La ballade romantique ou la quête de la simplicité, par Isabelle Durand

Le développement de la ballade romantique à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle s’intègre dans un mouvement plus général de renouvellement des normes esthétiques et de redécouverte de formes et d’inspiration ancienne et populaire. La notion de simplicité apparaît comme essentielle dans cette quête romantique, dont la ballade n’est qu’un avatar. On peut tenter de définir différentes strates de simplicité liées à différentes acceptions du terme. Tout d’abord, les romantiques accordent une grande importance à l’origine des ballades, et à tout ce qui tourne autour de la question du primitif et du populaire ; l’origine ancienne des ballades et leur perception en tant que création collective, sont à leurs yeux un gage de simplicité. D’autre part, la simplicité concerne aussi le contenu de ces ballades, qui comportent une thématique mythique et légendaire, centrée autour de quelques personnages et d’un événement unique : c’est le cas par exemple de la célèbre Lenore de Bürger (1774), que l’on peut résumer en une phrase, et où tout se joue entre Lenore et son fiancé, ou du non moins célèbre Roi des Aulnes de Goethe, qui ne saisit que quelques instants de la vie d’un père et son fils, au cours de cette mystérieuse chevauchée ponctuée par les interventions du Roi des Aulnes, et qui s’achève par la mort de l’enfant. Les ballades se nourrissent de légende et s’apparentent au conte, ces « formes simples » définies par André Jolles. Par exemple, on trouve fréquemment le motif de la rencontre fatale avec le mort ou la morte (Lenore, La fiancée de Corinthe de Goethe), ou avec un représentant de l’autre monde, qu’il s’agisse du Roi des Aulnes, du squelette de la Danse macabre. Enfin, autre strate de simplicité, la forme de la ballade est censée être le reflet parfait de ces autres simplicité en adoptant des traits de la chanson par exemple. Ainsi, on perçoit déjà la polysémie de l’adjectif « simple » ; celui-ci peut se coupler à d’autres adjectifs qui en développent les potentielles significations, et créent des équivalences certes discutables, mais herméneutiquement fructueuses. On peut ainsi déployer les sèmes de « simple » en primitif, populaire, bref, mythique et légendaire, oral, vrai et authentique, ce qui construit également une opposition à savant, travaillé, artificiel, élitiste… Il s’agit dans cette communication d’explorer le contexte romantique de la ballade, de montrer comment elle est au cœur d’une recherche de simplicité populaire, et enfin de montrer comment cet idéal de simplicité semble difficile à atteindre.
Billet rédigé par Isabelle Durand
Professeure de littérature comparée à l’Université Bretagne-Sud
Héritage et Création dans le Texte et l’Image – HCTI (EA 4249)
Bibliographie
Primaire :
Gottfried August BÜRGER G. A., Lenore in Anthologie bilingue de la poésie allemande, Paris, Gallimard, Pléiade », 1993. [1èreéd. 1770].
Johann Wolfgang von GOETHE, Ballades et autres poèmes, Aubier « bilingue », trad. Jean Malaplate, 1996
Victor HUGO, Odes et Ballades, Paris, Gallimard, « Poésie », 1980, [1ère éd. 1826]
Gérard de NERVAL « Les Vieilles Ballades françaises », Œuvres complètes, t. I, éd. Jean Guillaume et Claude Pichois, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, [1ère éd. 1842],
Gérard de NERVAL, Chansons et légendes du Valois, in Les filles du feu. Les Chimères, Paris, GF-Flammarion, 1965, [1ère éd. 1854].
Charles NODIER, « La légende de sœur Béatrix », Contes, Paris, Garnier, 1961, [1ère éd. 1837].
Germaine de STAËL, De l’Allemagne, Paris, Hachette, 1958, [1ère éd. 1812]
Secondaire :
Jean-Louis Backès, Le poème narratif dans l’Europe romantique, PUF écritures, 2003.
André Jolles, Formes simples, Paris, Seuil, 1972, [Titre original Einfache formen, Max Niemeyer Verlag, 1930].
La ballade (XVIIIe-XXe siècles). Littérature savante, littérature populaire et musique, Sous la direction de Judith Labarthe et Claudine Le blanc, Cécile Defaut, Horizons comparatistes 2008.
La ballade, histoire et avatars d’une forme poétique, Sous la direction de Brigitte Buffard-Moret et Mireille Demaule, Champion, 2020.
Gaëlle Loisel, « Avant d’écrire, chaque peuple a chanté » : penser les relations entre poésie, musique et histoire à l’âge romantique », Romantisme 2023/2 (n° 200)
Gisèle Vanhese, « Erlkönig de Goethe et ses traducteurs français. », Romantisme, 1999, n°106. Traduire au XIXe siècle.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Cecile Mahiou (4 juin 2024). La ballade romantique ou la quête de la simplicité, par Isabelle Durand. Éthique et esthétique de la simplicité. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14i0h