{"id":112,"date":"2014-12-11T22:35:01","date_gmt":"2014-12-11T22:35:01","guid":{"rendered":"http:\/\/sentiment.hypotheses.org\/?p=112"},"modified":"2014-12-11T22:36:30","modified_gmt":"2014-12-11T22:36:30","slug":"pierre-causse-marivaux-experimenter-la-naissance-du-sentiment","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/112","title":{"rendered":"Pierre Causse &#8220;Marivaux : exp\u00e9rimenter la naissance du sentiment&#8221;"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><b>Marivaux\u00a0: exp\u00e9rimenter la naissance du sentiment<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">Pierre Causse \u2013 Master Arts de la Sc\u00e8ne ENS de Lyon<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">R\u00e9sum\u00e9 de la s\u00e9ance du 5 novembre 2013<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>R\u00e9sum\u00e9\u00a0<\/b>: Cet expos\u00e9 se propose de rep\u00e9rer la structure du sentiment dans l&#8217;\u0153uvre th\u00e9\u00e2trale de Marivaux, apr\u00e8s avoir esquiss\u00e9 une rapide typologie des trois acceptions du terme dans ses \u00e9crits th\u00e9oriques. Advenant sous le mode de la surprise, dans une sid\u00e9ration hors langage, il semblerait que ce mouvement de l&#8217;\u00e2me ne puisse se d\u00e9velopper et se reconna\u00eetre que dans la langue, permettant ainsi aux personnages de sortir de l&#8217;\u00e9tat instable, vertigineux, dans lequel la naissance du sentiment les place. Un analyse de la pi\u00e8ce <i>La Dispute<\/i> permet enfin de mettre en \u00e9vidence qu&#8217;au langage doivent s&#8217;ajouter des mod\u00e8les et des repr\u00e9sentations sociales pour que le sentiment ne reste pas au stade de l&#8217;instinct, o\u00f9 il risquerait de n&#8217;\u00eatre que cause de violence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je pense, pour moi, qu&#8217;il n&#8217;y a que le sentiment qui nous puisse donner des nouvelles un peu s\u00fbres de nous, et qu&#8217;il ne faut pas trop se fier \u00e0 celles que notre esprit veut faire \u00e0 sa guise, car je le crois un grand visionnaire.\u00a0\u00bb (1)<\/p>\n<p>Cet extrait issu des premi\u00e8res pages de <i>La Vie de Marianne <\/i>pose un paradoxe\u00a0: l\u00e0 o\u00f9 \u00ab\u00a0l&#8217;esprit\u00a0\u00bb est sujet \u00e0 l&#8217;erreur (rappelons que \u00ab\u00a0visionnaire\u00a0\u00bb, aux XVII<sup>e <\/sup>et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles a pour sens producteur de mirages, d&#8217;hallucinations), le \u00ab\u00a0sentiment\u00a0\u00bb, pour sa part, permet d&#8217;acc\u00e9der \u00e0 des \u00ab\u00a0nouvelles un peu s\u00fbres\u00a0\u00bb, seul organe capable de donner acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Mais la citation nous indique \u00e9galement le sujet d&#8217;\u00e9tude de l&#8217;\u0153uvre de Marivaux\u00a0: l&#8217;homme. Mises \u00e0 part quelques pages du <i>Cabinet du Philosophe<\/i> dans lesquelles il est d\u00e9crit comme le moyen d&#8217;acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 aux myst\u00e8res divins, le sentiment chez Marivaux est ainsi une cat\u00e9gorie humaine (distincte donc de la sensation, commune aux animaux) utile et n\u00e9cessaire \u00e0 la connaissance de l&#8217;homme.<\/p>\n<p>Quelques indications pr\u00e9liminaires \u00e0 l&#8217;\u00e9tude du sentiment dans le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux\u00a0:<\/p>\n<p>Le sentiment selon l&#8217;auteur du <i>Jeu de l&#8217;amour et du hasard<\/i> ne s&#8217;oppose pas \u00e0 la raison mais \u00e0 l&#8217;esprit. Il est \u00e0 ne pas confondre avec la sensibilit\u00e9 ou la sentimentalit\u00e9 qui feront le ressort dramatique et psychologique de la com\u00e9die larmoyante, genre illustr\u00e9 par Nivelle de La Chauss\u00e9e.<\/p>\n<p>De l&#8217;\u00e9tude de Malebranche, Marivaux a pu tirer les principes suivants\u00a0: 1\u00b0 La connaissance de soi appartient \u00e0 l&#8217;ordre du sensible et non de l&#8217;intelligible (du moins en premi\u00e8re instance)\u00a0; 2\u00b0 L&#8217;\u00e2me a une capacit\u00e9 qu&#8217;elle ignore, comme un r\u00e9cipient qui peut recevoir un contenu, l&#8217;\u00e2me est <i>capable<\/i>.<\/p>\n<p>Marivaux pourrait en quelque sorte signer cette d\u00e9claration de Malebranche\u00a0: \u00ab\u00a0La connaissance de l&#8217;homme est de toutes les sciences la plus n\u00e9cessaire \u00e0 notre sujet. Mais ce n&#8217;est qu&#8217;une science exp\u00e9rimentale.\u00a0\u00bb (2)<\/p>\n<p>Nous pouvons d\u00e8s lors nous questionner sur la possibilit\u00e9 de constituer le sentiment en objet de connaissance en tant que tel, au-del\u00e0 de ses manifestations diverses. Il semblerait en effet que chez Marivaux une connaissance <i>a priori<\/i> du sentiment ne soit pas envisageable, car dans ses \u0153uvres th\u00e9\u00e2trales comme romanesques, nous avons affaire \u00e0 l&#8217;expression des sentiments de piti\u00e9, d&#8217;amiti\u00e9, de haine&#8230; et, ma\u00eetre entre tous, de l&#8217;amour (3). Il s\u2019agit dans cet expos\u00e9 de tenter de comprendre ce que nous dit le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux \u00e0 propos <i>du<\/i> sentiment, au-del\u00e0 de la description, voire de la typologie des diff\u00e9rentes affections de l\u2019\u00e2me, de la pluralit\u00e9 <i>des<\/i> sentiments\u00a0; autrement dit, de partir \u00e0 la recherche des lois, d&#8217;une structure implicite du sentiment.