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Qui écrit les fanfictions en ligne ?

Avec le développement du numérique, être fan ne signifie plus seulement être passionné par un film, une série ou un livre, ni se rencontrer dans des contextes dédiés. C’est aussi publier, collaborer et échanger en ligne. Très répandues sur Internet, les fictions écrites par leurs fans, appelées fanfictions, en sont un exemple parlant. Mais qui écrit une fanfiction en ligne : son auteur… ou sa communauté ?

Écrites à propos de personnages ou de fictions particulièrement appréciées, les fanfictions sont des créations singulières. Leur production s’inscrit dans des relations, des échanges multiples et les commentaires de leurs lecteurs qui les font apparaître comme élaborées en commun. Mais que signifie écrire ensemble ? Quels liens sont mobilisés concrètement pour produire ces créations collectives ?


  • Deramond, A. 2025, « Auctorialité et fanfictions en ligne. Disparition de l’auteur ou figure hybride ? », Recherches sociologiques et anthropologiques, 56-2, p. 75-102.

    Aurore Deramond est membre du LISST-CERS, Université Toulouse Jean Jaurès et chercheuse associée à l’unité de recherche ISMEE : [email protected]


Cet article s’appuie sur une enquête menée dans le cadre d’une thèse, auprès de 71 auteurs et autrices de fanfictions qu’ils et elles autopublient en ligne, et l’analyse des relations mobilisées pour cette écriture. Les personnes enquêtées ont été rencontrées via le site fanfiction.net et ont été interrogées au sujet de leurs publications, leurs échanges et l’aide qu’elles ont reçue. Les commentaires laissés à propos de leurs fanfictions ont aussi été analysés, notamment pour comprendre les façons de dialoguer avec le lectorat.

Publier dans une communauté de fans

Les films, les séries ou encore les livres ne permettent pas seulement de se divertir : ils sont l’occasion de partager, de créer et de maintenir du lien, de comprendre le monde qui nous entoure. Ils servent de supports de discussion, de réflexion ou encore de remise en question des normes qui participent aux processus de socialisation, aux façons d’être ensemble en société. De leur côté, les plateformes et les dispositifs d’autopublication en ligne facilitent et soutiennent l’ensemble de ces dynamiques sociales en permettant à tout un chacun de publier.

Le cas des fanfictions est particulier en cela qu’il réunit un public déjà existant, de façon parfois très massive, et que ce dernier cherche à retrouver l’objet de sa passion dans de nouveaux contenus. Cela signifie que ce type de publication peut rapidement trouver un lectorat, et que celui-ci peut s’avérer exigeant puisqu’il a lui-même ses propres connaissances, sa propre expérience, mais aussi ses propres affects.

Publier auprès d’autres fans ne permet donc pas d’écrire exactement ce que l’on veut ou comme on le ferait de façon spontanée. Il existe des attentes, à la fois implicites et explicites, quant à ce qui est recherché. C’est précisément cela que les auteurs et autrices de fanfictions apprennent au fur et à mesure de leurs publications et des retours des autres membres de la communauté. Or, si ces écrits s’inscrivent dans un environnement social qui implique les communautés de fans et les plateformes de publication, peut-on encore parler de création individuelle ?

Écrire pour soi ou pour la communauté ?

Une fanfiction peut être la prolongation ou la création d’une nouvelle intrigue, à l’image d’un romancier ou d’un scénariste qui s’inscrirait dans une continuité. Cependant, ce n’est pas le plus fréquent dans les cas étudiés. Ce qui l’est davantage est la mise en scène des personnages, de leur psychologie, de leurs relations ou encore de leur quotidien. Autrement dit, il s’agit souvent de créer un type de productions nouvelles, de donner de la place à quelque chose qui est souvent absent des intrigues.

Écrire à partir d’éléments existants et publier dans une communauté où circulent des connaissances, voire une véritable expertise partagée, ne signifie pas pour autant que les fanfictions sont évaluées comme « justes » ou « fausses » par rapport à l’œuvre initiale, ni même que de tels jugements déterminent leur publication. D’ailleurs, les plateformes ne censurent généralement pas les fanfictions autopubliées, sauf en cas de problème éthique ou juridique. Elles ne décident pas non plus lesquelles mettre en avant, en particulier sur les sites d’archives qui servent surtout à les conserver et à les rendre accessibles.

