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Saisies littéraires, artistiques et médiatiques du mystère au tournant du XXe siècle (1870-1914) – Université Paris Cité, 14 et 15 mai 2027

Appel à communications

Saisies littéraires, artistiques et médiatiques du mystère au tournant du XXe siècle (1870-1914)

Université Paris Cité, 14 et 15 mai 2027

 

 

Le tournant du XXe siècle apparaît comme un moment de transition radicale pour la littérature. Cette époque de fixation et de cristallisation de l’idéologie littéraire républicaine, de patrimonialisation et de canonisation des grands auteurs, de sacralisation du texte alors que la presse triomphe et que s’affermissent les rouages de la culture médiatique, est notoirement associée à une coupure radicale du champ entre littérature de grande diffusion et de diffusion restreinte. C’est le temps du journal à grand tirage et de la revue de prestige à tirage limité, du Petit Parisien et de la Revue blanche – époque de bouillonnement artistique et médiatique, où se succèdent les mouvements d’avant-garde, où la culture médiatique affirme sa puissance, où les stratégies des acteurs se déploient à l’intérieur d’un écosystème fortement polarisé.

Pour autant, l’attention renouvelée aux circuits de production et de diffusion de l’écrit, aux réseaux de sociabilité littéraire aussi bien qu’aux politiques éditoriales ou aux effets de réception, aux stratégies et aux postures d’auteurs ou encore aux supports littéraires et médiatiques, a permis de compliquer les termes d’une vision univoque du champ littéraire et culturel. De l’ambivalence de Mallarmé à l’égard de l’écriture journalistique aux expérimentations d’un Apollinaire fusionnant les régimes de discours, pratiques et stratégies se donnent à l’aune de croisements et de logiques d’hybridation.

Ces phénomènes, largement mis en avant dans le champ des études médiatiques ou de travaux d’inspiration sociologique, invitent à revenir aux œuvres pour y interroger les modalités de déploiement de stratégies littéraires et de positionnements esthétiques dont le caractère marqué n’empêche pas les ambiguïtés et les ambivalences. L’œuvre de diffusion restreinte peut mobiliser des ressorts immersifs, quand le roman « populaire » emprunte volontiers à des jeux de références issus de la haute culture. Huysmans ne joue-t-il pas de la puissance de fascination de Gille de Rais dans le souvenir de la tradition noire ? Leroux ne convoque-t-il pas les souvenirs d’un imaginaire symboliste pour nimber l’atmosphère de tel de ses feuilletons, Fantôme de l’opéra ou Roi-Mystère ?

Ce terme de « mystère » ne vient pas par hasard sous la plume de Leroux. Il est de ces mots qui convoquent des jeux d’opposition entre régimes discursifs qu’il permet simultanément de compliquer, quand il n’en inverse pas le sens. Le « mystère », à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, est à la fois et résolument du côté du haut et du bas, de l’art et de la discursivité médiatique – l’intérêt de cette lexie étant qu’elle peut être vue comme ce qui caractérise aussi bien l’un ou l’autre de ces pôles discursifs. Sous la plume de Maupassant (« Adieu mystères ! », Le Gaulois, 8/11/1881), le mystère concerne l’univers des contes et le territoire de l’imaginaire que le scientisme moderne mettrait à mal ; chez le Mallarmé du « mystère, dans les lettres » (La Revue blanche, 78, 1/9/1896), le terme passe du côté de l’absolu esthétique pour incarner la quête d’un inaccessible Verbe. C’est alors la dimension religieuse du mystère que l’univers de l’art fait sien pour asseoir l’autonomie de son territoire. Au même moment, le mystère est omniprésent dans la presse d’époque, du côté de la terreur, du fait divers, d’un univers du crime ouvrant aux mystères urbains et à la fiction judiciaire et bientôt policière. C’est l’ingrédient romanesque par excellence, bien en phase avec le « romanesque généralisé » (Angenot) propre à l’époque et que Leroux – toujours – convoque dans l’ouverture du Mystère de la chambre jaune (1907).

