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Être fan : une forme d’engagement politique ?

En août dernier, des manifestants indonésiens ont envahi les rues de leur pays pour défier leur gouvernement. Relayées par les médias dans le monde entier, un détail a retenu l’attention : sous l’initiative de fans du manga One piece, de nombreux manifestants ont brandi le drapeau du célèbre équipage au chapeau de paille, créé par Eiichiro Oda.  Qu’ont-ils voulu exprimer ? Comment interpréter la portée de leur geste ?

Loin d’être anecdotiques, les activités menées par les fans en disent long sur nos sociétés actuelles. C’est en tout cas ce que montrent les chercheurs en « fan studies » depuis une trentaine d’années.  Mais qui sont les fans et que nous révèlent les communautés de fan ? Quels sont les liens entre leurs pratiques médiatiques et les positionnements éthiques, identitaires, et politiques des sociétés ? Pour mener ces enquêtes, les chercheurs adoptent une posture d’ethno-fan auprès des communautés de fans LBGTQIA+, c’est-à-dire qu’ils connaissent leurs fonctionnements, langages et rites sans pour autant avoir les mêmes pratiques, notamment créatives. Cette posture permet de collecter des données afin de mieux comprendre les engagements des fans grâce à l’analyse de leurs discours et activités.


  • Bourda M., 2021, Les Fans, Publics Actifs et Engagés, C&F Editions

Mélanie Bourdaa est membre du laboratoire Laboratoire de recherche MICA : [email protected]


Les fans et leurs activités

Les fans sont des personnes qui ont accumulé un grand nombre de connaissances autour d’une œuvre ou d’une idole. Rassemblés dans une communauté (appelée le fandom), ils deviennent en quelque sorte des experts et adoptent des comportements actifs autour de cet intérêt. De plus, ils produisent des contenus originaux (fan fictions par exemple), créent des relations sociales et génèrent des discours. Plus précisément les activités de fans peuvent se classer en cinq catégories :

  • La création de liens sociaux (participation à des conventions, mise en ligne de posts sur les Médias sociaux)
  • La médiation culturelle : réalisation de sous-titrages de vidéos (connus sous le nom de fan subbing)
  • La mise en commun du savoir et l’archivage : création et administration des wikis
  • L’engagement politique, culturel et social
  • Les créations qui peuvent prendre des formes variées (fan arts, Instagram et Tik Tok, montage vidéo, fan fictions).

Cette classification permet de comprendre le caractère actif et participatif des fans, mais également leur organisation et leur fonctionnement dans les communautés. Les créations révèlent par exemple les capacités intellectuelles et techniques dont disposent les communautés pour créer des contenus originaux, mais aussi pour acquérir ou partager des compétences et des bonnes pratiques grâce à des systèmes de mentorat officieux. Ce qu’il est important de souligner, c’est que ces activités sont partagées, visibles, organisées, et qu’elles résultent pour certaines d’une grande organisation dans la communauté, de discussions et de stratégies de communication et mise en visibilité.

Tout comme les groupes sociaux, les communautés de fans fonctionnent avec des rites, des codes et des langages qui leur sont propres. Des pratiques néfastes peuvent émerger comme du cyberharcèlement envers des scénaristes, producteurs, acteurs et actrices ou des violences numériques à l’intérieur même des communautés. Ces pratiques négatives, de plus en plus visibles sur les réseaux sociaux, ne sont pas à négliger car elles se cristallisent souvent autour de sujets sensibles comme l’homophobie, le sexisme, le racisme ou bien la grossophobie.Ces activités de création et ces liens sociaux montrent tout l’intérêt d’analyser les publics fans pour comprendre le monde médiatique contemporain, notamment dans ses liens avec la société.

Parmi ces activités, l’engagement civique cristallise de nombreux éléments propres aux communautés de fans : la participation culturelle, l’organisation au sein du fandom, des activités de création et la mise en valeur de compétences spécifiques et une participation aux questions politiques et sociales. Les fans s’investissent dans ces mouvements qui leur donnent un rôle dans la cité. Cette « imagination civique »,  s’appuie sur les personnages ou les récits pour développer des actions sociales, culturelles, ou politiques dans la vie réelle. De plus, cet activisme et cet engagement politique sont souvent l’œuvre des jeunes publics qui voient une opportunité de faire entendre leurs voix dans l’espace public. Leurs compétences, et notamment dans l’utilisation des médias numériques et des réseaux sociaux, leur donnent un bagage pertinent pour mener des actions de grande ampleur et défendre leurs causes.

Activisme social et politique

Les activités menées par les fans, notamment les plus actifs nommés Hyperfans, peuvent parfois impliquer un engagement civique.

