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Entre manuscrits et imprimés : les décisions de l’auditeur Giacomo dal Pozzo

Rémi Demoen

Giacomo dal Pozzo, dit Jacopo Puteo (1495-1563)1, fut l’un des premiers auditeurs de la Rote romaine à voir son nom attaché à des recueils imprimés de Decisiones. Dans le paysage éditorial du XVIe siècle où les volumes de décisions rotales se cantonnaient principalement aux contenus médiévaux rassemblés par le canoniste Gilles Bellemère (1342-1407)2, Puteo fut synonyme de nouveauté. À la suite des auditeurs Guillermo Cassador (1477-1527), Luis Gómez (c. 1484-c. 1542) et Juan de Mohedano (c. 1482-c. 1550)3, c’est sous son autorité que parut un recueil consacré aux décisions rendues par le prestigieux tribunal, et pas moins de dix rééditions de ses Decisiones D. Iacobi Putei virent le jour en Europe entre 1582 et 1620, notamment à Rome et Venise – un succès que n’ont pas égalé les recueils parus précédemment sous les noms de ses collègues. Les catalogues de bibliothèques anciennes et les nombreuses marques de lecture dans les exemplaires de ce recueil trahissent l’importance de celui-ci dans la culture juridique du tournant du XVIIe siècle. D’un côté, les décisions rédigées par Giacomo dal Pozzo entre 1540 et 1551 constituent l’un des socles de la casuistique juridique rotale, une référence essentielle qui se retrouve ensuite dans la majorité des recueils de décisions de l’époque moderne sous la forme du renvoi abrégé « Put. ». De l’autre, les différentes impressions concurrentes de son manuscrit participent d’une matrice éditoriale qui sera reprise durant tout le XVIIe siècle. Autant de raisons de s’intéresser à Jacopo Puteo et, plus encore, à l’histoire éditoriale de ses décisions telles qu’elles se diffusèrent en Europe entre 1582 et 1620.

Il n’existe pas d’étude consacrée à Giacomo dal Pozzo. Les détails biographiques sur lesquels s’appuie la recherche depuis le XIXe siècle se résument à ce qui fut inscrit sur son tombeau, visible à Rome dans l’église Santa Maria sopra Minerva4.

D. O. M.

JACOPO PVTEO NICIENSI S. R. E. PRESB. CARDIN.

PRAECIPVO AC INTEGERRIMO VIRO QUI SVMMAM

JVRIS VTRIUSQVE

SCIENTIAM ITA CVM SVMMA PROBITATE CONIVNXIT

VT VNIVS REIPVBLICAE CONSTITVENDAE DISCIPLINAEQVE

VETERIS

RENOVANDAE PRAECIPVVS AVCTOR VOTIS BONORVM

EXPETERETUR

OBIIT VI KAL. MAII 1563 VIXIT ANNOS 68

ANTONIUS PUTEUS ARCHIEPISCOPUS BARENSIS

NEPOS P.

Né à Nice le 13 février 1495, Jacques du Puys était issu d’une puissante famille provençale liée à l’île de Majorque. Après s’être formé aux deux droits à l’université de Bologne, il entra au service du grand prélat et juriste qu’était le cardinal Pietro Accolti, ancien doyen de la Rote romaine5. Sous le pontificat de Paul III, il fut à son tour nommé auditeur, puis doyen du tribunal au sein duquel il siégea durant onze ans. Devenu archevêque de Bari puis cardinal en 1551, il quitta la Rote et siégea dans divers dicastères (Tribunal suprême de la signature apostolique, Congrégation du Saint-Office). L’importance qui fut la sienne dans les curies de Paul IV et de Pie IV s’illustre enfin par son implication directe dans la préparation de la troisième séance du Concile de Trente de 1563, séance pour laquelle la maladie l’empêcha finalement de remplir la fonction de légat6.

Comme en témoigne son épitaphe, l’éclat de la carrière de Giacomo dal Pozzo se rapporte moins à la Rote qu’au cardinalat et à son rôle dans la réforme de l’Église. Pourtant, ses années au service du tribunal entre 1540 et 1551 ont été, par bien des aspects, fondatrices dans la diffusion à grande échelle des décisions rotales. Parmi les rares contenus inédits sur la Rote romaine du XVIe siècle, les manuscrits de Decisiones de Puteo furent les premiers à se diffuser à grande échelle. Dans les grands foyers typographiques d’Europe, on activa les presses pour éditer une première version de son recueil comprenant 1309 décisions, réparties en trois livres : un premier de 453 décisions rendues entre 1540 et 1543, un second de 428 décisions allant de 1543 à 1547 et un dernier de 428 décisions couvrant les années 1547 à 1551 — l’ensemble étant systématiquement complété d’un index alphabétique.

Au regard de cette position à la fois inédite et originale, on se propose de retracer la chronologie des éditions de son recueil, avant d’en venir au détail des manuscrits qui ont circulé dans les enseignes d’imprimeurs-libraires européens.

Chronologie des éditions

Les décisions de l’auditeur et doyen de la Rote Giacomo dal Pozzo ont fait l’objet de onze éditions entre 1582 et 1620. Situer ces volumes dans l’espace et le temps permet de distinguer trois phases principales qui ont rythmé le travail éditorial.