Les fanfictions permettent aussi de proposer d’autres interprétations des fictions d’origine et de s’écarter des normes sociales qu’elles véhiculent, concernant par exemple le genre, la sexualité, les modèles familiaux, la diversité culturelle et ethnique… Si la qualité de l’écriture, l’adéquation avec la fiction d’origine ou encore la fidélité au caractère des personnages et personnalités peuvent constituer des critères d’évaluation assez objectifs, l’appréciation du résultat produit reste largement subjective. On trouve une trace de ces jugements dans les commentaires.

Le rôle des commentaires

Les auteurs et autrices interrogés expliquent que les commentaires sur leurs écrits exprimés par d’autres fans sont importants. Ils donnent des indications, aident à l’amélioration et fonctionnent comme une source de validation qui les encourage à continuer d’écrire. Ils déclarent qu’ils pèsent cependant moins pour l’élaboration de l’intrigue. À moins que l’autrice ou l’auteur témoigne d’une véritable volonté de collaboration avec son lectorat, ce dernier infléchit rarement fortement le contenu de ce qui est écrit. Les personnes enquêtées disent souvent que les personnages, et donc l’intrigue qui est liée, s’écrivent « tout seuls » : il y a une sorte de logique à laquelle il est difficile de déroger et qui s’appuie sur leur expérience. En cela, les autrices et auteurs manifestent leurs propres apports, dont ils sont d‘ailleurs légalement détenteurs et responsables, au regard des critères régissant la propriété intellectuelle. Cela ne signifie pas que la coproduction est absente, simplement qu’elle s’incarne autrement.

Certains auteurs et autrices disent avoir rencontré des personnes qui les aident directement, par l’intermédiaire des commentaires qu’ils ont reçus. Cela signifie que parmi leur lecteurs ou lectrices, il y en a une part qui deviennent des personnes avec qui ils et elles collaborent. Ces personnes sont aussi en général également auteurs ou autrices, ou l’ont été. Elles ont donc connaissance de ce que sont ces pratiques d’écriture. Il s’agit donc plutôt d’un partage d’expériences entre pairs, qui se retrouvent à produire et à apprendre à produire le même type de contenus spécifiques.

Des relations autour des fanfictions

Lorsque l’on interroge plus précisément les auteurs et autrices sur les personnes qui les aident, on se rend compte que beaucoup témoignent d’un lien d’admiration ou d’affection, attestant d’une certaine proximité. Cela peut aller de relations d’amitié jusqu’aux liens amoureux, en passant par le copinage. Lorsque l’on reporte cela sur l’ensemble des relations qu’ils et elles entretiennent pour écrire et publier, on se rend compte d’à quel point cela est important .

Pour ce qui est des contextes où ces personnes ont été rencontrées, on remarque que seule la moitié l’a été via les commentaires ou des activités périphériques directement liées aux fanfictions. Il y a donc dans leurs réseaux personnels pour moitié des personnes extérieures à la communauté de publication et qui ont pourtant été sollicitées pour leur aide. De même, la performance technique peut être importante, bien écrire, c’est souvent être plus ou mieux lu. Les résultats de cette enquête montrent cependant qu’il y a peu de relations qui sont là seulement pour leurs compétences techniques ou intellectuelles.

On pourrait penser alors que ces relations ne reposent pas sur une recherche d’efficacité, en raison du caractère amateur de cette activité. Comme beaucoup de loisirs, la fanfiction est pratiquée pour le plaisir avec des copains ou des amis, ou encore pour soi, ce qui conduit fréquemment à demander de l’aide à des proches lorsqu’on en a besoin. Il y a du vrai. Cela montre d’ailleurs que pour certaines des personnes enquêtées, ce n’est pas tant la publication en ligne elle-même qui importe, que le partage avec des proches.