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>1\/ Les trois ordres du sentiment\u00a0<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans l&#8217;\u0153uvre de Marivaux, on peut distinguer trois ordres du sentiment, mais dont seul le dernier sera capable de faire th\u00e9\u00e2tre\u00a0: le sentiment moral, un sentiment donnant acc\u00e8s \u00e0 des v\u00e9rit\u00e9s trop grandes pour l&#8217;esprit, et enfin le sentiment dans son acception psychologique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Distinguer sentiment et instinct<\/i><\/p>\n<p>Dans les trois cas, on rep\u00e8re la possibilit\u00e9 d&#8217;une diff\u00e9rence qualitative entre l\u2019instinct et le sentiment, le sentiment \u00e9tant en quelque sorte un instinct d\u00e9velopp\u00e9, comme l&#8217;indique ce passage de <i>Sur la pens\u00e9e sublime\u00a0<\/i>:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cet instinct est donc connaissance, direz-vous, madame ; non, c&#8217;est une sorte de sentiment qui porte instruction sans clart\u00e9 ; c&#8217;est une vue trouble de l&#8217;\u00e2me embarrass\u00e9e dans ses organes ; en un mot, l&#8217;instinct est \u00e0 l&#8217;\u00e2me humaine un sentiment non d\u00e9ploy\u00e9, qui lui prouve la v\u00e9rit\u00e9 des choses qu&#8217;elle aper\u00e7oit nettement, en lui montrant un myst\u00e8re obscur des d\u00e9pendances qu&#8217;elles ont avec d&#8217;autres.\u00a0\u00bb (4)<\/p>\n<p>Il faut donc distinguer l&#8217;instinct, qui est le fait de \u00ab\u00a0l&#8217;homme \u00e9pais\u00a0\u00bb, du sentiment, qui est de \u00ab\u00a0l&#8217;homme d\u00e9licat\u00a0\u00bb. L&#8217;homme d\u00e9licat est celui qui d\u00e9ploie l&#8217;instinct en sentiment, et ce sentiment est une lumi\u00e8re. Le sentiment s&#8217;identifie \u00e0 un \u00e9tat de conscience, moyen d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une connaissance plus fine de soi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Le sentiment moral<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Qu&#8217;est-ce que ce sentiment ? c&#8217;est un instinct qui nous conduit et qui nous fait agir sans r\u00e9flexion, en nous pr\u00e9sentant quelque chose qui nous touche, qui n&#8217;est pas d\u00e9velopp\u00e9 dans de certaines gens, et qui l&#8217;est dans d&#8217;autres ; ceux en qui cela se d\u00e9veloppe sont de bons c\u0153urs qui disent bien ce qu&#8217;ils sentent ; ceux en qui cela ne se d\u00e9veloppe pas le disent mal et n&#8217;en sont pas moins [de bons c\u0153urs].\u00a0\u00bb (5)<\/p>\n<p>Ainsi le sentiment est, d\u00e9velopp\u00e9 ou non, capable de faire agir et de faire agir en \u00ab\u00a0bons c\u0153urs\u00a0\u00bb, dans le bon sens. Le sentiment se trouve donc au fondement de la morale chez Marivaux. Mais s&#8217;il est inn\u00e9, il peut \u00eatre \u00e9duqu\u00e9, d\u00e9velopp\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Le sentiment d\u00e9passant l&#8217;esprit<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a des v\u00e9rit\u00e9s qui ne sont point faites pour \u00eatre directement pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 l&#8217;esprit. Elles le r\u00e9voltent quand elles vont \u00e0 lui en droite ligne; elles blessent sa petite logique; il n&#8217;y comprend rien; elles sont des absurdit\u00e9s pour lui. Mais faites-les, pour ainsi dire, passer par le c\u0153ur, rendez-les int\u00e9ressantes \u00e0 ce c\u0153ur; faites qu&#8217;il les aime: parce qu&#8217;il faut qu&#8217;il les dig\u00e8re, qu&#8217;il les dispose, il faut que le go\u00fbt qu&#8217;il prend pour elles les d\u00e9veloppe. Imaginez-vous un fruit qui se m\u00fbrit, ou bien une fleur qui s&#8217;\u00e9panouit \u00e0 l&#8217;ardeur du soleil\u00a0: c&#8217;est l\u00e0 l&#8217;image de ce que ces v\u00e9rit\u00e9s deviennent dans le c\u0153ur qui s&#8217;en \u00e9chauffe, et qui peut-\u00eatre alors communique \u00e0 l&#8217;esprit m\u00eame une chaleur qui l&#8217;ouvre, qui l&#8217;\u00e9tend, qui le d\u00e9ploie, et lui \u00f4te une certaine roideur qui lui bornait sa capacit\u00e9, et emp\u00eachait que ces v\u00e9rit\u00e9s ne le p\u00e9n\u00e9trassent. [\u2026] En fait de religion, tout est donc t\u00e9n\u00e8bres pour l&#8217;homme, en tant que curieux ; tout est ferm\u00e9 pour lui, parce que l&#8217;orgueilleuse envie de tout savoir fut son premier p\u00e9ch\u00e9 ; mais le mal n&#8217;est pas sans rem\u00e8de ; l&#8217;esprit peut encore se r\u00e9concilier avec Dieu par le moyen du c\u0153ur. C&#8217;est en aimant que notre \u00e2me rentre dans le droit qu&#8217;elle a de conna\u00eetre. L&#8217;amour est humble et c&#8217;est cette humilit\u00e9 qui expie l&#8217;orgueil du premier homme.\u00a0\u00bb (6)<\/p>\n<p>On entendrait presque des accents pascaliens dans cette humiliation de la raison. Marivaux ne pr\u00e9cise pas si cette connaissance de la v\u00e9rit\u00e9 \u00ab\u00a0par le c\u0153ur\u00a0\u00bb est inn\u00e9e. Mais l&#8217;\u00e2me a la capacit\u00e9 de recevoir et d\u00e9velopper l&#8217;amour qui est le moyen de la connaissance. Ainsi, sans utiliser le terme de sentiment, ce texte fournit une image de son d\u00e9veloppement\u00a0: le fruit qui m\u00fbrit, la fleur qui s&#8217;\u00e9panouit. Le mod\u00e8le du d\u00e9veloppement est v\u00e9g\u00e9tal, progressant sous l&#8217;action naturelle du soleil&#8230; L&#8217;\u00e2me trouverait ainsi par elle-m\u00eame le moyen et la capacit\u00e9 de faire m\u00fbrir le fruit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Le sentiment au sens psychologique, ou la surprise<\/i><\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me ordre de sentiment se distingue des deux pr\u00e9c\u00e9dents par son mode d&#8217;apparition, que l&#8217;on pourrait identifier comme <i>surprise<\/i>.