Appel à communication : 17 variétés de gris et plus. Manifestations et fonctions du gris dans l’histoire de l’art du XIXe siècle
Paris, INHA, galerie Colbert, 14-15 décembre 2026
Dans une conférence donnée à la Fondation de l’Hermitage de Lausanne le 17 octobre 2019, l’historien de l’art Michel Pastoureau confessait « ne jamais [avoir] écrit sur le gris » et ne « pas souvent [avoir] parlé du gris », alors même qu’il y aurait « beaucoup à dire » : « pour un peintre », affirmait-il, « c’est la plus riche de toutes les couleurs, car elle fait parler toutes les autres[1] ». De fait, le gris est longtemps apparu comme le parent pauvre du spectre chromatique. Dans l’Antiquité, on lui connaît quelques équivalents, à l’instar de « ravus », gris tirant sur le jaune, « murinus », adjectif d’abord employé au sujet des souris et rats pour ensuite renvoyer au gris dit « souris », ou encore « cinereus » (ayant la couleur de la cendre). Cette instabilité sémantique témoigne certes de la variété des nuances, mais traduit surtout la résistance du gris face à toute tentative de caractérisation. Son statut même de « couleur » interroge, Johann Wolfgang von Goethe le réduisant à une « non-couleur[2] », parfois assimilée au bis ou au brun. Absent de son célèbre cercle chromatique, il résulte, selon lui, de l’addition des trois couleurs dites « pures », le bleu, le rouge et le jaune.
Le gris se trouve pourtant réinvesti par les artistes du XIXe siècle qui s’emparent de ses possibilités, de Turner à Delacroix, de Whistler à l’artiste hongrois József Rippl-Ronaï qui confie dans ses mémoires : « Le noir et le gris m’intéressaient beaucoup à cette époque et la question qui m’excitait le plus était de savoir quel usage artistique on pouvait en faire[3] ». Au-delà du colloque récemment organisé à l’EHESS[4], quelques travaux se sont spécifiquement attachés aux manifestations et fonctions du gris dans l’histoire de l’art : outre les études sur l’art de la « grisaille » et ses dérivés, on citera notamment l’ouvrage Die Farbe Grau[5], qui, au travers de quelques études de cas, offre une meilleure appréhension des enjeux qui se nouent autour du gris, et sur la réflexivité de cette couleur ambivalente et mystérieuse, qui invite à réfléchir à la fonction même de l’art.
L’ambition du présent colloque n’est toutefois pas de procéder à une investigation transchronologique des multiples significations et déterminations sémantiques, techniques, politiques, historiques ou encore herméneutiques du gris, mais d’explorer l’importance sans précédent que revêt le gris au cours du « long » XIXe siècle, alors même que l’on assiste à un véritable chromatic turn qui transforme l’ensemble des humanités à l’époque[6]. Déjà, dans son essai de 2018, The Truth is Always Grey: A History of Modernist Painting[7], Frances Guerin mettait en exergue le rôle clé du gris dans la peinture abstraite du XXe siècle, en Europe comme aux Etats-Unis, mais ne s’attardait toutefois que marginalement sur le XIXe siècle, alors même que la période apparaît tout à fait fondamentale dans l’histoire de cette (non)couleur[8].
La réception de la peinture flamande nourrit, entres autres, le regain d’intérêt pour la grisaille, intérêt qui demeure à ce jour peu étudié. Le phénomène est particulièrement patent en Angleterre où les œuvres de Jan Van Eyck font l’objet d’une profonde admiration[9]. Outre le portrait Les Époux Arnolfini qui ne manque pas d’attirer des foules de visiteurs de la National Gallery de Londres dès son exposition en 1843, le retable de L’Agneau Mystique, et ses figures en grisaille, est également un modèle « à l’œuvre ». Dans la même perspective, l’attention renouvelée portée aux enluminures et livres d’heures dans toute l’Europe contribue aussi à cet attrait pour les grisailles médiévales et renaissantes[10], à l’instar de l’artiste belge Fernand Khnopff qui travaille essentiellement cette technique, n’ajoutant que de très légères touches de couleur afin de souligner le sentiment de désolation de ses toiles.
