Conditions de travail : le poids du passé professionnel
Nous ne sommes pas tous égaux face aux conditions de travail. Celles-ci varient selon l’origine sociale, l’âge ou encore le niveau de diplôme. Mais dans quelle mesure les trajectoires professionnelles pèsent-elles aussi sur les conditions de travail des salariés dans leur situation présente ?
En France, 40 % des salariés considèrent que leur charge de travail est excessive tandis que 60 % la jugent acceptable. Le travail est considéré comme répétitif par 43 % des salariés, mais 72 % déclarent pouvoir développer des compétences. Quels sont les facteurs qui peuvent expliquer ces différences d’évaluation du travail ? Au niveau individuel, le passé professionnel du travailleur intervient aussi sur les conditions de travail, selon les types de parcours. Par exemple, les salariés qui progressent en changeant d’entreprise sans passer par le chômage sont ceux qui considèrent le plus souvent que leur travail est apprenant et qui sont les plus satisfaits des conditions dans lesquelles il est exercé. Quels constats peut-on établir à une plus grande échelle ? Les résultats présentés sont issus d’une analyse statistique menée sur un échantillon de 14 000 personnes exerçant dans 4 500 entreprises, sélectionnées en raison de leur expérience professionnelle d’au moins cinq ans.
- Lainé F., Lizé L., 2024, « Quels rapports entre les conditions de travail présentes et le passé professionnel ? », Céreq Bref, n°454, pp 1-4.
Frédéric Lainé, Groupe d’exploitation de l’enquête Defis du Céreq
Laurence Lizé est membre du Laboratoire Centre d’économie de la Sorbonne, université de Paris 1, [email protected]
Liens entre caractéristiques individuelles et conditions de travail
Les liens entre les caractéristiques des salariés et leur trajectoire professionnelle de long terme sont bien connus. Les conditions de travail renvoient ici à la charge horaire, à la pression du travail, à son degré d’autonomie, à son caractère plus ou moins apprenant et au degré de satisfaction du salarié face aux conditions de travail. Les conditions d’emploi concernent quant à elles la durée du contrat, la durée du travail (partielle ou non), le sentiment d’être rémunéré à hauteur du travail accompli et les chances de promotion.
Les femmes, surtout lorsqu’elles ont au moins deux enfants à charge, jugent plus souvent ne pas être assez payées ou ne pas avoir de chances de promotion et elles sont beaucoup plus exposées au risque de travailler à temps partiel. Les jeunes occupent plus souvent un emploi court et subissent davantage les risques de fortes contraintes horaires et de travail non apprenant, c’est-à-dire qui n’implique pas de devoir résoudre des imprévus et qui ne permet pas d’apprendre des choses nouvelles. Pour leur part, les immigrés d’origine non européenne se déclarent plus souvent insatisfaits de leurs conditions de travail. Les personnes non diplômées sont nettement plus pénalisées en termes de conditions de travail et d’emploi. Elles ont plus de risque d’exercer un travail non apprenant et d’être insatisfaites des conditions de travail par rapport aux personnes titulaires d’au moins un bac+5. En revanche le travail sous pression concerne davantage les personnes fortement diplômées, de niveau bac+5 ou plus. Toutefois, à caractéristiques identiques, il existe un lien entre les conditions de travail et d’emploi actuelles et la trajectoire professionnelle suivie jusqu’alors. Qu’en est-il de ce côté là ?
Des trajectoires professionnelles contrastées
Les trajectoires professionnelles de long terme des salariés peuvent être caractérisées par les différentes situations qu’ils ont occupées – types de contrat de travail, durée de l’emploi, périodes de chômage, d’inactivité, démission, rupture du contrat de travail – et par les évolutions qu’ils ont connues en termes de métiers exercés, de salaire et de responsabilité. À partir de ces éléments, une typologie a été réalisée permettant de dégager cinq grands types de trajectoires :
- celles sans perspective de carrière, avec des emplois plus souvent précaires et des périodes de chômage ou d’inactivité (13% de l’échantillon),
- celles marquées par une alternance entre emploi et chômage (24%),
- celles de stabilisation après des emplois courts (21%),
- celles caractérisées par une grande stabilité avec un accès rapide à l’emploi actuel après la fin des études et de bonnes possibilités d’évolution de salaires ou de responsabilités (24%),
- jusqu’aux trajectoires ascendantes, mobiles et sans passage par le chômage (18%).
Ces parcours renvoient à des fonctionnements différenciés du marché du travail en termes de perspectives de carrière et de conditions d’emploi. L’analyse qui suit se focalise sur les deux types de trajectoires ayant les caractéristiques les plus contrastées en termes de position sur le marché du travail : les trajectoires sans possibilité d’évolution et les trajectoires ascendantes.