<\/p>\n<p>La naissance du sentiment, au sens psychologique, est un \u00e9v\u00e9nement que rien ne laisse pr\u00e9voir pour l&#8217;individu, et c&#8217;est cette soudaine apparition qui fait le fondement du th\u00e9\u00e2tre de Marivaux. Comme l&#8217;\u00e9crit Bernard Dort\u00a0: \u00ab\u00a0L&#8217;action marivaudienne d\u00e9bute par une surprise : quelque chose survient au personnage, et celui-ci n&#8217;a jamais rien connu ni senti de pareil. C&#8217;est un \u00e9v\u00e8nement absolu, sans pr\u00e9c\u00e9dent. [\u2026] jamais l&#8217;instant initial de la surprise ne fait d\u00e9faut. Sans lui, il n&#8217;y aurait ni action, ni com\u00e9die. Seul il met tout en branle.\u00a0\u00bb (7) Que la naissance du sentiment advienne sous le mode de la surprise, nous pouvons le lire d\u00e8s ce que l&#8217;on peut consid\u00e9rer comme la premi\u00e8re pi\u00e8ce de Marivaux, <i>Arlequin poli par l&#8217;amour<\/i>\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">SILVIA. \u2212 Que ce berger me d\u00e9pla\u00eet avec son amour ! Toutes les fois qu&#8217;il me parle, je suis toute de m\u00e9chante humeur. <i>(Et puis voyant Arlequin.)<\/i> Mais qui est-ce qui vient l\u00e0 ? Ah mon Dieu le beau gar\u00e7on !<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">ARLEQUIN <i>entre en jouant au volant, il vient de cette fa\u00e7on jusqu&#8217;aux pieds de Silvia, l\u00e0 il laisse en jouant tomber le volant, et, en se baissant pour le ramasser, il voit Silvia ; il demeure \u00e9tonn\u00e9 et courb\u00e9 ; petit \u00e0 petit et par secousses il se redresse le corps : quand il s&#8217;est enti\u00e8rement redress\u00e9, il la regarde, elle, honteuse, feint de se retirer dans son embarras, il l&#8217;arr\u00eate, et dit<\/i>. \u2212 Vous \u00eates bien press\u00e9e ?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">SILVIA. \u2212 Je me retire, car je ne vous connais pas.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">ARLEQUIN. \u2212 Vous ne me connaissez pas ? tant pis ; faisons connaissance, voulez-vous ?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">SILVIA, <i>encore honteuse<\/i>. \u2212 Je le veux bien. (8)<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">\n<p>Arlequin \u00ab\u00a0<i>demeure \u00e9tonn\u00e9 et courb\u00e9<\/i>\u00a0\u00bb, Sivia est dans son \u00ab<i>\u00a0embarras\u00a0<\/i>\u00bb\u00a0: le jeu de sc\u00e8ne indiqu\u00e9 par la longue didascalie manifeste bien que la mise en pr\u00e9sence des deux personnages est un \u00e9v\u00e9nement. La surprise, la sid\u00e9ration \u2013 presque un coup de foudre \u2013 se passe de tout commentaire, et c&#8217;est un \u00e9v\u00e9nement pur, dict\u00e9 par le hasard (le volant qui tombe), qui est fondateur de l&#8217;action dramatique. Pour suivre encore Bernard Dort, les surprises \u00ab\u00a0instaurent une solution de continuit\u00e9, elles provoquent une rupture radicale. Elles remettent en cause le personnage lui-m\u00eame. Elles lui posent la question fondamentale de l&#8217;Amour et de la V\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (9). Le critique ne fait pas que jouer sur le titre du <i>Dialogue<\/i> de Marivaux\u00a0: la question du sentiment s&#8217;articule en effet puissamment \u00e0 celle de la v\u00e9rit\u00e9. Car une fois le coup de foudre advenu, le sentiment n&#8217;est pas pour autant reconnu, ni par ceux qui en sont le sujet ni par ceux qui les entourent. Le sentiment amoureux, lui aussi, doit \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9, d\u00e9ploy\u00e9. Autrement dit, le sentiment \u00e0 sa naissance, encore inconscient de lui-m\u00eame, n&#8217;est qu&#8217;un mouvement et se manifeste par l&#8217;embarras, l&#8217;\u00e9tonnement.<\/p>\n<p>Le sentiment est mouvement au sens o\u00f9 il est un transport spontan\u00e9 \u00e9chappant au contr\u00f4le de la volont\u00e9 et m\u00eame de la conscience. Dans le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux, le terme m\u00eame de mouvement est utilis\u00e9 par les amants pour d\u00e9signer ce qui se passe en eux de vague et incompr\u00e9hensible, dont ils ne peuvent encore d\u00e9terminer la nature\u00a0: c&#8217;est le sentiment \u00e0 son \u00e9tat natif, dans sa premi\u00e8re vivacit\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi dans cette dramaturgie, toute l&#8217;action consisterait dans le d\u00e9veloppement du sentiment \u00e0 partir d&#8217;une surprise initiale, dans le passage du \u00ab\u00a0mouvement\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0sentiment\u00a0\u00bb. L&#8217;auteur met en sc\u00e8ne une exp\u00e9rience dans laquelle l&#8217;individu s&#8217;\u00e9veille \u00e0 lui-m\u00eame, \u00e9veil qui ne se fait que par la m\u00e9diation d&#8217;un autre. La connaissance de soi que conf\u00e8re le sentiment serait ainsi tributaire du hasard et de la rencontre d&#8217;autrui.<\/p>\n<p>Si le sentiment na\u00eet hors du langage, si la surprise est v\u00e9cue dans la sid\u00e9ration, son d\u00e9veloppement ne pourra toutefois se faire que par le langage.