Des constitutions “manquées” : brève note sur le vocabulaire de l’erreur et de la faute
Lors de la séance du 22 novembre 2024, les participants du séminaire Plutarque politique se sont attelés à la traduction de la dernière partie du traité Sur la monarchie, la démocratie et l’oligarchie attribué à Plutarque. Après avoir décrit les trois types génériques de politeiai – la monarchie, l’oligarchie et la démocratie –, l’auteur aborde la question des formes “manquées” qu’il introduit ainsi : ὧν ἁμαρτανομένων παρατροπαὶ καὶ ὑπερχύσεις εἰσὶν αἱ λεγόμεναι τυραννίδες καὶ δυναστεῖαι καὶ ὀχλοκρατίαι (826f). Ce billet prolonge quelques-uns des échanges relatifs à la traduction de ce passage en les mettant en relation avec une scholie à Thucydide et un colloque qui s’est tenu en octobre 2024.
1. Marcel Cuvigny, dans son édition de la CUF, a traduit cette phrase par : « La dégradation de ces régimes produit de monstrueuses déviations auxquelles on donne le nom de tyrannie, dynastie, ochlocratie ». Il choisit donc l’image de la dégradation des régimes pour traduire l’expression ὧν ἁμαρτανομένων. En français, le substantif « dégradation » évoque un processus de diminution de la valeur, un passage progressif à un état plus mauvais1. Or – et cela a été signalé lors du séminaire dès le début des discussions –, le verbe ἁμαρτάνειν désigne plutôt l’idée d’erreur et de faute. Pierre Chantraine note à son sujet : « manquer le but (en tirant, etc.), se tromper, commettre une faute » et renvoie à Homère ; selon lui, aucune étymologie satisfaisante n’existe. L’édition Bailly 2020 Hugo Chavez propose pour étymologie l’indo-européen « *h₂mert-, manquer ; cf. νημερτής ».
2. La collation, par Thomas Schmidt, de 14 traductions permet de constater que dans la moitié d’entre elles, dont celle de Marcel Cuvigny, les traducteurs ont choisi le champ lexical de la dégradation2. Nous les citons par langue : en français Dominique Ricard (« Quand ces formes d’administration s’altèrent ») ; en espagnol Carlos Alcade Martin (« La perversión de estos regímenes ») ; en italien Giuliano Pisani (« Quando questi modelli si guastano »), Carlo Carena (« Alterazioni erronee e distorsioni per eccesso di queste costituzioni », traduisant ainsi ὧν ἁμαρτανομένων παρατροπαὶ καὶ ὑπερχύσεις par un doublet) et Antonio Caiazza (« quando si degradano ») ; ou encore en allemand Johann Friedrich Salomon Kaltwasser (« Wenn diese Regierungsformen verderbt werden »).
Au contraire, le vocabulaire de la faute et de l’erreur a été choisi par les 7 autres traducteurs : en français, Victor Bétolaud (« Quand ces formes de gouvernement s’égarent », ἁμαρτάνω et παρατροπή semblent traduits par un seul verbe) et Jacques Amyot (« Esquelles administrations quand il y a des fautes ») ; en anglais, William Goodwin (« In which administration when there are any faults ») et Harold Fowler (« When these forms are not hit exactly », prenant donc l’image d’une cible non atteinte) ; en italien, Alfonso D’Errico (« Quando in queste tre forme di governo si commettono errori ») ; et enfin en allemand, Otto Apelt (« Werden diese Verfassungen verfälscht ») ainsi que Christian Nathanael Osiander et Gustav Schwab (« Wenn diese Verfassungen verfälscht werden »).