Ils peuvent, par exemple, s’organiser dans leur communauté pour sauver des séries de l’annulation. Ce n’est pas nouveau puisque les fans de Star Trek, dans les années 60, s’étaient déjà mobilisés en envoyant des lettres au network NBC pour obtenir une troisième saison. Récemment, les fans ont utilisé les réseaux sociaux (Tik Tok ou bien X) pour tenter de sauver des séries comme Warrior Nuns (Netflix), Killing Eve (BBC America) ou bien Our Flag Means Death (Netflix). En plus du temps qu’ils accordent personnellement à ces activités, certains fans ont également investi de l’argent en achetant des panneaux publicitaires dans Time Square à New York pour rendre visible leur revendication. Leur organisation collective révèle qu’ils ont une bonne compréhension de leur « force de frappe » auprès des producteurs et annonceurs des séries. Ces campagnes nous montrent que les fans sont bien loin d’être de simples consommateurs passifs. Ils possèdent une véritable activité, une organisation en collectif et une bonne compréhension de l’écosystème médiatique actuel.

Les différentes actions d’engagement civique menées par les fans ont plusieurs facteurs en commun : l’utilisation des valeurs d’un personnage pour incarner une action civique et politique et l’organisation et la mobilisation d’un collectif de fans autour de cette action. Par exemple, lorsqu’ils militent pour le féminisme avec le personnage de Wonder Woman, ou défendent les droits des femmes après la première élection de Donald Trump avec le personnage de princesse Leia. Les réseaux sociaux et les plateformes médiatiques sont alors utilisés pour recruter, mobiliser, former les fans activistes et pour les soutenir dans leur engagement. Ils utilisent ensuite ces plateformes à la fois pour faire caisse de résonance dans la sphère publique, mais aussi pour donner une visibilité plus forte aux actions.

La culture populaire pour mobiliser

Une forme d’engagement social et politique portée par les communautés de fans s’appuie sur la culture populaire, ses figures et ses mythes pour embrasser et supporter des causes. Pour cela, ils déploient et se réapproprient les histoires et les valeurs des personnages. Par exemple, suite à la mort de Lexa, personnage lesbien dans la série The 100 (CW, 2014-2020), les fans se sont organisés pour lever des fonds pour The Trevor Project, une association à but non lucratif qui vient en aide aux jeunes personnes LGBTQIA+. Les fans ont réinvesti les valeurs du personnage dans leur cause à travers des posts sur les Réseaux Sociaux, des recrutements ou bien sur le site Internet de leur action.

L’association Fandom Forward, anciennement Harry Potter Alliance, une organisation à but non lucratif créée par des fans de la saga littéraire puis cinématographique Harry Potter pour défendre des causes politiques et responsabiliser et sensibiliser les jeunes fans, est le meilleur exemple de cet activisme. Son co-fondateur, Andrew Slack, a inventé le terme « acupuncture culturelle » pour désigner ces formes d’engagement à partir des histoires et des personnages de la culture populaire. L’acupuncture culturelle consiste à utiliser les histoires et personnages de la culture populaire pour mener des actions concrètes dans la vie réelle. Elle permet aux fans d’entrer dans une nouvelle ère d’activisme amusant, imaginatif, tout en étant vraiment efficace, dans laquelle la collaboration, l’organisation et l’expertise sont fondamentales. Le lien entre culture populaire et évènements réels favorise le recrutement, la mobilisation et la sensibilisation des publics. L’activisme social et l’engagement civique sont l’activité la plus puissante des fans lorsqu’ils prennent collectivement position et défendent une cause sociale et politique pour la rendre visible dans la sphère publique. Plusieurs actions ont été menées par les fans activistes de Fandom Forward : la défense des droits des personnes LGBTQIA+ avec Our Flag means death, des actions pour le climat avec Avatar The Last Airbender ou encore la lutte contre la faim en Afrique avec The Hunger Games.

Conclusion

Ce qui est intéressant, c’est la façon dont les fans, et en particulier les jeunes publics, s’emparent de ces mouvements pour faire entendre leur voix et obtenir une plateforme leur permettant d’avoir un rôle à jouer dans la politique. Ainsi, un mouvement s’opère, offrant aux jeunes publics une opportunité de s’engager politiquement en jouant un rôle actif. En effet, les fans se servent des compétences (techniques, intellectuelles, logistiques) acquises dans la communauté des fans pour les réinvestir dans les actions politiques.

Les compétences acquises et partagées, le mentorat, la capacité à se mobiliser et à recruter, la réappropriation des contenus sont autant d’éléments propres aux communautés de fans qui sont ensuite déployés dans les campagnes d’engagement civique. L’activisme des fans repose sur les mécanismes de la culture fan en récompensant leur maîtrise des nouvelles technologies et leur expertise ainsi que leur engagement dans l’univers narratif.

Il ne faut pas cependant tomber dans l’émerveillement et noter que naturellement des fractures sociales et culturelles persistent et que tous les jeunes, de fait, ne participent pas à ces collectifs.



Illustration d’Adèle Huguet pour Mondes Sociaux : licence CC BY-NC-ND
Pour découvrir ses dessins, https://adelehuguet.wordpress.com/

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Mélanie Bourdaa
Mélanie Bourdaa
membre du laboratoire Laboratoire de recherche MICA

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Mélanie Bourdaa (6 juillet 2026). Être fan : une forme d’engagement politique ? Mondes Sociaux. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ily


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