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Les premiers “Jeux olympiques féminins”

« Je déclare ouverts les premiers Jeux olympiques féminins du monde ! »

Depuis les gradins du stade Pershing, au bois de Vincennes, 20 000 curieux assistent ce dimanche 20 août 1922 à un événement majeur : les premiers « Jeux olympiques » exclusivement féminins. Un tour de force audacieux contre les codes et les mœurs de l’époque, que l’on doit à Alice Milliat, encore méconnue du grand public. Qui est-elle ? En totale opposition aux milieux sportifs français et internationaux, comment a-t elle réussi à imposer ses idées féministes dans ce bastion masculin qu’est le sport ?


  • Carpentier F., 2022, « Les premiers Jeux olympiques féminins (Paris, 1922) », Revue d’histoire culturelle [En ligne], n°4

Florence Carpentier est membre du F2SMH / CreSco

En 1894, le baron français Pierre de Coubertin invente le principe d’une rencontre internationale multi-sport pour contribuer à la paix par le sport dans un contexte de montée des nationalismes, en Europe en particulier. Les premiers Jeux olympiques voient ainsi le jour à Athènes en 1896 avant d’être reconduits tous les quatre ans. Homme de son époque et conservateur, le fondateur n’envisage pas la mixité dans les compétitions. Pour lui, le rôle des femmes aux Jeux olympiques devrait être de couronner les vainqueurs. Pour autant, dès 1896, quelques femmes ont tenté de s’immiscer dans les compétitions, mettant à jour un anti-féminisme et un sexisme très fort dans le monde du sport. C’est ainsi que près de 30 ans plus tard, une dirigeante féministe décide d’organiser le sport et les compétitions pour les femmes dans un système parallèle à celui des hommes. Quatre “Jeux olympiques féminins” ont eu lieu entre 1922 et 1934, mais ces initiatives restent encore inconnues et peu documentées. La numérisation des archives, de la presse, des fonds photographiques en France et ailleurs dans le monde a changé le métier des historien·nes depuis quelques années et a permis, ici, de reconstruire la génèse et les conditions d’organisation de la première édition qui a eu lieu à Paris en 1922, dans un contexte hostile aux sportives depuis longtemps.


Un loisir pour les hommes, par les hommes

Depuis le développement des sports au XIXe siècle, beaucoup estiment que les qualités requises – courage, force, virilité – correspondent à celles de la masculinité. Aussi la pratique sportive des femmes génère-t-elle de nombreux opposants. Les médecins estiment que les sports sont trop violents pour elles et pourraient les empêcher d’avoir des enfants. Les gardiens de la morale craignent que les tenues légères des sportives pervertissent le public masculin. Les conservateurs considèrent que la place des femmes est au foyer, que la maternité est « le vrai sport de la femme », et qu’elles risquent de perdre leur grâce, leur charme et leur féminité en s’adonnant aux sports.

Certes, à la Belle Époque, quelques « femmes de sport » issues de la grande bourgeoisie pratiquent le tennis, le golf ou le tir à l’arc pour se distinguer socialement, mais toujours dans le respect des convenances : tenues correctes et « féminines », sans compétition ni excès physiques. Mais, en grande majorité, les jeunes filles sont plutôt orientées vers des gymnastiques à visées médicales ou esthétiques enseignées à l’école et dans des cours privés en ville pour embrasser leur destin d’épouse et de mère.

Une nouvelle voix en faveur de l’émancipation par le sport

Pour le baron Pierre de Coubertin (1863-1937), le fondateur des Jeux olympiques en 1896, le sport servirait à éduquer les futures élites dirigeantes du pays à des valeurs telles que le goût de l’effort, le courage, la responsabilité et la virilité. Mais, à l’heure de la « première vague des féminismes », au tournant de la Première Guerre mondiale, une autre voix se fait entendre. Alice Milliat (1884-1957) est issue des classes sociales populaires de la ville de Nantes, avec des parents commerçants. À l’âge de 20 ans, elle se rend à Londres pour occuper un poste de préceptrice dans une famille aisée et découvre la pratique des sports et les revendications féministes des “suffragettes” londoniennes. Elle s’y marie, devient veuve rapidement et revient en France sans enfant et sans profession. À l’aube de la Grande Guerre, seule à Paris, elle occupe un poste de sténo-dactylographe, et intègre le tout premier club sportif pour femme : Femina sport. Elle en devient présidente en 1915 et y fait entrer la pratique du football notamment. En 1917, elle participe avec quelques dirigeants à la création d’une Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF) et en prend la présidence dès 1919.