3. Il faut noter l’emploi du verbe ἁμαρτάνειν par Platon et Aristote dans un contexte similaire. Sans entrer dans une étude précise qui viendra en son temps, ni même un relevé exhaustif, on notera le début du livre VIII (544a) de La République, où Platon écrit : Ἀλλ’ οὖν δὴ τὰς ἄλλας ἡμαρτημένας ἔλεγες, εἰ αὕτη ὀρθή, qu’Émile Chambry traduit par « Mais ajoutais-tu, si cette forme de gouvernement est bonne, les autres sont défectueuses »3. Léon Robin, Georges Leroux et Robert Baccou traduisent également ἡμαρτημένας par « défectueuses », tandis que Pierre Pachet choisit « déviées ». Aristote, au livre III de la Politique (1275a-b), écrit Τὰς δὲ πολιτείας ὁρῶμεν εἴδει διαφερούσας ἀλλήλων καὶ τὰς μὲν ὑστέρας, τὰς δὲ προτέρας οὔσας· τὰς γὰρ ἡμαρτημένας καὶ παρεκβεβηκυίας ἀναγκαῖον ὑστέρας εἶναι τῶν ἀναμαρτήτων (τὰς δὲ παρεκβεβηκυίας πῶς λέγομεν, ὕστερον ἔσται φανερόν), traduit ainsi par Jean Aubonnet : « Or nous voyons que les constitutions diffèrent spécifiquement les unes des autres et que les unes sont postérieures, les autres antérieures, celles qui sont défectueuses et déviées étant nécessairement postérieures à celles qui sont sans défaut (on verra clairement plus loin en quel sens nous parlons de constitutions déviées) ». Comme Jean Aubonnet, Pierre Pellegrin traduit παρεκβεβηκυίας par « déviées », mais il choisit « fautives » pour ἡμαρτημένας. Ainsi, tous les traducteurs cités plus haut choisissent pour traduire le verbe ἁμαρτάνειν le champ lexical de la faute ou du défaut, à l’exception de Pierre Pachet qui préfère celui de la déviance dans le cas de Platon.
4. Sur l’usage du verbe ἁμαρτάνειν au passif, on peut également signaler, dans un tout autre contexte4, la construction ὧν ἀγαθῶν μὲν […] ἁμαρτανομένων δὲ […] de Thucydide dans le discours des Thébains au sujet de Platéens. Ici, il n’est pas question de politeiai, mais de la relation entre les Thébains et les Platéens telle qu’elle est vue par les Thébains5. Les Platéens sont accusés par les Thébains d’avoir commis une double infraction : la première, du temps où ils étaient alliés, serait exprimée par les termes de la famille d’ἁμαρτάνειν ; la seconde, en tant qu’ennemis, serait exprimée par les termes de la famille d’ἀδικειν6. Dans son commentaire, Arnold Gomme rédige une brève note au sujet d’ἁμαρτανομένων : « passive, as II, 65, 11, but here crimes, not blunders (as also 54, 2) ; cf. παραβαινομένων, 45, 3 ». Pourtant, dans les Scholies à Thucydide, l’expression semble comprise différemment avec la glose <ἁμαρτανομένων δέ> : ἐσφαλμένων δὲ τῶν ἔργων – les actes ayant échoué. Or, Pierre Chantraine précise que le champ sémantique de ce second verbe diffère « de celui d’ἁμαρτάνω “commettre une erreur” ; pour σφάλλω, σφάλλομαι l’image est celle d’une chute, d’un homme qui bute, qui se prend dans un obstacle »7.
5. Ces nuances entre ἁμαρτάνω, σφάλλω et d’autres termes qualifiant l’erreur et la faute ont fait l’objet récemment de trois communications dans un colloque organisé en hommage à Marie-Rose Guelfucci et intitulé La tradition de l’erreur (Corte, 24-25 octobre 2024). Ce billet est l’occasion de les signaler brièvement en attendant leur publication. Jean-Yves Guillaumin, pour commencer, présentait un « petit vocabulaire français-latin-grec de l’erreur » à partir duquel il a exploré l’erreur dans son horizontalité (les errances, la divagation et la déviation) avant d’analyser la faute dans sa verticalité (et donc σφάλλω : faire tomber dans l’erreur, la glissade et la chute) et de conclure par quelques désignations figurées de l’erreur. Emmanuèle Caire a ajouté à ce lexique une étude rigoureuse et précise des termes de la famille d’ἁμαρτάνειν. Tout au long de son intervention, elle a rappelé l’image de la flèche qui n’atteint pas ou manque sa cible. Enfin Agathe Roman, autrice d’une thèse sur le vocabulaire de l’erreur et de la faute chez Thucydide, a exposé le rôle de l’erreur dans la construction du discours historique de cet historien. Dans un premier, elle a montré comment Thucydide s’appuie sur un exemple d’erreur dans la tradition historique pour légitimer sa propre démarche, avant d’interroger, dans un second temps, la pertinence de la notion d’erreur historique lorsqu’on aborde les divergences entre le récit de Thucydide et les autres sources.
