C’est la phrase retenue pour revenir sur le mois de Février aux États-Unis. Au delà des thématiques évoquées par les médias , elle reflète la capacité de mobilisation des habitants de cette ville du Minnesota (un État de 5 millions d’habitants incluant 80.000 personnes d’origine somalienne dont 80% d’entre eux sont Américains) pour résister aux agents fédéraux.
Que retenir des vents venus de l’Ouest ? Les médias au cours du mois de février ont transmis les informations au sujet :
- des décisions quotidiennes du président des États-Unis (ce qui est devenu habituel)
- du phénomène portoricain du Reggaeton lors du célèbre concert de la mi-temps du Superbowl qui s’est tenu à Santa Clara (Californie)
- de la parution du rapport annuel de l’ONG Human Rights Watch déclarant l’avènement d’une nation résolument hostile aux droits de l’homme
- et parmi les récentes œuvres littéraires (Ne jamais trembler, Stephen King) et philosophiques (Les Lumières sombres, Arnaud Miranda) deux ouvrages documentant le tournant idéologique
Mais il sera ici question de la ville de Minneapolis et de la capacité de mobilisation de ses habitants qui se sont mobilisés sur le mode pacifique pour résister aux agents fédéraux.
Stand with Minneapolis !
1. Le choix de la ville
Le choix de donner à voir Minneapolis et ses habitants provient de notre connaissance de la ville où nous nous sommes rendues dans le cadre de deux projets de recherche. Ces deux séjours ont permis de nouer des relations avec les collègues de l’Université du Minnesota et des professionnels dont la directrice de Metro Cities, l’association gouvernementale qui représente auprès du Metropolitan council les intérêts des villes (80).
Le premier projet de recherche (1997) était centré sur la mise en œuvre d’une politique d’attractivité à partir de l’objet Mall of America inauguré en 1992 (« Inscription territoriale d’un équipement et légitimité politique à l’échelle de la région urbaine : le cas du “Mall of America” », Flux 2002, n° 50, p. 44-53).
Avec le second (2017) il s’agissait de saisir le fonctionnement de l’institution métropolitaine et de sa politique à partir d’entretiens avec des professionnels de son administration. L’objectif de la comparaison avec le Grand Lyon était d’argumenter la pertinence (sous certaines conditions) du cadre métropolitain pour assurer la territorialisation de la transition écologique et solidaire. (Comment faire des métropoles un levier pour la planification écologique et solidaire ? Les Éditions Le bord de l’eau, 2025)
Les relations avec les collègues de l’Université du Minnesota à Minneapolis se sont maintenues au travers d’échanges en distanciel, ce qui a permis d’échanger sur la mobilisation du niveau local face à la violence d’un État fédéral.
2. Les évènements
Au mois de janvier deux personnes ont été tuées à Minneapolis. Il s’agit de Renee Good le 7 janvier par la police fédérale de l’immigration (ICE, 2.000 hommes maqués) et d’Alex Pretti le 24 janvier par la Border Patrol (1.000 hommes). Ces deux personnes qualifiées de « terroristes de l’intérieur ont perdu la vie lors d’une opération anti-immigration (« Metro Surge ») initiée par le gouvernement fédéral. Au lendemain de ces deux drames, les habitants de la ville ont bravé le froid polaire (-20°C) pour se recueillir en grand nombre sur le lieu où elles avaient été tuées. Ils ont affirmé leur solidarité avec les migrants.
Face à la résistance des habitants de Minneapolis, le président a annoncé fin janvier qu’il avait ordonné à ses agents de se retirer après avoir eu un échange avec le gouverneur Tim Walz et avec le maire de la ville Jacob Frey. Les journalistes (comme les habitants) en ont déduit que le président reculait face à la mobilisation pacifique des habitants en dépit de l’hostilité des sympathisants MAGA ayant qualifié les manifestants d’« extrémistes ». La circulation les vidéos concernant ces deux drames avait alerté l’opinion publique américaine (et mondiale) pendant que certains politistes à l’Université du Minnesota déclaraient « Minneapolis est le nouveau Vietnam de l’administration ».