Outre la réception d’œuvres anciennes, la mise au point de nouveaux médiums contribue notamment au changement de regard qui s’opère sur le gris. Dès le XVIIIe siècle, le succès de la gravure dite « manière noire » ou mezzotinto qui se développe en Angleterre repose sur sa capacité à traduire une large gamme de nuances de gris[11]. Moins d’un siècle plus tard, l’invention de la photographie transforme le rapport des artistes et spectateurs au gris : en particulier, le procédé négatif/positif breveté par Fox Talbot en 1841 rend possible la multiplication des épreuves sur papier et donc de plus grandes variations de teintes au sein d’un spectre monochrome. Si Eugène Carrière ne s’est guère fait photographe, ses peintures presque monochromes évoquent inévitablement les photographies parisiennes de son contemporain, Eugène Atget[12]. De même, les Whistler Archives de la Glasgow University conservent encore aujourd’hui la grande collection de photographies présentes dans l’atelier de l’artiste qui fut profondément marqué par ce médium : ses peintures tonales de la Tamise ne sont certainement pas étrangères au développement de la photographie, tandis qu’il demeure un modèle pour les photographes pictorialistes.
Les transformations industrielles participent également à l’assombrissement des paysages, tant ruraux qu’urbains, ouvrant la voie à une nouvelle appréciation du gris. Dans son journal daté du 3 janvier 1903, le Comte Harry Kessler, amateur et collectionneur d’art, s’attarde longuement sur le rapport de Claude Monet au gris, le liant d’abord à Londres, ville où Monet fut justement marqué par la présence du smog, ce brouillard grisâtre qui n’est autre qu’un produit de la révolution industrielle. Quelques décennies plus tôt, Charles Dickens s’attachait justement à décrire la Tamise, ce fleuve « traversé par des ponts qui se teintaient d’un gris froid, avec çà et là, au sommet, une touche chaude issue du ciel brûlant »[13]. Toutefois, si Kessler écrit que « Monet préfère le gris, Londres », cette assertion est loin d’être placée sous le signe d’une dépréciation, puisqu’il mettait en évidence une positivité du gris : « Monet a dû par contre conquérir le gris. C’est pour lui un exercice de virtuosité que d’exprimer sa conception en gris, d’obtenir que la vibration, son âme, y subsiste malgré tout. Mais ensuite, le gris l’exprime plus purement que la couleur. Le gris est en revanche par essence l’antithèse de Renoir »[14].
Croisant les approches disciplinaires et méthodologiques (études littéraires, histoire de l’art, conservation et restauration du patrimoine, musicologie, cultural studies), et inscrit dans une perspective globale, ce colloque vise à interroger les problématiques que cristallise la couleur grise dans les productions artistiques du XIXᵉ siècle.
Les propositions de communication sont invitées à s’inscrire dans un ou plusieurs des axes ci-dessous, sans que cette liste soit exhaustive. Une attention particulière sera portée aux travaux faisant se croiser différents médiums, notamment par le prisme d’études matérielles.
- Enjeux environnementaux et histoire de l’art écocritique : approches renouvelées du paysage, rural comme urbain.
- Rôle des nouveaux médiums et technologies : naissance de la photographie, gravure, essor de la presse illustrée etc.
- Phénomènes de réception : redécouverte des grisailles des enluminures et des livres d’heures, regain d’intérêt pour la peinture flamande.
- Rôle des modèles sculpturaux: débats nouveaux autour du paragone et de l’intermédialité.
- Synesthésie et dialogue entre les arts, littérature, peinture, musique.
Les propositions de communication, d’environ 500 mots, accompagnées d’une bio-bibliographie, sont à envoyer avant le 15 juin 2026 à Joy Cador et à Laura Valette.
Comité organisationnel
- Joy Cador, Élève conservatrice du patrimoine à l’Institut national du patrimoine, Doctorante en histoire de l’art, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Sorbonne Université. Contact : [email protected]
- Laura Valette, Docteure en histoire de l’art, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Laboratoire HiCSA. Contact : [email protected]
Comité scientifique
- Elliot Adam, Maître de conférences en histoire de l’art, Université de Lille.
