Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Moniteur : une voie pour vivre sa passion sportive ?

Les Jeux olympiques de Paris 2024 ont ravivé l’enthousiasme pour le sport en France. Parmi leurs héritages possibles figure la promotion du sport fédéral et le rêve d’une carrière sportive reconnue. Plusieurs jeunes s’engagent dans une discipline sportive dans l’espoir de transformer leur passion en médailles. Mais tous ne deviendront pas les héros sportifs de demain. Comment ces sportifs qui ne sont pas devenus champions parviennent-ils à transformer une ambition contrariée en un nouveau projet professionnel ? Comment concilient-ils leur passion et un métier qui n’était pas leur premier choix ?

L’équitation est aujourd’hui le troisième sport national en termes de licenciés. Pour certains pratiquants, l’équitation en club s’accompagne d’une ambition de devenir un cavalier réputé. Pourtant, le coût de l’acquisition d’un cheval et de l’inscription aux compétitions, ainsi que la sélection sportive, rendent cet objectif difficile à atteindre. Une partie d’entre eux se réorientent alors vers le métier de moniteur d’équitation pour travailler au contact de chevaux. Comment le souhait de carrière sportive se transforme-t-il en un projet acceptable dans l’encadrement sportif ?


  • Thèse de doctorat : Derumaux, T., 2025, « Le travail de santé dans les parcours biographiques des moniteurs d’équitation : réactiver les leviers d’engagement de type vocationnel et limiter les pénibilités du travail », Université de Toulouse.

    Tanguy Derumaux est docteur en sociologie et membre du Laboratoire CRESCO, Université de Toulouse : [email protected]


L’analyse d’entretiens dédiés aux parcours professionnels de 33 moniteurs d’équitation et d’observation de situations professionnelles, montre que l’inscription durable dans le métier de moniteur d’équitation passe par l’investissement dans des activités qui permettent de faire reconnaître des savoir-faire techniques et sportifs auprès des collègues et des clients ; savoir-faire valorisés dans la sphère compétitive.

Ce travail revient d’abord sur la naissance d’une passion pour la compétition et sur les espoirs de carrière sportive qui l’accompagnent. Il examine ensuite le moment où cette ambition se heurte aux réalités du sport compétitif à haut niveau. Enfin, il met en évidence la manière dont une catégorie de professionnels devenus moniteurs parvient à réinvestir la passion sportive à cheval en s’impliquant dans d’autres activités que les seuls cours d’équitation du quotidien.

Le goût de la compétition équestre comme moteur initial

Parmi l’ensemble des moniteurs rencontrés, 23 envisageaient un métier à cheval, dont les 13 hommes de l’échantillon d’enquête. La plupart s’est rapidement familiarisée à la pratique compétitive, grâce à un parent ou à un proche cavalier – ou ancien cavalier – ayant pratiqué l’équitation en compétition. Ces moniteurs ont souvent commencé précocement la pratique au sein de clubs labélisés par la Fédération Française d’Équitation (FFE). Ils ont passé une grande partie de leur enfance et adolescence dans ces centres équestres.

Ces moniteurs ont alors découvert et pratiqué l’équitation à travers le modèle fédéral compétitif prôné par ces clubs affiliés à la FFE. Ils ont rapidement acquis des compétences sportives à cheval (savoir sauter, savoir maitriser les allures, etc.), avant d’être progressivement orientés vers les activités de concours. Certains s’identifient même au moniteur-dirigeant du centre équestre dans lequel ils sont inscrits, si ce dernier dispose d’un palmarès sportif ou qu’il participe encore à des concours reconnus.

À cette passion pour la pratique équestre compétitive s’ajoute un rapport souvent difficile à l’école chez la majorité de ces moniteurs. Nombre d’entre eux évoquent un parcours scolaire semé d’embuches et un sentiment de décalage avec les attentes scolaires. Pour ceux issus des milieux sociaux populaires et ayant suivi un cursus de formation agricole, les perspectives professionnelles apparaissent limitées. Dans cet horizon restreint, devenir cavalier apparaît comme l’option socialement la plus valorisante, en cohérence avec leur engagement équestre compétitif. D’autres, originaires de milieux sociaux plus favorisés, ont connu des ruptures familiales ou des situations d’échec scolaire. Sans diplôme de l’enseignement supérieur, ils voient dans la carrière à cheval une manière de préserver une forme de reconnaissance sociale à travers celle du métier de cavalier. Devenir cavalier professionnel apparaît alors comme une alternative crédible et acceptable face au déclassement redouté vis-à-vis de leur origine sociale.

