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Enzeli 1920 : tensions internationales sur l’interface russo-iranien

Par Elisabeth Drobot,

 

Au matin du mardi 18 mai 1920, le port perse d’Enzeli, au bord de la mer Caspienne, est brusquement bombardé. Les locaux de l’administration des Douanes sont touchés par quelques obus, les Iraniens sont pris au dépourvus, tout autant que la garnison de soldats anglais – qui s’y était installée depuis la Grande Guerre. Vingt-trois navires, comptant près de 1 500 hommes, font face au port et à la garnison. Mais qui ose donc attaquer Enzeli, un port neutre, et quelles raisons pourraient bien justifier cette attaque ?

Photographie du port d’Enzeli sur la Caspienne, au nord-ouest de la Perse, au début des années 1920.

Déclin, guerre et révolutions dans la Caspienne

Depuis 1909, la Perse est gouvernée par Ahmad Chah et par l’assemblée consultative nationale, le Madjlès. La révolution constitutionnelle perse de 1905-1911 qui a entraîné la destitution de Mohammed Ali Chah par le Madjlès, montre que la dynastie Qadjar a de moins en moins de pouvoir et est de plus en plus désapprouvée par l’élite au pouvoir et par le peuple. Ahmad Chah, mis au pouvoir par le parlement après la destitution et l’exil de son père, a très peu d’autorité. En ce début de XXe siècle, et après la signature de la convention anglo-russe de 1907, le gouvernement perse est facilement influençable et influencé par les grandes puissances étrangères, et en particulier par la Grande-Bretagne.

En 1920, l’Empire perse n’est pas le seul à traverser une période difficile et instable. L’effondrement de l’Empire russe en 1917 a entraîné une guerre civile. Les Soviétiques essayent d’éliminer les derniers partisans du régime tsariste et gagnent de plus en plus de terrain, au détriment de l’armée des Volontaires du général blanc Dénikine qui recule de plus en plus. Bien qu’il ait infligé de lourdes défaites aux Rouges en Ukraine en 1919, le général Anton Dénikine démissionne de l’armée des Volontaires au début d’avril 1920, après avoir essuyé de sérieux revers. L’armée blanche est alors contrainte à un repli vers la Crimée. La flottille blanche de la Caspienne, jusqu’alors stationnée à Port-Petrovsk (Makhatchkala) au Daghestan, est elle aussi contrainte de fuir et va se réfugier dans un port perse en mars 1920. A la fin du mois d’avril de la même année, l’Azerbaïdjan tombe aux mains de l’Armée rouge.

Une offensive surprise

Le port où « la flotte de Dénikine », comme elle est nommée à cette époque là, se réfugie est Enzeli (Bandar-e Anzali), au sud de la mer Caspienne et au nord de l’Iran, dans la province du Guilan. A son arrivée au port, la flotte est internée et désarmée par les autorités perses et les forces britanniques présentes sur place. Dans le port d’un pays neutre où stationnent des soldats britanniques, les Blancs semblent être en sécurité. Et pourtant, les Rouges ne tardent pas à rattraper la flottille…

Carte de l’opération sur le port caspien d’Enzeli en 1920. Source : Casp-geo.ru

Le 18 mai 1920, Enzeli est attaquée. L’administration des douanes est touchée par une bombe, mais c’est la garnison britannique qui est particulièrement visée. Les soldats anglais sont surpris par cette attaque imprévue et n’ont ni le temps ni la force pour contre-attaquer. Les négociations et les décisions se font seulement entre les Soviétiques et les Anglais, les autorités de Perse n’étant pas prises en compte. Les Britanniques demandent rapidement une trêve et envoient un jeune lieutenant s’enquérir des intentions de l’Amiral de la flotte soviétique. L’Amiral Fiodor Fiodorovitch Raskolnikov, de son vrai nom Fiodor Fiodorovitch Iline, demande la reddition du port et de la flottille « volée à l’Azerbaïdjan soviétique et à la Russie soviétique ». Les communications d’Enzeli ayant été coupée par les Bolchéviques, les Anglais n’arrivent pas à recevoir les instructions du haut-commissaire, Sir Percy Cox, basé à Téhéran. La situation est désespérée car si les Britanniques ne répondent pas à l’injonction de Raskolnikov, les Rouges attaqueront dès la fin de la trêve. Le brigadier général Champain, commandant des forces britanniques, est donc contraint de prendre lui-même la décision de rendre le port et la flottille, sans avoir reçu ni ordres, ni conseils, ni approbation de son supérieur.

Fiodor Raskolnikov à bord du navire Mejen’.

L’attaque d’Enzeli, le début d’une occupation soviétique ?

Informé de ces évènements, le Ministre des affaires étrangères perse, Firouz Mirza, contacte le Secrétaire général de la Société des Nations. Il lui demande de réunir le conseil général, afin de défendre les droits et la souveraineté de la Perse injustement attaquée. Mais ce qui inquiète particulièrement le gouvernement perse et la Grande-Bretagne, c’est que cette attaque pourrait être le début d’une occupation du territoire par les Rouges. La Société des Nations ne prend aucune réelle décision, et sur place, ni les Britanniques ni les Perses ne sont parvenus à arranger la situation. En effet, les forces armées anglaises ont été contraintes de quitter la ville. Et sans elles le gouverneur d’Enzeli n’a aucun pouvoir de décision face à cette occupation. 