<\/p>\n<p><b>2\/ Le langage, outil de d\u00e9veloppement du sentiment<\/b><\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 la croissance naturelle du fruit et de la fleur, qui est le mod\u00e8le du d\u00e9veloppement du sentiment permettant d&#8217;acc\u00e9der \u00e0 des v\u00e9rit\u00e9s inaccessibles \u00e0 la raison, le sentiment dans son acception psychologique exige pour se d\u00e9ployer le recours au moyen artificiel qu&#8217;est le langage.<\/p>\n<p>Marivaux est d&#8217;ailleurs un des acteurs de la transformation du vocabulaire pour parler du sentiment\u00a0: il semblerait en effet que l&#8217;expression &#8220;tomber amoureux&#8221; soit un n\u00e9ologisme de sa plume (expression employ\u00e9e dans la 19<sup>eme<\/sup> feuille du <i>Spectateur fran\u00e7ais<\/i>), venant remplacer &#8220;se rendre amoureux&#8221; (10). Le dramaturge innove en abandonnant le vocabulaire des passions, qu&#8217;il raille. Il semblerait que le mot m\u00eame de &#8221;passion&#8221; soit galvaud\u00e9 en 1730 (11).<\/p>\n<p>Dans le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux, le langage tient la place d&#8217;un tiers dans l&#8217;entretien entre deux personnages. Pourrait-on aller jusqu&#8217;\u00e0 dire que le langage y est un obstacle\u00a0? Une chose semble certaine, le th\u00e9\u00e2tre exploite les potentialit\u00e9s d&#8217;une langue \u00ab\u00a0mal apprivois\u00e9e\u00a0\u00bb. C&#8217;est ainsi que le tutoiement peut \u00e9chapper \u00e0 Sivia dans une sc\u00e8ne du <i>Jeu de l&#8217;amour et du hasard\u00a0<\/i>:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">DORANTE. \u2212 Lisette, quelque \u00e9loignement que tu aies pour moi, je suis forc\u00e9 de te parler, je crois que j&#8217;ai \u00e0 me plaindre de toi.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">SILVIA. \u2212 Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t&#8217;en prie.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">DORANTE. \u2212 Comme tu voudras.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">SILVIA. \u2212 Tu n&#8217;en fais pourtant rien.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">DORANTE. \u2212 Ni toi non plus, tu me dis : je t&#8217;en prie.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">SILVIA. \u2212 C&#8217;est que cela m&#8217;est \u00e9chapp\u00e9.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">DORANTE. \u2212 Eh bien, crois-moi, parlons comme nous pourrons ; ce n&#8217;est pas la peine de nous g\u00eaner pour le peu de temps que nous avons \u00e0 nous voir. (12)<\/p>\n<p>La langue trahit le personnage et r\u00e9v\u00e8le sa situation. Silvia est en effet en lutte contre elle-m\u00eame\u00a0: elle ne peut accepter la v\u00e9rit\u00e9 qu&#8217;elle sent confus\u00e9ment, \u00e0 savoir \u00eatre tomb\u00e9e amoureuse d&#8217;un valet (qui est en fait un ma\u00eetre d\u00e9guis\u00e9).<\/p>\n<p>Dans le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux, l&#8217;action ne se noue pas classiquement autour d&#8217;un conflit, mais d&#8217;une \u00e9preuve. L&#8217;obstacle auquel le personnage doit faire face n&#8217;est plus ext\u00e9rieur \u00e0 lui, comme il pouvait l&#8217;\u00eatre dans la com\u00e9die moli\u00e9resque (le p\u00e8re s&#8217;opposant au mariage des enfants) mais int\u00e9rieur\u00a0: le personnage est invit\u00e9 \u00e0 faire l&#8217;\u00e9preuve de soi-m\u00eame, \u00e0 s&#8217;accepter tel qu&#8217;il se transforme dans sa relation avec l&#8217;autre. Et c&#8217;est ce conflit int\u00e9rieur qui s&#8217;exprime dans le langage. Ainsi le langage ne sert pas qu&#8217;\u00e0 d\u00e9signer la r\u00e9alit\u00e9 morale des personnages, mais \u00e9galement \u00e0 la former, la transformer au long de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">On l&#8217;a dit, la naissance du sentiment advient sous le mode de la surprise. Du point de vue du personnage, c&#8217;est donc une entr\u00e9e dans un monde inconnu, dans lequel un des probl\u00e8me est de r\u00e9ussir nommer ce qui advient. Une sc\u00e8ne de <i>La Surprise de l&#8217;Amour <\/i>est ici instructive\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">LA COMTESSE. \u2212 Je vous trouve bien hardie d&#8217;oser, suivant votre petite cervelle ; tirer de folles conjectures de mes sentiments, et je voudrais bien vous demander sur quoi vous avez compris que j&#8217;aime Monsieur, \u00e0 qui vous l&#8217;avez dit.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">COLOMBINE. \u2212 N&#8217;est-ce que cela ? Je vous jure que je l&#8217;ai cru comme je l&#8217;ai dit, et je l&#8217;ai dit pour le bien de la chose ; c&#8217;\u00e9tait pour abr\u00e9ger votre chemin \u00e0 l&#8217;un et \u00e0 l&#8217;autre, car vous y viendrez tous deux. Cela ira l\u00e0, et si la chose arrive, je n&#8217;aurai fait aucun mal. A votre \u00e9gard, Madame, je vais vous expliquer sur quoi j&#8217;ai pens\u00e9 que vous aimiez&#8230;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">LA COMTESSE, <i>lui coupant la parole<\/i>. \u2212 Je vous d\u00e9fends de parler.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">L\u00c9LIO, <i>d&#8217;un air doux et modeste<\/i>. \u2212 Je suis honteux d&#8217;\u00eatre la cause de cette explication-l\u00e0, mais vous pouvez \u00eatre persuad\u00e9e que ce qu&#8217;elle a pu me dire ne m&#8217;a fait aucune impression. Non, Madame, vous ne m&#8217;aimez point, et j&#8217;en suis convaincu ; et je vous avouerai m\u00eame, dans le moment o\u00f9 je suis, que cette conviction m&#8217;est n\u00e9cessaire. Je vous laisse. Si nos paysans se raccommodent, je verrai ce que je puis faire pour eux : puisque vous vous int\u00e9ressez \u00e0 leur mariage, je me ferai un plaisir de le h\u00e2ter ; et j&#8217;aurai l&#8217;honneur de vous porter tant\u00f4t ma r\u00e9ponse, si vous me le permettez.