Dans Le Monde du 31 janvier Nicolas Chapuis, le journaliste et envoyé spécial à Minneapolis écrivait « la solidarité de Minneapolis fait reculer Trump : l’intervention dans la ville du Minnesota s’est transformée en bourbier politique pour le président ». Rappelons que le Minnesota est un État où 80 % des habitants ont voté pour Kamala Harris en 2024. Certains à l’Université du Minnesota auraient même déclaré « Minneapolis est le nouveau Vietnam de l’administration ».
Le retrait du gouvernement fédéral a été annoncé le 12 février. ICE et Border Patrol avaient arrêté plus de 4.000 personnes dans le Minnesota. De nombreux habitants ont été contraints de ne pas sortir de chez eux pendant que les réseaux sociaux en lien avec le Black Lives Matter évoquaient le racisme du gouvernement fédéral. Dès les premières arrestations de migrants, les habitants ont réussi à se coordonner avec la messagerie Signal comme il l’avait fait quelques années auparavant au moment du décès de Georges Floyd (un Noir tué par un policier en 2020).
Le chanteur Bruce Springsteen a demandé à des célébrités musicales de se joindre à lui pour protester contre la police fédérale de l’immigration après avoir composé Streets of Minneapolis considérée comme une protest song caractérisée par le refrain « Ice Out ». Il raconte une ville en flammes ayant combattu le feu et la glace.
3. Grassroots neighborism
Ce nouveau slogan a circulé sur les campus et villes du Midwest suite au meurtre de Renee Good et d’Alex Pretti et en reconnaissance de l’engagement des habitants de la ville ayant fait preuve de mobilisation et de pression politique face à l’impunité. Il signifierait l’engagement des habitants pour assurer la protection des personnes situés à proximité indépendamment de leur statut ou de leur origine (« a commitment to protecting the people around you, no matter who they are or where they came from »).
Robert Reich (professeur émérite de Berkeley et ancien haut fonctionnaire dans l’administration de Bill Clinton) souligne dans son blog combien l’engagement des habitants de Minneapolis. Il indique par ailleurs qu’il se situe à l’opposé des propos du vice-président actuel ayant déclaré « it is totally reasonable and acceptable for American citizens to look at their next-door neighbors and say I want to live next to people who I have something in common with. I don’t want to live next to people who are strangers ».
Lors de la réunion de la US Conference of Mayors qui s’est tenue à la fin du mois de janvier à Washington DC, le maire de Minneapolis Jacob Frey s’est adressé à l’assemblée en suggérant aux maires de faire preuve de fermeté à l’égard du gouvernement fédéral : si vous ne parlez pas et si vous ne vous manifestez pas, votre ville sera également concernée « If we don’t speak up, if we don’t step up, it twill be your city that is next ».
Le politiste Robert Reich (en souvenir de ses années passées à Yale alors qu’il était étudiant dans les années 1970) a évoqué l’enseignement du professeur Burke Marshall. Ce juriste était reconnu pour avoir été, dans le cadre de ses responsabilités au Ministère de la justice, le défenseur le plus ardent des droits civiques. A la suite du vote du Congrès pour la loi civique en 1964, il a incité les responsables fédéraux à obliger les États et les municipalités à respecter la loi fédérale. Aujourd’hui précise Reich alors que le Ministère de la justice ne reconnaît pas les crimes commis par les agents du gouvernement fédéral, il est temps pour les gouvernements du niveau local d’imposer à l’État fédéral la reconnaissance des droits civiques.