Les trajectoires sans possibilité d’évolution
À caractéristiques sociodémographiques et types d’entreprise identiques, les parcours des salariés marqués par des périodes plus importantes de chômage ou d’inactivité et sans progression de carrière, sont légèrement plus exposés au risque d’occuper des emplois en CDD et à temps partiel. Ils se considèrent plus souvent comme pas assez payés pour le travail accompli et déclarent aussi ne pas avoir de chance de promotion, l’écart est significatif par rapport à ceux qui se sont stabilisés après des emplois courts.
Du côté des conditions de travail, ces salariés ont plus de risques d’occuper un travail faiblement autonome et non apprenant. Ils sont aussi davantage insatisfaits de leurs conditions de travail, toutes choses égales par ailleurs. Cette approche subjective est parfois considérée comme une mesure du bien-être/mal-être au travail, qui donne une évaluation globale de la qualité des emplois. À caractéristiques sociodémographiques et d’emplois identiques, le risque de travailler sous pression ou d’avoir une charge horaire élevée est également un peu supérieur.
Des liens existent entre ce type de trajectoire défavorable et le mode d’organisation du travail dans l’entreprise employant ces salariés. Ces derniers risquent plus souvent de travailler dans des entreprises qui s’investissent peu dans la gestion de cette catégorie de salariés.
Les trajectoires ascendantes
Les salariés aux trajectoires mobiles et ascendantes et dans une moindre mesure, les personnes ayant occupé des emplois stables, connaissent de meilleures conditions d’emploi : ils sont moins exposés aux risques d’être en CDD ou de ne pas être assez payés pour le travail accompli. Ce passé professionnel est également associé à de moindres risques de travailler à temps partiel et de ne pas connaitre de promotion, à caractéristiques sociodémographiques et type d’entreprise identiques.
Les conditions de travail sont aussi plus favorables pour ces groupes de salariés, avec un travail plus autonome, davantage apprenant et une meilleure satisfaction au travail. Fait d’exception : le travail sous pression est plus fréquent.
Pour les salariés connaissant ces deux trajectoires, les entreprises n’organisent pas de mobilités internes, ont des difficultés à conserver le personnel et n’évoquent pas les besoins de formation lors des entretiens professionnels. Mais les raisons sont différentes. Dans le premier cas, les entreprises n’investissent pas sur des travailleurs précaires. Dans le second, il est possible que ces entreprises anticipent les démissions de salariés plus souvent diplômés, et que leur mode de gestion de l’emploi soient axées prioritairement sur les mobilités externes.
Des liens complexes entre passé professionnel et qualité de l’emploi
Les liens mis en évidence entre les conditions de travail et d’emploi et les trajectoires passées peuvent s’expliquer par les marges de manœuvre et/ou les contraintes des individus par rapport à la diversité des emplois, et par les modes de recrutement et gestion des carrières des entreprises où ils exercent. Ces dernières peuvent adopter des politiques de gestion de la main-d’œuvre différentes en fonction des conditions de travail prégnantes dans les emplois. Sur les trajectoires ascendantes, on peut évoquer l’existence d’un écosystème qui valorise les mobilités entre entreprises sur des postes qualifiés avec une certaine autonomie dans la conduite d’un travail qui est cependant « sous-pression ». Quant aux salariés sur des emplois instables et de faible qualité, ils ne bénéficient pas de possibilité d’évolution professionnelle et risquent plus souvent d’être cantonnés à des emplois avec des conditions de travail plus défavorables.
L’étude invite à porter une attention particulière aux salariés marqués par des trajectoires précaires ou avec peu de possibilités d’avancement professionnel. Elle soulève l’importance de l’accompagnement des projets individuels de mobilité et d’évolution professionnelle, ou visant l’amélioration des conditions de travail. D’autant que les salariés les plus éloignés de l’emploi stable sont aussi ceux qui ont eu le moins d’opportunités de formation professionnelle et qui en ont le plus besoin.
- Guillemot D., Melnik-Olive E., 2018, « Se former tout au long de la vie, quel rôle du parcours professionnel ? », Insee Référence Formations et emploi, p. 37-46.
- Lainé F., Lizé L., 2023, « Quelles sont les relations entre le passé professionnel des salariés et les conditions d’emploi et de travail actuelles ? », Céreq Echanges, n° 19, p. 253-270.
- Mette C., 2018, « En quoi les conditions de travail sont-elles liées au parcours professionnel antérieur ? », Dares analyses, n°002.
Illustration d’Adèle Huguet pour Mondes Sociaux : licence CC BY-NC-ND
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Frédéric Lainé, Laurence Lizé (11 mai 2026). Conditions de travail : le poids du passé professionnel. Mondes Sociaux. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16745