- Sarah Gould, Maîtresse de conférences en histoire de l’art, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
- François-René Martin, Professeur d’histoire de l’art, École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris.
- Charlotte Ribeyrol, Professeure en littérature britannique du XIXe siècle, Sorbonne Université.
- Pierre Wat, Professeur d’histoire de l’art, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Partenaires :
- École doctorale d’histoire de l’art ED 441, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
- Laboratoire HiCSA (Histoire culturelle et sociale des arts), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
- Unité de recherche VALE – Voix anglophones : littérature et esthétique, Sorbonne Université.

Bibliographie
David batchelor, The Luminous and the Grey, Londres, Reaktion, 2014.
Magdalena Bushart, Gregor Wedekind (dir.), Die Farbe Grau, Berlin, De Gruyter, 2016.
Hubert Damisch, Théorie du nuage. Pour une histoire de la peinture, Paris, Seuil, 1972.
Georges Didi-Huberman, Sentir le grisou, Paris, éditions de Minuit, 2014.
Peter Geimer, Les Couleurs du passé, traduit de l’allemand par Jean Torrent, Paris, Éditions Macula, 2023, (Die Farben der Vergangenheit. Wie Geschichte zu Bildern wird, Munich, 2022).
Frances Guerin, The Truth is Always Grey: a History of Modernist Painting, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2018.
Séverine Lepape (dir.), Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens, cat. expo., Paris, Liénart, Louvre éditions, 2018.
Annie Mollard-Desfour, Le Gris, Paris, CNRS Éditions, 2015.
Lelia Packer, Jennifer Sliwka (dir.), Monochrome: painting in black and white, cat. expo., Londres, National Gallery Company, 2017.
Michel Pastoureau, « Noir, gris, blanc. Trois couleurs en mutation à la fin du Moyen âge », in Marion Boudon-Machuel, Maurice Brock et Pascale Charron (dir.), Aux limites de la couleur : monochromie & polychromie dans les arts (1300 – 1650), Turnhout, Brepols, 2011.
Michel Pastoureau, « Gris, couleur de l’ombre », conférence donnée le 17 octobre 2019, Lausanne, Fondation de l’Hermitage : https://www.youtube.com/watch?v=CUrP0dFyjYo
Charlotte Ribeyrol (dir.), The Colours of the past in Victorian England, Oxford, Peter Lang, 2016.
Charlotte Ribeyrol, Matthew Winterbottom, Madeline Hewiston (dir.), Colour revolution : Victorian art, fashion & design, cat. expo., Oxford, Ashmolean Museum, 2023.
Alessandra Ronetti, « Chromomentalisme » : psychologies de la couleur et cultures visuelles en France au passage du siècle (1870-1914), thèse de doctorat sous la direction de Pascal Rousseau et Flavio Fergonzi, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Scuola normale superiore, Pise, 2019.
Kamini Vellodi, Aron Vinegar (dir.), Grey on Grey: At the Threshold of Philosophy and Art, Édinbourg, Edinburgh University Press, 2023.
Alice Muriel Williamson, A Woman in Grey, Londres, G. Routledge & Sons, 1898.
« La photographie à l’épreuve du gris », journée d’études, 2 mars 2023, Université de Lille. Voir le programme diffusé sur Calenda : https://calenda.org/1053709 Cette journée d’études fut organisée en parallèle de l’exposition Les imaginaires du gris conçue par Jeanne Ricœur avec Amanda Crabtree et les étudiants du Master Arts « Exposition/production des œuvres d’art contemporain » de l’Université de Lille.
[1] Michel Pastoureau, « Gris, couleur de l’ombre », conférence donnée le 17 octobre 2019, Lausanne, Fondation de l’Hermitage : https://www.youtube.com/watch?v=CUrP0dFyjYo (consultée le 17 septembre 2025).
[2] Johann Wolfgang von Goethe, « Versuch, die Elemente der Farbenlehre zu entdecken », in Johann Wolfgang von Goethe, Zur Farbenlehre (Travaux préliminaires), Stuttgart, Verlag Freies Geistesleben, 2003, t. 2, p. 83.