L’échec de la carrière à cheval

Dans l’espoir de faire une carrière à cheval, les personnes interrogées s’orientent d’abord vers des emplois qui permettent de concilier la pratique à cheval et rémunération, notamment dans le milieu des courses. Elles travaillent comme cavalier-soigneur ou cavalier d’entraînement, en espérant ensuite concrétiser leur rêve de toujours. Ces premiers emplois doivent permettre aux jeunes professionnels d’entretenir leur vocation sportive à cheval. La vocation est définie comme le sentiment d’être fait pour l’activité. Ce sentiment peut être modifié par les conditions de travail et d’emploi.

Certains suivent même des formations complémentaires, comme le certificat de spécialisation en éducation et travail des jeunes équidés afin de renforcer leurs compétences à cheval. Cette dernière formation vise plus particulièrement l’acquisition de savoir-faire pour entrainer les chevaux dans le but de les valoriser par la suite (faire du commerce). D’autres enquêtés, aux compétences techniques à cheval plus limitées, occupent des postes, non pas à cheval, mais aux côtés des chevaux dans le milieu des courses, afin de rester au plus près des compétitions à cheval les plus reconnues.

Mais, ces jeunes professionnels font face à un phénomène de désenchantement : l’expérience du métier exercé ne correspond pas à leurs attentes initiales. Les perspectives d’évolution sont limitées. Les tâches confiées sont souvent répétitives et physiquement éprouvantes. Surtout, l’accès aux meilleurs chevaux est réservé à des professionnels déjà reconnus. L’écart entre le rêve de carrière à cheval et la pénibilité du travail quotidien devient insoutenable. Les pénibilités du travail sont définies comme tous les éléments du travail (tâches, relations, responsabilités, horaires, etc.) qui sont subjectivement mal vécus.

Peu à peu, le corps s’use, les espoirs de progression s’amenuisent. Ceux qui visaient la carrière de cavalier professionnel traversent un épisode personnel et professionnel difficile. Les aspirations initiales sont désormais entérinées. Devenir moniteur d’équitation apparaît alors comme l’une des dernières possibilités pour rester dans le monde du cheval, sans renoncer totalement à la passion initiale – celle de travailler avec des chevaux.

De la pratique à cheval à l’enseignement équestre

Lorsque les personnes interrogées se tournent vers le métier de moniteur d’équitation en passant le Brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et des sports, beaucoup imaginent pouvoir continuer à monter régulièrement à cheval. Mais ils découvrent rapidement que leur travail se déroule le plus souvent à côté des chevaux plutôt que sur leur dos.

Le métier de moniteur consiste à enseigner auprès de cavaliers débutants, souvent très jeunes (de trois à neuf ans pour les cours de type « baby-poney »), de cavaliers de club dans le cadre de reprise de dressage (souvent à partir de neuf ans), ou de cavaliers plus aguerris dans une visée de préparation à la compétition. Mais les jeunes moniteurs ont surtout à leur charge les cours de type « baby-poney ». Ces cours constituent une clientèle lucrative pour les centres équestres, mais ils sont rarement valorisés par les moniteurs eux-mêmes. Ceux qui se projetaient dans une carrière professionnelle à cheval deviennent ainsi des professionnels de l’encadrement et de l’animation.

Le métier implique aussi de nouvelles relations avec les pratiquants et leurs parents. Beaucoup de moniteurs se plaignent d’une clientèle davantage venue consommer un loisir qu’engagée pour progresser à cheval. À cela s’ajoutent des tâches administratives, comme la gestion des licences ou de la facturation, notamment pour ceux qui dirigent une structure. Or, ces dimensions du travail sont peu revendiquées et rarement au cœur de leur formation initiale, ce qui crée chez la plupart des difficultés.

Enfin, les horaires de travail participent aussi à ce décalage avec les attentes initiales. Les moniteurs exercent principalement sur le temps libre de leur clientèle : en fin de journée, le week-end ou pendant les vacances scolaires. Ce rythme est souvent jugé contraignant.

