Le « silence du Juju » rapporte dans une bande dessinée le parcours tristement banal de Faith, jeune nigériane qui viendra se prostituer en Europe au terme d’un parcours migratoire fait de rencontres, d’amitiés liées mais aussi de deuils, de violences, de séquestrations et de viols. On aurait voulu écrire que les faits étaient exagérés ou imaginés.
Et pourtant, on trouve dans cet ouvrage tous les éléments du parcours de vie de bon nombre des jeunes qui auront quitté leur pays pour atteindre une terre moins violente, moins pauvre, moins insécure que celle sur laquelle ils sont nés. Mais le décalage entre leur rêve, leurs aspirations, leurs attentes et ce qu’ils et elles vont vivre au cours de leur migration, puis à l’arrivée, est vertigineux. Ces jeunes vont cumuler les expériences traumatiques, baigner dans un univers de violence, de mensonge et de défiance à l’égard de la société avant de pouvoir un jour pour certains, trouver dans leurs pairs mais aussi dans certains des professionnels ou des citoyens qu’ils vont rencontrer des ressources et des supports pour accéder enfin à une vie que l’on pourrait qualifier de plus ordinaire, avec un hébergement, l’accès à une formation, à un travail, à des loisirs, à une forme de reconnaissance sociale ; autant d’éléments qui constituent le socle des droits fondamentaux que protègent nos conventions internationales.
Évoquer le parcours de Faith implique en effet de revenir sur les belles rencontres qu’elle aura faites une fois arrivée en France et qui lui permettront enfin de sortir de l’exploitation sexuelle qu’elle a subie.
Ce qui est à souligner dans l’ouvrage proposé par Armandine Penna et Diane Moral, c’est qu’il est aussi passionnant et utile pour le chercheur familier de ces questions, pour le citoyen qui cherche à mieux comprendre qui sont les jeunes migrants que l’on peut croiser dans nos villes ou encore pour celles et ceux dont les parcours avoisinent celui de Faith et qui se reconnaitront pour partie dans son histoire.
Si les jeunes nigérianes sont aujourd’hui beaucoup moins nombreuses que dans les années 2000 – 2018 sur nos trottoirs, les jeunes guinéennes, congolaises, marocains, algériens, bulgares qui arrivent aujourd’hui dans nos villes ont des parcours qui à bien des égards se rapprochent de celui de Faith. Ils subissent pour beaucoup d’entre eux un parcours migratoire traumatique qui précède des formes d’exploitation dans la prostitution, la délinquance forcée, le trafic de stupéfiants ou l’esclavage domestique. Si les données sur ces filières plus récentes de migrations restent encore lacunaires, de véritables travaux de recherches apportent néanmoins des éclairages précieux (https://www.trajectoires-asso.fr/media/pages/ressources/publications/ea503dda9e-1686002978/2022_guineens.pdf ; https://migrinter.cnrs.fr/actualite/actu_labo/les-camps-de-deplaces-de-mossoul-sous-controle-kurde/ ; https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/graphiques-cartes/migrations-monde/ ; https://www.icmigrations.cnrs.fr/tag/francois-heran/). Ils ne demandent qu’à être poursuivis si l’on veut identifier les contextes géopolitiques, les pratiques criminelles, les éléments des politiques migratoires qui contribuent à des situations aussi extrêmes que celle de Faith. Et au-delà, il est indispensable que des écrivains, des dessinateurs, des scénaristes, des comédiens, des poètes et bien d’autres encore, accomplissent ce travail essentiel de rendre accessible au plus grand nombre, via la médiation artistique, des éléments qui nous aident à mieux comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons et les expériences de vie de celles et ceux qui l’habitent ou le parcourent. Armandine Penna et Diane Morel se sont attelées avec beaucoup de réussite à cette mission si délicate, mais si essentielle.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Bénédicte Lavaud-legendre (30 mai 2024). “Le silence du Juju” Réseaux et traite. Consulté le 23 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/11quy