[3] Jozsef Rippl-Ronai, « Rippl-Ronai sur lui-même : Extrait de ses mémoires (1911) », Nouvelle revue de Hongrie, mars 1932, p. 170-172.
[4] « Le gris à l’œuvre. Figures, topiques et poétiques du gris, des camaïeux anciens aux zones grises contemporaines » (19-20 novembre 2025, Paris, EHESS). Voir l’appel à communication : https://www.fabula.org/actualites/128524/le-gris-a-l-oeuvre-figures-topiques-et-poetiques-du-gris.html
[5] Magdalena Bushart, Gregor Wedekind (dir.), Die Farbe Grau, Berlin, De Gruyter, 2016.
[6] Nous renvoyons à ce sujet aux nombreux travaux de Charlotte Ribeyrol et du projet European Research Council CHROMOTOPE, notamment Charlotte Ribeyrol, Matthew Winterbottom, Madeline Hewistson (dir.), Colour Revolution : Victorian Art, Fashion & Design, cat. expo., Oxford, Ashmolean Museum, 2023.
[7] Frances Guerin, The Truth is Always Grey: A History of Modernist Painting, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2018.
[8] Voir Gert Theile, « Grauzone des Realen : Annäherung an eine romantische Farbnuance », in Walter Pape (dir.), Die Farben der Romantik. Physik und Physiologie, Kunst und Literatur, Berlin, Boston, De Gruyter, 2014, p. 191.
[9] Jenny Graham, Inventing van Eyck. The Remaking of an Artist for the Modern Age, New York, Bloomsbury Publishing, 2007, notamment chapitre 4 « English taste and the Pre-Raphaelites ».
[10] Marie Jacob-Yapi, Chrystèle Blondeau (dir.), Le XIXe siècle en lumière : redécouverte et revalorisation de l’enluminure médiévale en France au temps du livre industriel, Paris, Droz, 2021. Pour le contexte anglais, voir Julian Treuherz, « The Pre-Raphaelites and Mediaeval Illuminated Manuscripts », in Leslie Parris (dir.), Pre-Raphaelite Papers, Londres, Tate Gallery, 1984, p. 153-159.
[11] Jane Bayard, Ellen D’Oench (dir.), Darkness into Light, cat. expo., New Haven, Yale University Art Gallery, 1976, p. 5. Disponible en ligne : https://artgallery.yale.edu/sites/default/files/publication/pdfs/ag-doc-2214-0002-doc.pdf
Voir également Camilla Murgia, « La nuit comme effet spécial : ombre et obscurité dans la gravure anglaise de la période post-révolutionnaire », in Études de lettres [En ligne], 325 | 2024, mis en ligne le 01 décembre 2024, consulté le 04 octobre 2025. URL : http://journals.openedition.org/edl/8201 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12w0d
[12] Nous renvoyons à cet égard à la récente exposition « Eugène Atget & Eugène Carrière. Contemporains », présentée du 4 février au 20 mars 2025 à la galerie Mennour. Voir le dossier de presse de l’exposition : https://static.frieze.com/files/event/press/ATGET%20CARRIÈRE%20CP.pdf?VersionId=s2VIXlTvihn0RbbF0i2w1XxcqtcyFeUl
[13] « spanned by bridges that were turning coldly grey with here and there at top a warm touch from the burning in the sky ». Charles Dickens, Great Expectations, New York, Londres, Norton & Co, 1999 [1ère éd. 1861], chapitre 53, p. 322.
[14] Comte Harry Kessler, Journal. Regards sur l’art et les artistes contemporains, 1889-1937, édité par Ursel Berger, Julia Drost, Alexandre Kostka, Antoinette Le Normand-Romain, Dominique Lobstein et Philippe Thiébaut, traduit par Jean Torrent, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme (MSH), Centre allemand d’histoire de l’art (DFK Paris), Institut national d’histoire de l’art (INHA). Disponible en ligne : https://books.openedition.org/editionsmsh/10918?lang=fr
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
studioxix (24 avril 2026). Appel à communication : 17 variétés de gris et plus. Manifestations et fonctions du gris dans l’histoire de l’art du XIXe siècle. Studio XIX. Consulté le 6 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/164qj