Confiance, attachement et authenticité

Une attention plus poussée aux relations des fans montre l’existence d’une forte polyvalence. C’est-à-dire que, même s’il existe des cas où les relations sont limitées à des rôles spécifiques, telles que la relecture et la correction, la majorité montre l’inverse, des relations à dimensions multiples. Cela consiste en des discussions en tant que fans mobilisant l’expertise, des conseils techniques sur les façons d’écrire, mais aussi des discussions plus personnelles, allant jusqu’à la confidence, qui traduisent une proximité relationnelle.

Cela s’observe aussi avec les proches non liés aux fanfictions, ce qui montre une tendance de cette activité numérique à renforcer à la fois les relations déjà existantes, mais aussi celles qui se créent pour l’activité. Ce résultat est significatif. Comme évoqué, les fanfictions se concentrent beaucoup sur les personnages et leur mise en scène. L’ordinaire de leur vie, leur psychologie, leurs questionnements, leurs amours, leurs craintes, leurs rapports aux autres ou encore à la sexualité. C’est le quotidien, l’intimité et l’introspection des personnages qui revêtent souvent une place importante pour les fans. Ce qui est écrit doit alors être humainement cohérent, voire authentique, à l’image de ce que produisent certains créateurs de contenus sur le Web, qui construisent eux aussi des personnages ou des figures reconnaissables.

À ce titre, être relu sur des conceptions personnelles par quelqu’un que l’on considère comme proche et pouvoir en discuter ouvertement avant de publier constitue un apport important. C’est souvent autant un confort qu’un soutien, notamment lorsque des situations difficiles refont surface. La publication exposant également au regard des autres, celui du lectorat, cet accompagnement devient particulièrement important. Cela vaut d’autant plus pour l’écriture concernant des personnages. Ces derniers sont connus par les autres membres de la communauté et l’écriture mobilise l’expérience ou les connaissances concrètes des auteurs et autrices. Publier c’est rendre visible de possibles divergences de points de vue et donc ouvrir la porte aux critiques.

Des auteurs en réseaux ?

À première vue, l’attribution d’un écrit à un auteur ou une autrice semble renvoyer à une position individuelle. Cela ne contrarie pourtant pas la dynamique collective puisqu’elle en constitue le point d’appui. Si les auteurs et autrices restent responsables du contenu de leurs fanfictions, ils et elles n’écrivent pas seuls. Les commentaires, les discussions et les relations qu’ils entretiennent avec d’autres fans participent activement à faire de leurs écrits ce qu’ils sont.

La publication des fanfictions s’inscrit ainsi dans un ensemble de sociabilités. Le lectorat et les relations des fans jouent le rôle d’un mentorat partagé, sans relever du même registre. Les lecteurs encouragent, les pairs conseillent et certaines relations deviennent de véritables soutiens, notamment dans l’écriture de cette cohérence, ou authenticité, recherchée dans les personnages.

Dans ces conditions, les fanfictions témoignent d’une sensibilité rendue collective, qui se construit au fil des publications, dans une logique de « work in progress », et autour des personnages mobilisés. Cela les démarque des fictions d’origine et les rapproche d’autres contenus publiés sur le Web. Non pas par coproduction directe, mais par une série d’échanges, de validations et de soutiens, portés par les lecteurs et lectrices, les pairs ou les proches. Le réseau relationnel des auteurs et autrices spécifiquement lié à l’écriture et à la publication en ligne peut ainsi être compris comme un réseau constitué par des contributions, au cœur de la construction et de la circulation des écrits dans les communautés de fans.


  • Bourdaa M., 2021, Les Fans. Publics actifs et engagés, C&F ed.

Illustration d’Adèle Huguet pour Mondes Sociaux : licence CC BY-NC-ND
Pour découvrir ses dessins, https://adelehuguet.wordpress.com/

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Aurore Deramond
Aurore Deramond
Membre du LISST-CERS, Université Toulouse Jean Jaurès

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Deramond (6 juillet 2026). Qui écrit les fanfictions en ligne ? Mondes Sociaux. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ilw


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