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En guise de conclusion à ce billet, et pour revenir au texte de Plutarque sans pour autant donner la traduction à paraître, nous nous contenterons d’écrire que deux traditions existent : les traducteurs qui ont repris l’image de la faute, de l’erreur, de la déviance, voire de la cible non atteinte ; et ceux qui ont préféré orienter le texte vers le vocabulaire de la dégradation. Parler de politeiai qui se dégradent – ou qui ont été dégradées ? – est tentant en raison des nombreuses analogies que l’on peut faire avec d’autres textes qui traitent du même sujet. Marie-Rose Guelfucci, présente lors de la séance d’ouverture de ce séminaire, avait annoté une copie du texte grec en prévision de sa traduction et de son commentaire. Pour ce passage, Marie-Rose avait souligné l’expression ὧν ἁμαρτανομένων et ajouté à côté « cible manquée ». La question pourrait donc être de savoir si l’auteur du traité décrit un processus ou plutôt les déviances et les débordements qui sont le produit de ces trois politeiai lorsqu’elles sont “manquées”, c’est-à-dire lorsque la forme type n’est pas atteinte.
Bibliographie
Sources
Éditions, traductions de Plutarque
En allemand
Apelt 1927 = Moralische Schriften. [3.] Bändchen, Politische Schriften, übersetzt, mit Einleitungen, Anmerkungen und Register versehen von O. Appelt, Leipzig : F. Meiner, 1927.
Kaltwasser 1783 = Plutarchs moralische Abhandlungen, aus dem Griechischen übersetzt von J. Fr. S. Kaltwasser, Frankfort am Main : J. E. Hermann, 1783-1800, 9 vol.
Osiander, Schwab 1860 = Weise, Vogel 2012 (à l’exception d’un mot au §1) = Moralia, herausgegeben von Chr. Weise und M. Vogel, Marix Verlag, 2012.
En anglais
Fowler 1927 = Plutarch’s Moralia : in fourteen volumes, volume 10, 771E-854D, with an English translation by H. N. Fowler, Cambridge Mass., London : Harvard university press, 1927.
Goodwin 1878 (≈ Amyot 1618) = Plutarch’s Morals, volume 5, translated from the Greek by several hands, corrected and revised by W. W. Goodwin, with an introduction by R. W. Emerson, Boston : Little Brown and company, 1878.
En espagnol
Alcalde Martín 2003 = Obras morales y de costumbres, vol. 10, introducciones, traducciones y notas por M. Valverde Sánchez, H. Rodríguez Somolinos y C. Alcalde Martín, Madrid : Ed. Gredos, 2003.
En français
Amyot 1617 ≈ Clavier 1803 = Œuvres de Plutarque, tome 20, Œuvres mêlées de Plutarque, tome 3, traduites du grec par Amyot, avec des notes et des observations par MM. Brotier et Vauvilliers, nouvelle édition revue, corrigée et augmentée par E. Clavier, Paris : imprimerie de Cussac, 1803.
Bétolaud 1870 = Œuvres complètes de Plutarque : Œuvres morales et œuvres diverses, tome 3, traduites par V. Andr. R. Bétolaud, Paris : Librairie Hachette Cie, 1870.
Cuvigny 1984 = Œuvres morales, tome 11 : Deuxième partie [Traités 52-53], Préceptes politiques. Sur la monarchie, la démocratie et l’oligarchie, texte établi et traduit par Jean-Claude Carrière et Marcel Cuvigny, Paris : Les Belles Lettres, 1984.
Ricard 1844 = Œuvres morales de Plutarque, tome 4, traduites du grec par D. Ricard, Paris : Lefèvre éditeur, 1844.
En italien
Caiazza 1993 = Plutarco, Monarchia, democrazia, ologarchia, introduzione, testo critico, traduzione e commento a cura di Ant. Caiazza, Napoli : M. d’Auria, 1993.
Carena 2024 = Plutarco. L’arte della politica, a cura di C. Carena, Einaudi, 2024.
D’Errico 1974 = Peri monarchias kai demokralias kai oligarchias, testo critico, traduzione e commentario di Alf. D’Errico, Napoli : Loffredo, 1974.
Pisani 2017 = Tutti i Moralia : prima traduzione italiana completa, coordinamento di E. Lelli e G. Pisani, traduzioni, introduzioni e note di G. Pisani, E. Lelli, et al., con la partecipazione dei ragazzi del liceo Tasso di Roma, introduzione generale di G. Pisani, bibliografia e indice a cura di E. Lelli, revisione generale di L. Citelli, E. Lelli, V. Zanusso, Milano : Bompiani, 2017.