Dès lors, Alice Milliat en féminise l’administration et encourage le développement et la diffusion de tous les sports pour les femmes partout en France, puis dans le monde. Pour elle, l’accès aux sports doit accompagner l’émancipation des femmes, démontrer l’égalité des sexes et servir à plaider avec ses sœurs la cause du suffrage féminin. Elle souhaite que les organisations sportives féminines soient dirigées par des femmes, et pense, avec quelques “doctoresses” qui la soutiennent, qu’elles peuvent pratiquer tous les sports sans risque, en loisir comme en compétition. Ces prises de position marquent une véritable rupture dans une société qui hiérarchise et assigne des rôles et des statuts aux hommes et aux femmes sur la base unique des différences biologiques.

Le 22 août 1922 à Paris, donc, contre l’avis et l’accord de tous les dirigeants sportifs français et internationaux, une première édition de « Jeux olympiques féminins » rassemble 77 sportives venues d’Angleterre, des États-Unis, de France, de Suisse et de Tchécoslovaquie. La nouveauté de ces compétitions publiques est le programme exclusivement sportif : pas question ici de séduire ou de rassurer le public avec des démonstrations de danses ou de gymnastiques esthétiques comme cela a pu se faire depuis la fin de la guerre. Les organisatrices de la FSFSF sélectionnent un programme modeste mais bien sportif : 13 épreuves d’athlétisme et quelques démonstrations de sports collectifs. La numérisation de plus en plus importante de sources privées et publiques et de titres de presse (généralistes et spécialisés) à l’échelle mondiale a permis de retrouver le profil sociologique et l’itinéraire des participantes de cette première rencontre internationale.

Qui sont les pionnières du sport international ?

La petite équipe suisse se compose de sept jeunes Genevoises issues d’Academia sports, club assez conservateur du quartier bourgeois de la cité lémanique, qui offre de la culture physique et de l’athlétisme adaptés aux capacités supposées des femmes. Elles se déplacent à Paris sous le regard des deux seules femmes mariées engagées dans la compétition : Mme Reymond-Barbey et sa compatriote Marguerite-Hélène Apothéloz-Barberat, dont les époux sont des sportifs notoires locaux, ce qui peut expliquer qu’elles soient autorisées à concourir. Mais pour beaucoup de sportives de cette époque, la pratique se fait souvent entre la fin de la scolarité et le mariage, qui rappelle les femmes à leur condition sociale d’épouse et de mère.

C’est le cas des 71 “demoiselles” françaises venues de 22 clubs, dont la moitié de province. Seule Violette Gouraud-Morris, esprit libre bien connu des historiens, ouvertement bisexuelle, est mariée mais bientôt divorcée en 1923. La jeune équipe fait déjà partie de la deuxième génération de championnes françaises, car les premières ont émergé autour de 1915 et ont mis fin à leur carrière sportive par leur mariage quelques années plus tard.

Les dix Tchécoslovaques se font remarquer du public et de la presse par les deux meilleures athlètes de leur équipe qui portent le même nom sans aucun lien de parenté. La première, née en 1902, est la fille d’un maître-nageur, propriétaire d’une petite base nautique à Prague sur la Vltava. La seconde, née en 1903, est fille de cordonnier. Toutes deux sont venues au sport par la pratique du “hazena”, une version nationale du handball créée pour les femmes. Elles s’étaient déjà déplacées à Paris une première fois au printemps 1922 pour rencontrer les Françaises. Leur présence et celle de l’ambassadeur tchécoslovaque, témoignent de la volonté de la nouvelle République, fondée en 1918, d’utiliser les échanges sportifs comme instrument de reconnaissance internationale.

Les treize Anglaises qui concourent ont été sélectionnées le 12 août à Londres, parmi 75 candidates venues de tout le pays. Comme les sportives françaises, elles sont issues des petites classes sociales urbaines en tant qu’employées de bureau ou professeures de gymnastique comme l’explique la capitaine d’équipe Sophie Elliott-Lynn, vice-présidente de la nouvelle Women’s amateur athletic association et future grande aviatrice. Elles ne se sentent pas menacées par les Françaises, qu’elles ont déjà battues plusieurs fois, expliquent-elles à la presse la veille de leur départ, mais plutôt par les inconnues américaines qui ont la réputation de s’entraîner bien plus qu’elles.