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">LA COMTESSE, <i>quand il est parti<\/i>. \u2212 Juste ciel ! que vient-il de me dire ? Et d&#8217;o\u00f9 vient que je suis \u00e9mue de ce que je viens d&#8217;entendre ? Cette conviction m&#8217;est absolument n\u00e9cessaire. Non, cela ne signifie rien, et je n&#8217;y veux rien comprendre.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">COLOMBINE, <i>\u00e0 part<\/i>. \u2212 Oh, notre amour se fait grand ! il parlera bient\u00f4t bon fran\u00e7ais. (13)<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je vous d\u00e9fend de parler\u00a0\u00bb ordonne la Comtesse \u00e0 la volubile Colombine, comme si la parole \u00e9tait dangereuse, qu&#8217;elle avait le pouvoir de faire exister la chose&#8230; L\u00e9lio pour sa part r\u00e9affirme l&#8217;ancienne v\u00e9rit\u00e9. Mais croit-il vraiment \u00e0 ce qu&#8217;il dit\u00a0? L&#8217;\u00e9motion de la Comtesse \u00e0 son d\u00e9part t\u00e9moigne nettement d&#8217;une contradiction entre son sentiment et sa parole, et le personnage est litt\u00e9ralement en \u00e9tat de crise. Colombine, en position d&#8217;observatrice et d&#8217;entremetteuse, sait que cette crise ne se r\u00e9soudra que par la parole, l&#8217;aveu d&#8217;amour en \u00ab\u00a0bon fran\u00e7ais\u00a0\u00bb. Colombine s&#8217;est d&#8217;ailleurs plus t\u00f4t arrog\u00e9 le r\u00f4le de l&#8217;accoucheuse du sentiment (cf. acte II, sc\u00e8ne 1\u00a0: \u00ab\u00a0Je veux qu&#8217;elle sache qu&#8217;elle aime, son amour en ira mieux, quand elle se l&#8217;avouera\u00a0\u00bb.) Le langage est ainsi clairement identifi\u00e9 comme n\u00e9cessaire pour que le sentiment passe de la virtualit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi le langage dans le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux est ce qui a le pouvoir de faire passer ce qui est senti confus\u00e9ment \u00e0 la conscience, donc de passer de l&#8217;instinct au sentiment. Il est l&#8217;organe de d\u00e9veloppement du sentiment. C&#8217;est pourquoi il est \u00e9galement v\u00e9cu comme obstacle, un outil p\u00e9rilleux\u00a0: il est bien le lieu de la modification de soi. Dans cette dramaturgie, il n&#8217;y a dur\u00e9e th\u00e9\u00e2trale \u00e0 partir d&#8217;une situation de surprise initiale que parce que le discours des personnages ne se conforme que graduellement au processus existentiel en cours. L&#8217;aveu final qui cl\u00f4t plus d&#8217;une pi\u00e8ce de Marivaux est le signe de la co\u00efncidence retard\u00e9e entre la parole et le sentiment.<\/p>\n<p>Le sentiment chez Marivaux tient dans le passage d&#8217;un silence (celui de la sid\u00e9ration du coup de foudre, de la surprise) \u00e0 un autre silence (celui de l&#8217;\u00e9panouissement de l&#8217;amour). Silence \u00e0 la fois m\u00eame et autre, d&#8217;une qualit\u00e9 diff\u00e9rente, de m\u00eame que le personnage est \u00e0 la fois le m\u00eame et un autre. Le th\u00e9\u00e2tre fait jeu de cette continuit\u00e9 dans la diff\u00e9rence, et ce qu&#8217;il apporte \u00e0 la connaissance du sentiment, c&#8217;est la notion de dur\u00e9e, puisqu&#8217;il rend sensible le temps n\u00e9cessaire \u00e0 son d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p><b>3\/ <i>La Dispute <\/i>(1744) ou la nature premi\u00e8re du sentiment\u00a0: un vertige qui blesse s\u2019il ne rencontre aucun mod\u00e8le<\/b><\/p>\n<p>Un regard plus pr\u00e9cis port\u00e9 sur la pi\u00e8ce en un acte <i>La Dispute<\/i> para\u00eet particuli\u00e8rement int\u00e9ressant pour l&#8217;\u00e9tude du sentiment en tant qu&#8217;elle met litt\u00e9ralement en sc\u00e8ne sa naissance. Les deux premi\u00e8res sc\u00e8nes de la pi\u00e8ce mettent en effet en place un dispositif exp\u00e9rimental, au service de la conqu\u00eate d&#8217;une v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 partir de la question (la \u00ab\u00a0dispute\u00a0\u00bb) lequel des deux sexes a-t-il \u00e9t\u00e9 le premier inconstant\u00a0? Des jeunes gens ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par le Prince, isol\u00e9s chacun de toute soci\u00e9t\u00e9, et n&#8217;ayant chacun jamais rencontr\u00e9 un \u00eatre du sexe oppos\u00e9 au leur. La pi\u00e8ce s&#8217;ouvre au moment o\u00f9 le Prince, accompagn\u00e9 d&#8217;Hermiane, joue les laborantins psychologiques et fait se rencontrer ces jeunes gens. La question pos\u00e9e par le Prince restera sans r\u00e9ponse\u00a0: par un jeu de chass\u00e9-crois\u00e9, l&#8217;infid\u00e9lit\u00e9 de la femme et celle de l&#8217;homme ont lieu de mani\u00e8re simultan\u00e9e&#8230; La raison n&#8217;a pu pi\u00e9ger le sentiment dans son dispositif\u00a0; mais il n&#8217;en reste pas moins que le dispositif cr\u00e9e des sc\u00e8nes et des situations d&#8217;observations in\u00e9dites (14).