Autres sources
Aristote, Œuvres complètes, sous la direction de P. Pellegrin, Paris : Flammarion, 2022.
Aristote, Politique, II : Livres III-IV, texte établi et traduit par J. Aubonnet, Paris : Les Belles Lettres, 1971.
Platon, La République : du régime politique, traduction de P. Pachet, Paris : Gallimard, 1993.
Platon, La République, introduction, traduction et notes par R. Baccou, Paris : Garnier-Frères, 1966.
Platon, La République, traduction inédite, introduction, bibliographie et notes par G. Leroux, Paris : Flammarion, 2016.
Platon, Œuvres complètes, tome I, traduction et notes par L. Robin, Paris : Gallimard, 1950.
Platon, Œuvres complètes, VII-2 : La République, Livres VIII-X, texte établi et traduit par Ém. Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1964.
Scholia in Thucydidem ad optimos codices collate, edidit C. Hude, Leipzig : Teubner, 1927.
Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II-2 : Livre III, texte établi et traduit par R. Weil avec la collaboration de J. de Romilly, Paris : Les Belles Lettres, 1969.
Références bibliogaphiques
Dictionnaires
Chantraine P., Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, achevé par J. Taillardat, O. Masson et J.-L. Perpillou, avec en supplément les Chroniques d’étymologie grecque (1-10) rassemblées par A. Blanc, Ch. De Lamberterie et J.-L. Perpillou, Paris : Klincksieck, 2009.
Gréco G., Charbonnet Andr., De Wilde M., Maréchal B., et al., Bailly 2020 Hugo Chavez, licence CC BY-NC-ND 4.0. Consulté via : Boquet Ant., Georges B., Application « Bailly », licence GNU AGPL-3.0-or-later, version des données : 28 février 2023. En ligne : https://bailly.app/
TLFi = TLFi : Trésor de la langue Française informatisé, http://www.atilf.fr/tlfi, ATILF – CNRS & Université de Lorraine. Également disponible sur le CNRTL : https://www.cnrtl.fr/
Commentaire
Gomme A. W. (1956). A Historical Commentary on Thucydides: the ten years’ war, vol. II Books II-III, London : Oxford university press, 1956.
Ouvrage et article
Roman Ag. (2012). L’erreur et la faute dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, Louvain, Namur, Paris : Peeters, Namur : Société des études classiques, 2012.
Teixeira Ét. (1995). « Démocratie et monarchie chez Plutarque », Dialogues d’histoire ancienne, 21(2), 1995, p. 139-146. DOI : 10.3406/dha.1995.2651
- Voir la définition du substantif « dégradation » dans le TLFi. ↩︎
- E. Teixeira (1995, p. 140) note des similarités entre ce passage et les propos de Montesquieu (De l’esprit des lois, livre VIII) sur la dégénérescence des régimes. Il serait intéressant de voir si le texte de Montesquieu n’a pas influencé les traductions. ↩︎
- Cf. Platon, La République, V, 449a. ↩︎
- Outre la différence de contexte entre le passage de Plutarque et celui de Thucydide, il conviendrait de vérifier si une évolution du sens est intervenue entre le ve siècle av. J.-C. et le ier-iie apr. J.-C., ainsi que les autres emplois du verbe chez Plutarque. ↩︎
- Thucydide, III, 67, 6 : ὧν ἀγαθῶν μὲν ὄντων βραχεῖα ἡ ἀπαγγελία ἀρκεῖ, ἁμαρτανομένων δὲ λόγοι ἔπεσι κοσμηθέντες προκαλύμματα γίγνονται. – « quand ceux-ci [les actes] sont bons, un bref rapport suffit ; et quand ils sont fautifs, des discours rehaussés de paroles brillantes ne tendent qu’à les voiler » (trad. R. Weil). ↩︎
- Sur cette nuance, voir Roman 2012, p. 125-127. ↩︎
- Cette scholie pourrait donc introduire un double sens au passage en jouant sur les sens complémentaires de l’infraction avec ἁμαρτανομένων et de l’action ratée avec ἐσφαλμένων. ↩︎
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Daniel Battesti (4 décembre 2024). Des constitutions “manquées” : brève note sur le vocabulaire de l’erreur et de la faute. ΣΥΝ/SYN Constitutions mixtes. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12u0q