Le mystère permet alors de cristalliser des positions dans le champ, de donner corps aux discours théoriques dont elles se parent, et d’en brouiller simultanément les termes par la manière dont il irrigue la matière des textes – participant de leur visée, de leur atmosphère et de leurs ressorts immersifs, au carrefour d’effets de construction textuelle et narrative et de jeux de connotation de sens où se disent aussi bien la peur de l’inconnu, la pulsion herméneutique et le frisson criminel que la soif d’absolu, le goût de l’imaginaire, l’effroi gothique et fantastique ou encore la rêverie religieuse voire érotique. Notre hypothèse est alors que, à saisir les diverses approches textuelles et culturelles du mystère dans les contextes qui leur sont propres tout en les intégrant dans le cadre plus large des discursivités d’époque, de leurs jeux d’opposition et d’interaction, on peut approcher un périmètre de fonctionnement ouvrant à de multiples effets de complexité et de stratification sémantique.

Il s’agit d’interroger un terme qui prolifère dans les discours et à même les œuvres. À un moment de crise et de renouvellement des formes, le mystère dit le fantasme d’accès à ce qui échappe et apparaît comme une clé ouvrant sur un imaginaire d’époque. Signifiant paradoxal, il invoque et convoque le rêve d’un rapport au sens totalement stabilisé, voire d’une référence pure et absolutisée qu’il recouvrirait pour lui donner accès, sans pour autant conférer de contenu au fantasme dont il est la promesse.  Objet aussi fuyant qu’omniprésent, il repose sur une dimension performative – l’effet de nomination donne corps à l’insaisissable en lui prêtant le visage de l’effroi, du désir et de l’absolu – mais qui reste de l’ordre du discours. On fera le pari que cette ambivalence lui confère son pouvoir d’évocation et son aptitude à circuler entre les régimes discursifs et médiatiques, et qu’à pister les investissements textuels et culturels du « mystère », on se donne le moyen d’approcher dans leur épaisseur et leur diversité les jeux stratégiques d’époque.

 

Axes pour l’étude :

 

Approches contextuelles :

Cet axe invite à considérer la manière dont l’histoire religieuse, sociale et culturelle du « mystère » nourrit l’imaginaire du terme au tournant du XIXᵉ siècle. Le mystère, profondément relié à l’imaginaire des cultes antiques, à la figure d’Orphée, renvoie à un passé lointain dans tous les sens du terme, à un ailleurs historique, culturel et géographique notamment revivifié et revisité par la vague orientaliste, et dont se souvient le 19e siècle finissant.

Il s’agit surtout dans le monde occidental du terme central du dogme catholique, qui s’est mué en enjeu polémique au moment des guerres de religion, à l’origine de sa « diabolisation » en contexte de littérature gothique où le mystère est volontiers passé du côté du mal, de la ruse et de la dissimulation. Ainsi le mystère a-t-il pu renvoyer par exemple à un imaginaire fantastique ou constituer le crime en enjeu herméneutique ouvrant à l’élucidation indiciaire, tout autant qu’il a permis d’associer le secret à la figure de la femme ou du « méchant ». Pris dans une dynamique de laïcisation affirmée, le terme est plus largement en prise avec la question de la quête de vérité et des ambiguïtés dont elle peut se faire porteuse, jusqu’à irriguer l’ensemble de l’interdiscours d’époque : les sciences humaines, avec l’ethnologie, la sociologie ou la psychanalyse naissante, font-elles aussi droit au mystère.

 

 

Questions génériques, stratégiques et formelles

On s’intéressera au fait que le mystère peut revêtir des contours génériques et en venir à désigner des formes littéraires d’allure stabilisée, tout en s’étoilant en diverses directions. La tradition des mystères urbains se survit par exemple à la fin du XIXe siècle avant de s’effriter progressivement au moment où le mystère s’articule résolument au genre policier et au « mystery novel ». Le théâtre à mystère est réinvesti de diverses manières au service du discours religieux, mais aussi dans le cadre de réalisations symbolistes ou selon des approches visant à revivifier un imaginaire de la nation. Le mystère touche alors à l’occasion à la question du « genre » à un moment où la notion, avec l’avènement de la culture médiatique moderne, prend de nouveaux contours.

La plasticité du mystère en fait par ailleurs un terme stratégique qui trouve sa place dans des pamphlets ou des propos à visée théorique, sur un horizon idéologique aussi bien que pour réaffirmer des positions proprement esthétiques. Le dire du mystère peut passer du côté d’une réflexivité affirmée pour construire un discours sur le temps, l’art ou les valeurs de l’époque, et ancrer des prises de position résolument polarisées. Il est pris de manière appuyée dans des traitements se jouant au carrefour de régimes différenciés, entre littérature de diffusion restreinte et littérature de grande diffusion.

