégies et visées discursives de la désinformation », Questions de communication [En ligne], 40 | 2021, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 05 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/27738 ; DOI : https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.27738
HAUGEN, Einar. 1962. Schizoglossia and the Linguistic Norm Monograph Series on Languages and Linguistics [archive] Georgetown University. Number 15-1962.
KAUFMAN, Michael T. 2003. « Robert K. Merton, Versatile Sociologist and Father of the Focus Group, Dies at 92 ». New York Times. Retrieved 25 January 2014.
MIQUEL, Emma. 2025. « L’État de droit et la souveraineté numérique chinoise : une analyse de la stratégie de contrôle et d’extension de réseau numérique. Questions constitutionnelles. Revue de droit constitutionnel, 2025. ⟨hal05123843⟩
RAWLS, Anne W. 2002. « L’émergence de la socialité : une dialectique de l’engagement et de l’ordre », Revue du MAUSS 2002/1 no 19 , pages 130 à 149 Éditions La Découverte, DOI 10.3917/rdm.019.0130
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SOSNA, Nina N. 2022. « The Era of Posthumanism: Guest Editor’s Introduction. » Russian Studies in Philosophy, 60 (3), 179–185. https://doi.org/10.1080/10611967.2022.2111150