En effet, avec un vivier immense d’athlètes, une culture sportive au cœur de l’American way of life, un développement précoce de l’athlétisme universitaire, les Américaines sont les grandes favorites des Jeux. Les jeunes filles qui débarquent à Cherbourg le 7 août sont entourées d’un entraîneur chevronné, d’un pionnier de la médecine sportive et d’une soigneuse. L’équipe est composée de treize jeunes filles âgées de 16 à 23 ans, dont plus de la moitié est passée par la Oaksmere School for girls dans l’État de New York, une école privée et hupée fondée par une féministe Winifred Edgerton Merrill, première Américaine docteure en mathématiques. Les deux rencontres de qualification organisées dans l’école sont considérées aux États-Unis comme la première pierre de l’histoire de l’athlétisme féminin international. Au vu des écoles fréquentées, les filles sont issues de la haute-société américaine blanche, et non des classes populaires ou de la petite et moyenne bourgeoisie comme les Françaises et les Britanniques.

Grâcieuses athlétesses ou folles furies ?

Les Parisiens qui se déplacent par cette belle journée d’été découvrent avec curiosité la nouveauté d’un grand spectacle sportif couru par des femmes. Deux ans avant les Jeux olympiques de 1924 prévus à Paris, ils expérimentent aussi pour la première fois le cérémonial copié sur le modèle masculin qui fait référence : le défilé des équipes avec porte-drapeaux, la proclamation officielle de l’ouverture, les hymnes nationaux et la montée du drapeau pour chaque victoire.

Après-guerre, la presse généraliste ne propose pas encore de rubriques sportives dans ses pages. Pourtant, ce jour-là, quasiment tous les journaux nationaux couvrent l’événement, de l’extrême droite – L’action française – aux communistes – L’Humanité -. La presse sportive quotidienne et hebdomadaire, quant à elle, connait un premier âge d’or. Les journalistes présents sont à la fois admiratifs de ces « gracieuses athlètesses » symboles d’une « Humanité nouvelle » après les ravages de la Grande guerre, mais inquiets aussi de voir le « sexe faible » se surpasser physiquement en s’appropriant un loisir que l’on réserve d’habitude aux hommes. Le quotidien L’Auto – ancêtre de L’équipe – livre les réactions amusantes d’un public plutôt populaire, surpris et volontiers chauvin. Toutefois, malgré quelques comptes-rendus enthousiastes, les avis sont souvent hostiles à l’évènement, voire très sexistes, comme dans Le Figaro du 21 août : « Voilà la leçon du 400 m, cette épreuve terrible pour le corps féminin, et qui le rend si peu aimable. Quelles sont ces furies toutes possédées par une sombre folie ? […] On ne peut imaginer de spectacle plus navrant de délabrement physique ».

Des Jeux féminins tous les quatre ans, comme les hommes

Ces réactions n’empêchent pas la compétition d’être un succès sportif avec trois nouveaux records du monde et des performances de haut niveau pour l’époque. Les Anglaises pourtant bien entraînées finissent finalement loin derrière les Américaines, puis viennent les Françaises, premières dans la course du 1000m, et enfin les sprinteuses tchécoslovaques. La Suisse ne fait pas d’éclat mais remporte tout de même une médaille d’or au lancer de javelot. Cette première réussite permettra à la Fédération Sportive Féminine Internationale dirigée par Alice Milliat d’organiser trois autres éditions : en 1926 à Göteborg, en 1930 à Prague et en 1934 à Londres. Mais, la Fédération internationale devra abandonner ses ambitions après les jeux pourtant réussis de Londres faute de soutiens financiers dans une Europe touchée par la crise économique, mais aussi sous la pression des dirigeants très conservateurs du Comité International Olympique – CIO et de la Fédération internationale d’athlétisme. D’ailleurs, le CIO préfèrera longtemps contrôler et limiter la participation des femmes à ses Jeux olympiques. Jusqu’aux années 1980, elles ne seront que 15% des participants dans l’arène olympique. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1990 que le CIO amorcera une réelle politique d’égalité, qui sera enfin atteinte en 2024 à Paris.



Illustration d’Adèle Huguet pour Mondes Sociaux : licence CC BY-NC-ND
Pour découvrir ses dessins, https://adelehuguet.wordpress.com/

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Florence Carpentier
Florence Carpentier
Membre du F2SMH / CreSco

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Florence Carpentier (8 juin 2026). Les premiers “Jeux olympiques féminins” Mondes Sociaux. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cqf


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