<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental permet la cr\u00e9ation de personnages in\u00e9dits sur la sc\u00e8ne fran\u00e7aise\u00a0: des personnages sans inhibition, en pleine candeur, qui livrent imm\u00e9diatement par la parole ce qui leur vient \u00e0 l&#8217;esprit, sans chercher \u00e0 dissimuler. Ainsi le spectateur va assister \u00e0 la naissance de sentiments successifs. Dans la troisi\u00e8me sc\u00e8ne de la pi\u00e8ce, o\u00f9 entre Egl\u00e9, la d\u00e9couverte du sentiment correspond \u00e0 la d\u00e9couverte d&#8217;un nouveau monde\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">CARISE. \u2212 Venez, Egl\u00e9, suivez-moi ; voici de nouvelles terres que vous n&#8217;avez jamais vues, et que vous pouvez parcourir en s\u00fbret\u00e9.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">\u00c9GL\u00c9. \u2212 Que vois-je ? quelle quantit\u00e9 de nouveaux mondes !<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">CARISE. \u2212 C&#8217;est toujours le m\u00eame, mais vous n&#8217;en connaissez pas toute l&#8217;\u00e9tendue.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">\u00c9GL\u00c9. \u2212 Que de pays ! que d&#8217;habitations ! il me semble que je ne suis plus rien dans un si grand espace, cela me fait plaisir et peur. (15)<\/p>\n<p>On peut lire la sc\u00e8ne dans un double sens\u00a0: le premier sens est concret (d\u00e9couverte d&#8217;un nouvel espace), et le deuxi\u00e8me m\u00e9taphorique\u00a0: d\u00e9couverte de soi, naissance \u00e0 soi, \u00e0 la fois effrayante et plaisante. C&#8217;est aussi la d\u00e9couverte de potentialit\u00e9s, de libert\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es, et ce changement d&#8217;\u00e9chelle n&#8217;est pas sans provoquer un vertige.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s les quelques r\u00e9pliques cit\u00e9es, Egl\u00e9 voit pour la premi\u00e8re fois un ruisseau, et d\u00e9couvrant que son visage s&#8217;y refl\u00e8te, elle tombe en admiration de sa propre image. Le narcissisme appara\u00eet ainsi comme le mouvement premier de l&#8217;\u00e2me. Tout se passe comme si Marivaux voulait nous montrer qu&#8217;il y a dans la nature, au niveau originel, un instinct qui pr\u00e9pare \u00e0 toutes les ruses de l&#8217;\u00e9go\u00efsme, \u00e0 toute mauvaise foi : l&#8217;amour-propre. Le dramaturge d\u00e9truit ainsi l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une puret\u00e9 originelle de l&#8217;homme\u00a0: dans sa nature (au sens de ce qui est) est contenu ce qui va d\u00e9truire la nature, entendue ici au sens normatif.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne 4 pr\u00e9sente la premi\u00e8re rencontre entre Egl\u00e9 et un jeune homme\u00a0: Azor. A nouveau, cette rencontre est v\u00e9cue dans la sid\u00e9ration. (\u00ab\u00a0Azor. \u2013 Le plaisir de vous voir m&#8217;a d&#8217;abord \u00f4t\u00e9 la parole.\u00a0\u00bb) Les deux personnages ont conscience de la nouveaut\u00e9 de ce qui advient en eux, mais se tiennent dans l&#8217;impossibilit\u00e9 de nommer ce mouvement\u00a0: \u00ab\u00a0je ne sais pas ce que je sens, je ne saurais le dire\u00a0\u00bb. Il faudra que Carise \u2013 servante de l&#8217;exp\u00e9rience \u2013 emploie \u00e0 la sc\u00e8ne 5 le verbe &#8221;aimer&#8221; pour qu&#8217;Egl\u00e9 puisse ensuite le reprendre afin de nommer la relation qui la lie avec Azor. Si le verbe \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 connu par les personnages sujets de l&#8217;exp\u00e9rience, son emploi devait \u00eatre guid\u00e9 par les manipulateurs, laborantins de l&#8217;exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Mais la nomination du sentiment n&#8217;est pas sa compr\u00e9hension. Egl\u00e9 d\u00e9clare \u00e0 Mesrou qui entend la raisonner\u00a0: \u00ab\u00a0vous qui parlez de notre plaisir, vous ne savez pas ce que c&#8217;est\u00a0; nous ne le comprenons pas, nous qui le sentons\u00a0; il est infini.\u00a0\u00bb (Sc\u00e8ne 6). Ici se lit \u00e0 nouveau le vertige qu&#8217;est le sentiment, et l&#8217;impossibilit\u00e9 de le faire passer au stade de la conscience. Mieux, ce vertige isole\u00a0: il semblerait que le sentiment pris \u00e0 sa naissance soit pour ainsi dire asocial\u00a0: \u00ab\u00a0Ils n&#8217;y comprendront jamais rien\u00a0; il faut \u00eatre nous pour savoir ce qui en est\u00a0\u00bb rench\u00e9rit Azor dans la m\u00eame sc\u00e8ne. Les amoureux sont ici sinc\u00e8res dans leur croyance du caract\u00e8re unique du sentiment qu&#8217;ils sont en train de vivre (ce qui ne serait qu&#8217;une na\u00efvet\u00e9 pour d&#8217;autres personnages de Marivaux)\u00a0: croire en l\u2019incommunicabilit\u00e9 du sentiment est d\u00e9nonc\u00e9 ici par le dramaturge comme un signe d\u2019immaturit\u00e9.<\/p>\n<p>Le vertige provoqu\u00e9 par le sentiment \u00e0 sa naissance est clairement mis en \u00e9vidence dans <i>La Dispute <\/i>gr\u00e2ce \u00e0 la libert\u00e9 de parole des personnages. Mais la naissance du sentiment n\u2019en est pas moins d\u00e9crite comme une mise en d\u00e9s\u00e9quilibre dans toutes les pi\u00e8ces de Marivaux qui mettent en sc\u00e8ne une surprise de l\u2019amour. Le sentiment remet en effet en cause l\u2019\u00eatre, qui ne se reconna\u00eet plus lui-m\u00eame. Ainsi notera-t-on qu&#8217;une expression revient souvent, sous de multiples formes, dans la bouche des personnages\u00a0: <i>je ne sais o\u00f9 j&#8217;en suis<\/i> (16). L&#8217;\u00e9nonc\u00e9 traduit l&#8217;affolement des personnages devant un sentiment qui les envahit et d\u00e9truit un accord o\u00f9 ils \u00e9taient avec eux-m\u00eames. M\u00eame si les \u00e9preuves sont m\u00e9nag\u00e9es par Marivaux pour le bien des personnages, avant de reconna\u00eetre et accepter leur sentiment, il y a un acc\u00e8s de vertige, qui remplit toute la capacit\u00e9 de sentir du personnage. D\u2019o\u00f9 un ensemble de protections mises en place par les \u00eatres dramatiques. Le sentiment, n\u00e9 du hasard, fait mentir, \u00e9gare, meurtrit ou paralyse. Mais les pi\u00e8ces de Marivaux, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, passent de cette d\u00e9stabilisation \u00e0 l\u2019invention d\u2019un nouvel ordre.