L’entrée dans le métier de moniteur d’équitation s’accompagne ainsi d’une forme de désenchantement. Loin de la compétition dont ils rêvaient initialement, ces jeunes professionnels découvrent un travail centré sur l’animation et la gestion humaine et administrative quotidienne d’un centre équestre.

Trouver des espaces de valorisation sportive

En dépit de ce désenchantement et pour rester dans le métier, ces moniteurs d’équitation ajustent progressivement leur manière d’exercer leur activité professionnelle.

Avec l’expérience, certains cherchent à consacrer davantage de temps aux cavaliers les plus aguerris. Ils privilégient l’entraînement d’élèves capables de participer à des compétitions et de progresser techniquement. Les séances d’animation les moins valorisées, notamment avec les plus jeunes pratiquants, sont confiées à des moniteurs débutants ou à des apprentis en formation.

L’accompagnement des cavaliers en compétition constitue aussi une occasion de remonter régulièrement à cheval. En suivant leurs élèves sur les concours, ils participent aussi eux-mêmes aux épreuves. Leur activité professionnelle et leur pratique personnelle de l’équitation fusionnent.

Avec le temps, plusieurs moniteurs acquièrent également une réputation locale qui leur donne accès à d’autres responsabilités dans le monde équestre. Certains s’engagent dans des instances fédérales qui défendent une vision compétitive de l’équitation, comme les comités départementaux ou régionaux d’équitation, ou interviennent en tant chefs de piste lors de compétitions. Ces activités parallèles contribuent à faire reconnaître leur expertise sportive auprès de leurs pairs.

D’autres ou ces mêmes moniteurs poursuivent leur formation en préparant le Diplôme d’État supérieur de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport (DESJEPS). Ce diplôme leur permet notamment de former à leur tour de futurs moniteurs, renforçant encore la reconnaissance de leurs savoirs techniques auprès de leurs collègues.

Ainsi, chez ces moniteurs, retrouver la passion sportive compétitive passe par un éloignement du rôle d’animateur pour se rapprocher d’un rôle de technicien, en limitant notamment les enseignements réalisés auprès d’une clientèle débutante, ce qui constituait pourtant la charge de travail la plus importante au début de la carrière.

Transformer la passion sportive

Le métier de moniteur d’équitation ne constitue pas une simple voie de repli pour ceux qui n’ont pas pu devenir cavaliers professionnels. Il permet de retrouver les ressorts de la passion sportive qui avait motivé l’engagement initial dans l’équitation. Cependant, renouer avec la compétition suppose d’acquérir, au fil du temps, une reconnaissance professionnelle et une certaine autonomie dans l’organisation du travail.

Mais tous les moniteurs n’entrent pas dans le métier pour les mêmes raisons. Certains, et notamment les femmes, s’y orientent avant tout pour rester au contact des animaux et prolonger une relation privilégiée avec les chevaux. Le métier de moniteur d’équitation peut ainsi répondre à des vocations différenciées, notamment à la lumière des différences entre les hommes et les femmes.


  • Bahu M., Mermilliod C., & Volkoff S., 2012, « Conditions de travail pénibles au cours de la vie professionnelle et état de santé après 50 ans », Revue française des affaires sociales, n°4, p. 106-135.

  • Boutroy É., Collinet C. & Routier, G., 2020, « Précarité professionnelle dans les emplois d’éducateur sportif à temps partiel », Sociologie, n°1, vol 11, p. 23-37.

  • Laillier J., 2011, « La dynamique de la vocation : les évolutions de la rationalisation de l’engagement au travail des danseurs de ballet », Sociologie du travail, n°4, vol 54, p. 493-514.


Illustration d’Adèle Huguet pour Mondes Sociaux : licence CC BY-NC-ND
Pour découvrir ses dessins, https://adelehuguet.wordpress.com/

Crédits images :

Retrouvez d’autres articles dans la rubrique travail

Tanguy Derumaux
Tanguy Derumaux
Membre du Laboratoire CRESCO, Université de Toulouse

Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution Utilisation non commerciale Pas d’Œuvre dérivée 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Tanguy Derumaux (8 juin 2026). Moniteur : une voie pour vivre sa passion sportive ? Mondes Sociaux. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cqc


Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.