Dans les esthétiques fin-de-siècle, le mystère est aussi associé à une dimension fuyante des textes qui concerne leur « atmosphère », l’ambiance que les œuvres déploient pour évoquer la scène de l’ailleurs. C’est toute la question des traitements esthétiques et stylistiques du mystère qui se pose.

 

Du livre au périodique, le mystère en régime littéraire et médiatique

Interroger les formes et les imaginaires du mystère implique de se pencher sur l’univers du livre mais aussi de la presse et de l’ensemble des supports médiatiques. Le mystère nourrit la poétique du fait divers, s’intègre dans les enquêtes sensationnelles, circule entre les supports pour cultiver un imaginaire de la curiosité.

C’est toute une pragmatique du mystère qui se déploie en régime médiatique, et confère au terme une semi-autonomie dont atteste sa propension à migrer du côté du paratexte et du péritexte. L’emploi du terme dans une visée publicitaire aux contours ambigus s’affirme résolument dans ce contexte.

Avec la question du mystère se pose aussi celle des publics cibles, et d’une orientation « genrée » du terme, qu’il s’associe aux secrets du cœur ou à l’imaginaire du crime et de l’aventure. La question du mystère se fait aussi enjeu de réception – et l’inflation apparente du mystère dans la presse d’époque pose la question de l’usure du terme sur l’horizon médiatique où il se donne à lire.

 

Approches transmédiatiques du mystère :

Le mystère concerne d’autant moins la seule littérature qu’il renvoie à la pulsion scopique. Cet axe invite à se pencher sur les représentations visuelles du mystère, qu’elles se donnent à saisir à l’occasion de jeux typographiques, par l’association du texte et de l’image selon diverses modalités ou par le biais de l’affiche ou de la couverture de journal.

Les arts visuels en leur ensemble pourraient se penser en rapport avec le mystère – la peinture (notamment symboliste), le décor de théâtre (espace d’expérimentation et de recherche pour Paul Fort au Théâtre d’Art ou Lugné-Poe au Théâtre de l’Œuvre), la photographie (qui ouvre sur l’invisible et donne corps aux rêveries spirites). L’imaginaire de la curiosité au tournant du siècle est en prise intime avec le mystère : il se voit convoqué par les arts forains, les spectacles de magie, les séances spirites… Le cinématographe, jouant des illusions et du rêve de voir, travaille aussi dès son avènement un imaginaire spéculaire du mystère.  

Dans son évocation d’un autre absolu, le mystère peut aussi se placer du côté de la musique et du rapport à une réalité insaisissable qu’approcherait seul le matériau sonore, tout autant qu’il peut concerner, dans l’héritage de Wagner, une quête d’art total (Scriabine). C’est alors l’extension des territoires médiatiques et artistiques du mystère qui pose question.

Nous nous centrerons sur la littérature et la culture françaises, mais des contributions en lien avec d’autres territoires donnant sa place au mystère (à commencer par le monde anglo-saxon) seront également bienvenues.

 

Les propositions de communication (titre et résumé d’environ 500 signes) accompagnées d’une courte bio-bibliographie seront adressées avant le 15 novembre 2026 à Alexia Kalantzis et Marc Vervel aux adresses suivantes :

[email protected]

[email protected]

 

Comité scientifique :

Maxime Decout (Université Paris Sorbonne, CELLF)

Marie Frappat (Université Paris Cité, CERILAC)

Laurence Guellec (Nantes Université, LAMO)

Caroline Julliot (Université Lyon 3, MARGE)

Matthieu Letourneux (Université Paris Nanterre, CSLF)

Sophie Lucet (Université Paris Cité, CERILAC)

Paule Petitier (Université Paris Cité, CERILAC)

Guillaume Pinson (Université de Laval)

Julien Schuh (Université Paris Nanterre, CSLF)

Yoan Vérilhac (Université de Nîmes, RIRRA21)

 

Indications bibliographiques

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Julien Schuh (15 juin 2026). Saisies littéraires, artistiques et médiatiques du mystère au tournant du XXe siècle (1870-1914) – Université Paris Cité, 14 et 15 mai 2027. Société des études romantiques et dix-neuviémistes. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ejx


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