<\/p>\n<p>En revanche, <i>La Dispute <\/i>se d\u00e9noue alors que les personnages sont encore en plein vertige, que leurs mouvements n\u2019ont pu se d\u00e9velopper en sentiment et que leur sort n&#8217;est pas enti\u00e8rement fix\u00e9. Cette instabilit\u00e9 provoque des violences involontaires, et par leur inconstance et leur irr\u00e9solution, les personnages se blessent les uns les autres, sans s\u2019en rendre compte. Car dans cet espace exp\u00e9rimental o\u00f9 chacun a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans la solitude, autrui est consid\u00e9r\u00e9 comme un objet (\u00ab\u00a0J\u2019ai fait l\u2019acquisition d\u2019un objet qui me tenait la main\u00a0\u00bb dit Egl\u00e9 \u00e0 propos d&#8217;Azor \u00e0 la sc\u00e8ne 5).<\/p>\n<p>En cr\u00e9ant les conditions de la rencontre et en for\u00e7ant le hasard dans un espace hors-soci\u00e9t\u00e9, <i>La Dispute <\/i>est la mise en sc\u00e8ne d\u2019une exp\u00e9rience cruelle. Tout se passe comme si la pi\u00e8ce servait \u00e0 mettre en \u00e9vidence, du point de vue de l&#8217;analyse du sentiment, la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019existence d\u2019un mod\u00e8le. Les sujets de l&#8217;exp\u00e9rience ne peuvent en effet d\u00e9velopper leur instinct car ils n&#8217;ont aucune id\u00e9e, aucune repr\u00e9sentation de ce que peut \u00eatre le sentiment. Sans mod\u00e8le auquel rapporter ce qui se passe en eux d&#8217;obscur, ils sont condamn\u00e9s \u00e0 rester au niveau du mouvement, ne peuvent se conna\u00eetre eux-m\u00eames. En quelque sorte, l&#8217;on pourrait dire que le le probl\u00e8me des personnages de <i>La Dispute<\/i>, c\u2019est qu\u2019ils ne sont jamais all\u00e9s au th\u00e9\u00e2tre\u00a0: ils n\u2019ont jamais eu acc\u00e8s \u00e0 la repr\u00e9sentation objectiv\u00e9e d&#8217;un parcours amoureux.<\/p>\n<p><i> La Dispute <\/i>nous propose ainsi une connaissance n\u00e9gative du sentiment. Tout se passe comme si le sentiment, \u00e0 sa naissance, \u00e9tait un mouvement dangereux pour l&#8217;\u00eatre, d\u00e9stabilisateur\u00a0: un vertige qui ne peut trouver sa positivit\u00e9 que dans son d\u00e9veloppement. Mais ce d\u00e9veloppement n&#8217;exige pas seulement le recours \u00e0 l&#8217;outil qu&#8217;est le langage\u00a0: il ne peut se faire sans mod\u00e8le ni hors soci\u00e9t\u00e9. En proposant l&#8217;exp\u00e9rience in\u00e9dite d&#8217;un sentiment pris en dehors de toute mod\u00e9lisation par la soci\u00e9t\u00e9, <i>La Dispute <\/i>expose la violence qu&#8217;est originellement ce mouvement obscur de l&#8217;\u00e2me.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux\u00a0: un \u00ab\u00a0voyage dans le monde du vrai\u00a0\u00bb\u00a0?<\/b><\/p>\n<p>Pour conclure, disons que le sentiment dans le th\u00e9\u00e2tre de Marivaux est doublement moyen de connaissance. Du point de vue interne \u00e0 la fiction, le sentiment est l&#8217;occasion (plut\u00f4t que l&#8217;outil) pour le personnage d&#8217;une connaissance de soi via le d\u00e9veloppement int\u00e9rieur d&#8217;une capacit\u00e9 existant en lui mais jusqu&#8217;alors inconnue. Du point de vue externe, la mise en sc\u00e8ne de la naissance du sentiment est pour le spectateur l&#8217;outil d&#8217;une connaissance des hommes, et de la place du sentiment dans la vie sociale. On ne saurait parler d&#8217;une identification pleine du spectateur avec les personnages, car Marivaux emploie presque syst\u00e9matiquement des proc\u00e9d\u00e9s de mise \u00e0 distance, qui font que le spectateur partage plut\u00f4t le dessein de l&#8217;auteur (par le biais des personnage-dramaturges comme le Prince de <i>La<\/i> <i>Dispute<\/i>) et adopte un point de vue global sur l&#8217;action, dont il suit la complexit\u00e9. Le th\u00e9\u00e2tre, l&#8217;exploitant dans sa dur\u00e9e de d\u00e9veloppement, poss\u00e8de ainsi une fonction de mod\u00e9lisation du sentiment. Pour le dire autrement, la dramaturgie marivaudienne doit contribuer \u00e0 nous faire \u00e9viter les violences subies et provoqu\u00e9es involontairement par personnages de <i>La Dispute<\/i>\u00a0.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOTES\u00a0:<\/p>\n<p>(1) Marivaux, <i>La Vie de Marianne<\/i>, Paris, Classiques Garnier, \u00e9d. Deloffre, 1963, p. 22.<\/p>\n<p>(2) Malebranche, <i>Trait\u00e9 de Morale<\/i>, I, V, \u00a7XVII.<\/p>\n<p>(3) D&#8217;apr\u00e8s D&#8217;Alembert, Marivaux aurait d\u00e9clar\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0J&#8217;ai guett\u00e9 dans le c\u0153ur humain toutes les niches diff\u00e9rentes o\u00f9 peut se cacher l&#8217;amour lorsqu&#8217;il craint de se montrer, et chacune de mes com\u00e9dies a pour objet de le faire sortir d&#8217;une de ces niches.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(4) Marivaux, <i>Pens\u00e9es sur diff\u00e9rents sujets, Sur la pens\u00e9e sublime<\/i>, in <i>Journaux et \u0153uvres diverses<\/i>, Paris, Classiques Garnier, 1988, p. 71-72.