Pour Agnès Delahaye (professeure à Lyon) la brutalité et l’impunité des agents fédéraux (ICE) dans les rues de Minneapolis sont les héritières des violences du XVIIIe siècle par les milices chargées de défendre les territoires conquis et de contrôler la force de travail. Pour l’historienne (A qui appartient le 4 Juillet ? JC Lattès, 2026) les mobilisations pacifiques des habitants de Minneapolis s’inscrivent dans l’histoire des luttes sociales au cours desquelles des militants noirs ont utilisé des pratiques de résistance passive pour faire abolir la ségrégation. Ne pas être emprisonné sans jugement relève de la Constitution et se présente comme un droit n’ont cessé de rappeler les manifestants anti -ICE dans les rues de Minneapolis comme dans celles de Chicago et de Los Angeles.
4. La résistance locale dans les villes américaines qualifiée d’« hybride »
L’article du chercheur d’UCI (University of California, Irvine) Walter J. Nicholls (traduit en français par La Vie des Idées) offre un éclairage intéressant. Nicholls connu pour son expertise sur les mouvements sociaux explique avec clarté le mouvement de résistance de l’an dernier à Los Angeles, suite au déploiement de 4.700 soldats de la Garde nationale et marines en dehors de tout consentement du gouverneur. Face à l’action violente pour expulser des immigrés (2.272 personnes arrêtées entre juin et juillet 2025) il rend compte de l’importante coalition ayant rassemblé militants locaux, syndicats, élus et organisations de la société civile.
Le sociologue-politiste explique la résistance en incluant les « identités territorialisées » forgées au fil des décennies à partir notamment de son analyse de la confrontation du 7 juillet 2025 au parc MacArthur (Los Angeles). Ce parc situé au cœur des quartiers habités par des populations issues de l’immigration (voir l’article publié dans Problèmes d’Amérique latine N°128 «Les urbains venus d’Amérique latine remodèlent l’idéal suburbain made in America : leur contribution favorise-t-elle la transition écologique et solidaire » ? a mis face à face les soldats de la Garde nationale et la maire Karen Bass.
La résistance à Los Angeles comme à Minneapolis s’est opérée grâce à un « activisme populaire » et spontané des communautés concernées par des réseaux informels et le bouche à oreille. Ces réseaux populaires auraient fourni la base matérielle nécessaire à la mise en place de stratégies territoriales plus sophistiquées. Il ne s’agit pas d’activistes professionnels mais des populations des quartiers ouvriers qui à Los Angeles sont habités par une forte population latino-américaine. Celle-ci aurait transformé ses lieux d’habitat en zone de « souveraineté communautaire » face aux forces fédérales. (« Les urbains venus d’Amérique latine remodèlent l’idéal suburbain made in America, Problèmes d’Amérique latine N°128 (2/2024), p.75-90. https://doi.org/10.54695/pal.128.0075)
Nicholls salue, pour la ville de Los Angeles, la personnalité de Kent Wong ancien directeur du Centre du Travail de l’Université de Californie Los Angeles (UCLA) pour avoir assuré la coordination entre ces différentes initiatives locales et les organisations professionnelles de défense des droits. Il est ainsi question de structure « hybride » combinant des organisations de défense hiérarchiques et des réseaux de quartiers horizontaux.
Il est ainsi question de structure « hybride » combinant des organisations de défense hiérarchiques et des réseaux de quartiers horizontaux, un point de vue également défendu par les personnes interrogées à Minneapolis.
Faut-il pour autant évoquer le principe de la souveraineté locale ?
Nicholls parle d’une transformation historique.Il analyse la résistance comme un mouvement venu du haut comme du bas dont la caractéristique majeure serait la revendication d’une certaine forme de souveraineté territoriale. Il inscrit sa réflexion dans la continuité de l’ouvrage de Mancur Olson (1965), (The Logic of Collective Action. Public Goods and the Theory of Groups, Cambridge University press).
Ce point de vue mériterait un débat. Le prochain billet évoquera les échanges avec les habitants de Minneapolis.
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