La victoire des Rouges étant évidente, un émissaire soviétique est envoyé à la caserne britannique pour les dernières négociations. Celui-ci demande la restitution de l’armement de la flottille blanche enlevée par les Britanniques. En conclusion de ces discussions, les Soviétiques récupèrent la flottille, prennent le contrôle d’Enzeli et tous les soldats anglais évacuent la ville. Les Rouges occupent plusieurs jours la ville, et profitent de leur présence dans le pays pour faire venir à Enzeli le révolutionnaire Koutchak Khan, véritable “Robin des bois” doté d’un grand charisme, selon F. F. Raskolnikov. Ce jeune Robin des bois iranien, est en réalité un constitutionnaliste social-démocrate, à la tête d’un mouvement révolutionnaire, les Djangalis (tirant leur nom de la forêt, Djangal en farsi, endroit où ils combattent en maquisards, d’où la comparaison au Robin des Bois légendaire). La présence des Rouges dans le nord de l’Iran permet ainsi de soutenir Koutchak et ses partisans : la création d’une république socialiste du Guilan est saluée avec enthousiasme par Lénine. Ainsi, une occupation d’à peine quelques jours a permis de créer un nouveau gouvernement dans la région du port d’Enzeli. Pour les Bolchéviques, une première étape de l’expansion révolutionnaire en Orient semble se réaliser ! 

MIrza Kutchak Khan (1880-1921) chef du mouvement des Jangalis et fondateur de la République Socialiste du Guilan.

L’Orient, l’ambition d’une expansion soviétique

Le gouvernement de Koutchak Khan est aidé et soutenu par la RSFSR, enthousiasmée à l’idée d’étendre l’influence de la révolution en Orient et qui envoie pour cela des agents pour conseiller et soutenir les Djangalis. L’attaque d’Enzeli permet donc à la RSFSR d’atteindre deux buts : le premier est de récupérer la flotte du général Dénikine, et de disposer de navires supplémentaires; et le second est de créer une «république socialiste sœur», faisant un pont entre la Russie et le Moyen Orient. L’Iran est pour cela un bon choix du point de vue géostratégique et économique. Et si la république socialiste du Guilan venait à s’étendre plus au sud, la RSFSR pourrait avoir un accès privilégié au pétrole.

Fenêtre ROSTA du journal Krasnyi Iran (Iran Rouge). Resht, 27 juin 1920 portant la mention “Vive Mirza Kutchik !”

Dans cette affaire, l’action des Bolchéviques a été particulièrement rapide : traquant jusqu’à un port neutre la flotte blanche, malgré les potentiels risques d’incident diplomatique grave (avec la Perse, voire plus encore avec la Grande-Bretagne), et installant en quelques mois un gouvernement socialiste dans le nord de l’Iran.

Cependant, ce succès n’aura été que de courte durée. Le mouvement Djangali connaît vite des dissensions, et Koutchak Khan est contraint de se retirer. Bientôt privée du soutien des Bolchéviques, a République socialiste du Guilan n’a plus que quelques mois à vivre lorsque le gouvernement central perse envoie la Brigade perse cosaque réprimer cette insurrection. La République du Guilan n’est plus assez forte pour résister à l’armée de Reza Khan.

De la fin de l’insurrection à la fondation d’un Iran moderne

Ce même Reza Khan qui, depuis quelques années, gagne en popularité parmi les militaires, décide ensuite de marcher avec son armée sur Téhéran, puis, après avoir changé la composition du gouvernement, se fera d’abord Ministre de la Guerre, puis Premier ministre. En 1925 enfin, il deviendra chah, fondant une nouvelle dynastie (les Pahlavis) sous son nouveau nom : Reza Chah Pahlavi. C’est au sein de la brigade perse cosaque que le jeune soldat a évolué jusqu’à en devenir le commandant, et c’est grâce à son rôle important au sein de cette brigade qu’il a su asseoir sa popularité.

On trouve ainsi à l’origine de la montée au pouvoir de Reza Khan un autre type d’influence de la part d’une puissance étrangère. Après avoir vu à quel point les Britanniques sont présents dans la sphère politique et militaire en Perse (notamment sous le règne d’Ahmad Chah et lors de l’attaque d’Enzeli), et après avoir vu comment la RSFSR a étendu son influence grâce à cette attaque, on perçoit ici les vestiges de l’influence de l’ancien Empire russe à travers la brigade cosaque perse.

Cette brigade, formée par des Cosaques russes à la fin des années 1870, à la demande de Naser ad-Din Chah, avait pour but de relever le niveau de l’armée perse qui, dans ces années, était assez faible. Ce corps d’armée joua un rôle important, car il servit entre autres de garde pour le chah. Pendant de longues années, la brigade ne fut dirigée que par des Russes, mais à la suite de la révolution russe, Reza Khan en devint le commandant.

Reza Khan a donc su profiter à différents niveaux des intérêts opposés des grandes puissances occidentales. Son ascension a pu se faire grâce à un corps d’armée initialement créé par des Russes, grâce à l’approbation des Britanniques, mais aussi grâce à ses propres victoires militaires, telle que la répression de l’insurrection au Guilan. Restaurant l’intégrité du territoire de la Perse, il a gagné en crédibilité et en légitimité en devenant Reza Chah Pahlavi, « père fondateur » de l’Iran moderne. Il tachera le long de son règne de n’être le vassal d’aucune puissance occidentale, se préoccupant de reconstruire le pays à sa façon, en réduisant l’influence de l’URSS et de la Grande-Bretagne. Quinze ans après son ascension sur le Trône du Paon, Reza Chah, soupçonné de sympathies pour l’Allemagne, sera toutefois contraint par les Britanniques et les Soviétiques d’abdiquer en 1941, au moment de l’occupation anglo-soviétique.


Sources :

Elisabeth Drobot
Elisabeth Drobot

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Elisabeth Drobot (20 février 2026). Enzeli 1920 : tensions internationales sur l’interface russo-iranien. RussieInterfaces. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15qly


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