<\/p>\n<p>(5) Marivaux, <i>Le spectateur fran\u00e7ais<\/i>, 24<sup>eme<\/sup> feuille, in <i>Journaux et \u0153uvres diverses<\/i>, <i>op. cit.<\/i>, p. 256.<\/p>\n<p>(6) Marivaux, <i>Le cabinet du philosophe<\/i>, 3<sup>eme<\/sup> feuille, in <i>Journaux et \u0153uvres diverses<\/i>, <i>op. cit.<\/i>, p. 352-353.<\/p>\n<p>(7) Bernard Dort, \u00ab\u00a0A la recherche de l&#8217;amour et de la v\u00e9rit\u00e9, Esquisse d&#8217;un syst\u00e8me marivaudien\u00a0\u00bb, il <i>Th\u00e9\u00e2tre public<\/i>, Paris, Seuil, 1967, p. 41.<\/p>\n<p>(8) Marivaux, <i>Arlequin poli par l&#8217;amour,<\/i> sc\u00e8ne 5, in <i>Th\u00e9\u00e2tre Complet, <\/i>Paris, Seuil, coll. L&#8217;Int\u00e9grale, p. 60.<\/p>\n<p>(9) Bernard Dort, \u00ab\u00a0A la recherche de l&#8217;amour et de la v\u00e9rit\u00e9, Esquisse d&#8217;un syst\u00e8me marivaudien\u00a0\u00bb, <i>art. cit., <\/i>p. 42.<\/p>\n<p>(10) L&#8217;expression est en tous cas signal\u00e9e comme telle dans le <i>Dictionnaire n\u00e9ologique <\/i>de Bel et Desfontaines en 1726.<\/p>\n<p>(11) Cf. <i>La Seconde Surprise de l&#8217;Amour <\/i>o\u00f9 le personnage du p\u00e9dant Hortensius, qui use du vocabulaire traditionnel des passions, est tourn\u00e9 en ridicule.<\/p>\n<p>(12) Marivaux, <i>Le Jeu de l&#8217;Amour et du Hasard<\/i>, acte II, sc\u00e8ne 9, in <i>Th\u00e9\u00e2tre Complet, op. cit., <\/i>p. 283.<\/p>\n<p>(13) Marivaux, <i>La Surprise de l&#8217;Amour<\/i>, acte II, sc\u00e8ne 8, in <i>Th\u00e9\u00e2tre Complet, op. cit., <\/i>p. 99.<\/p>\n<p>(14) C&#8217;est d&#8217;ailleurs le cas de toutes les exp\u00e9riences, au sens scientifique, de fiction\u00a0: le r\u00e9sultat de l&#8217;exp\u00e9rience est bien s\u00fbr biais\u00e9, puisqu&#8217;il ne consiste pas en une confrontation avec le r\u00e9el mais de la seule volont\u00e9 de l&#8217;auteur, et il importe finalement peu. Il n&#8217;y a pas de mise \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve des faits de l&#8217;hypoth\u00e8se puisque tout reste du domaine de la fiction. Mais l&#8217;exp\u00e9rience n&#8217;en provoque pas moins des effets sur le spectateur tout le long de son d\u00e9roulement. Ce qui compte lors de la repr\u00e9sentation n&#8217;est pas le r\u00e9sultat (que l&#8217;hypoth\u00e8se soit confirm\u00e9e ou infirm\u00e9e), mais le processus, les espaces que l&#8217;exp\u00e9rience oblige \u00e0 traverser, les sc\u00e8nes qu&#8217;elle produit. L&#8217;important dans la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale appliqu\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre n&#8217;est pas l&#8217;endroit o\u00f9 elle m\u00e8ne, mais tous ceux par o\u00f9 elle passe, non pas la fin, mais la dur\u00e9e.<\/p>\n<p>(15) Marivaux, <i>La Dispute<\/i>, sc\u00e8ne 3, in <i>Th\u00e9\u00e2tre Complet, op. cit., <\/i>p. 522.<\/p>\n<p>(16) Par exemple, dans<i> La Seconde Surprise de l\u2019Amour<\/i>, la Marquise s&#8217;\u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne sais o\u00f9 j\u2019en suis, je ne saurais me d\u00e9m\u00ealer\u00a0; je me meurs\u00a0! Qu\u2019est-ce que c\u2019est donc que cet \u00e9tat-l\u00e0\u00a0?\u00a0\u00bb acte III, sc\u00e8ne 12, in <i>Th\u00e9\u00e2tre Complet, op. cit., <\/i>p. 248.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marivaux\u00a0: exp\u00e9rimenter la naissance du sentiment Pierre Causse \u2013 Master Arts de la Sc\u00e8ne ENS de Lyon R\u00e9sum\u00e9 de la s\u00e9ance du 5 novembre 2013 &nbsp; R\u00e9sum\u00e9\u00a0: Cet expos\u00e9 se propose de rep\u00e9rer la structure du sentiment dans l&#8217;\u0153uvre th\u00e9\u00e2trale de Marivaux, apr\u00e8s avoir esquiss\u00e9 une rapide typologie des trois acceptions du terme dans ses &hellip; <a href=\"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/112\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Pierre Causse &#8220;Marivaux : exp\u00e9rimenter la naissance du sentiment&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":7301,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_license":"","publish_to_discourse":"","publish_post_category":"","wpdc_auto_publish_overridden":"","wpdc_topic_tags":"","wpdc_pin_topic":"","wpdc_pin_until":"","discourse_post_id":"","discourse_permalink":"","wpdc_publishing_response":"","wpdc_publishing_error":"","footnotes":""},"categories":[223295],"tags":[],"ppma_author":[223304],"class_list":["post-112","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-compte-rendu-de-sceance"],"authors":[{"term_id":223304,"user_id":7301,"is_guest":0,"slug":"sentiment","display_name":"Claire-Lise Gaillard","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/6fb6329984c68f3c6e17f0d5e550b43a27efcbe8e6eac8476e3489c08e49673a?s=96&d=mm&r=g","1":"","2":"","3":"","4":"","5":"","6":"","7":"","8":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/112","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/users\/7301"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=112"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/112\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":118,"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/112\/revisions\/118"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=112"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=112"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=112"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/sentiment.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=112"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}