Entre 1582 et 1583, soit presque deux décennies après la mort du cardinal, trois éditions du texte parurent successivement à Cologne, Venise et Lyon. Il s’agit là d’une première phase d’expérimentation autour de contenus inédits. Lorsque Johann II Gymnich, imprimeur-libraire de Cologne, se procura des manuscrits liés à Puteo en 1582, le marché du livre ne comptait que quelques exemples sporadiques de recueils de décisions d’auditeurs du XVIe siècle7. L’originalité du volume incita le Vénitien Francesco Ziletti et le Lyonnais Charles Pesnot à le copier rapidement, les deux exemplaires étant publiés en 1583 (voir l’image 1).

Image 1 : Exemples des frontispices pour chacune des trois éditions parues à Cologne, Lyon et Venise entre 1582 et 1583, conservées respectivement à la Bayerische Staatsbibliothek de Munich, à la Complutense de Madrid et à la Biblioteca Francescano-Cappuccina Provinciale de Milan.

Il fallut ensuite attendre les années 1590 pour que des imprimeurs-libraires européens rééditent ce même contenu. Alors que les impressions de recueils inédits d’auditeurs du XVIe siècle connaissaient une accélération8, les enseignes lyonnaises et vénitiennes proposèrent à nouveau les Decisiones de Puteo. D’une part, le libraire Pierre Landry s’essaya en 1596 à écouler les stocks hérités de son oncle Charles Pesnot ; il reprit les exemplaires invendus de 1583, actualisa le frontispice et inséra simplement son nom dans l’adresse au lecteur. De leur côté, trois enseignes vénitiennes proposèrent simultanément une même édition en 1598, toutes sortant des presses de Marco Claseri. À l’instar de Pierre Landry, les libraires Alessandro Vecchio, Giulio Burchioni et le Romain Giovanni Martinelli profitèrent de l’intérêt croissant que suscitait le genre des décisions rotales pour rééditer à l’identique le contenu de 1583 (voir l’image 2).

Image 2 : Exemples des frontispices pour chacune des quatre éditions parues entre 1596 et 1598, conservées respectivement à la Complutense de Madrid, à la Biblioteca comunale Mozzi-Borgetti de Macerata et à la Biblioteca diocesana sezione di Bitonto.

Au tournant du XVIIe siècle, les recueils de Giacomo dal Pozzo apparaissaient ainsi comme une constante dans un marché des Decisiones en pleine évolution, façonné par les impulsions successives de grands libraires et juristes tels Damiano Zenaro ou Prospero Farinacci. En tant que prémices d’un genre éditorial qui, par la suite, se diffusa à grande échelle en Europe, ses décisions furent réimprimées à chaque décennie. À Venise par exemple, Alessandro Vecchio réédita à l’identique son recueil en 1608, quand les héritiers de Girolamo Scoto en proposèrent pour la première fois une version en 1610. Toutefois, la vraie nouveauté concernant les décisions de Giacomo dal Pozzo ne survint que deux ans plus tard.

Au début du XVIIe siècle, les Papes Clément VIII et Paul V chargèrent successivement Francisco Peña (c. 1540-1612), doyen de la Rote et grand bibliophile, de faire publier les manuscrits autographes des décisions de Giacomo del Pozzo qui étaient en sa possession. Le décès du canoniste aragonais durant l’été 1612 ne retarda en rien le projet éditorial qui parut la même année à la marque romaine de la Typographia Cameræ Apostolicæ, sous le patronage de l’avocat Francesco Rubeo. La version se distinguait à bien des égards de celles qui circulaient en Europe depuis 1582. Au-delà d’un nombre différent de décisions par livres (443 pour le premier, 516 pour le second, 428 pour le dernier), l’exemplaire présentait de riches annotations marginales dues à Peña lui-même. De plus, cette version s’accompagnait d’un second volume intitulé Decisiones per Titulos Divisæ sive Epitome Decisionum. Il s’agissait d’une version abrégée du recueil comptant seulement 106 pages qui, en bon instrument de travail des juristes, résumait de façon succincte le contenu de chaque décision.

Image 3 : Frontispice des deux éditions romaines de 1612. Bibliothèque Complutense de Madrid et Biblioteca Nazionale Centrale de Rome.

Plusieurs indices suggèrent que l’édition de 1612 constitua l’un des grands succès de l’histoire éditoriale des décisions de la Rote romaine dans l’Europe du premier XVIIe siècle. Outre les nombreux exemplaires annotés aujourd’hui conservés dans les bibliothèques, notamment en Espagne, on observe au gré des volumes ultérieurs de Decisiones, tant dans le contenu imprimé que dans les notes manuscrites insérées dans les marges, des références systématiques à ce contenu. Cet intérêt réel pour le recueil explique enfin que la Typographia Reverendæ Cameræ Apostolicæ en ait proposé en 1620 une réédition à l’identique.

La chronologie ainsi esquissée soulève la question des manuscrits, de leur circulation à l’échelle de l’Europe et des raisons qui incitèrent des imprimeurs-libraires tels Gymnich à en proposer une édition imprimée.

Le travail éditorial de Johann II Gymnich (1582)

Établi à Cologne, Johann II Gymnich est une pierre angulaire du commerce du livre dans l’espace germanique du second XVIe siècle. Dès 1581, on trouve imprimée sous sa marque une édition des Do. De Rota Decisiones Novæ Antiquæ et Antiquores, un recueil de décisions rotales du XIVe siècle. C’est dans la continuité directe de ce premier volume que Gymnich proposa en 1582 un exemplaire inédit dédié à Giacomo dal Pozzo.

Image 4 : Mise en regard des deux éditions de Gymnich de 1581 et 1582. À gauche, la page 50 des Do. De Rota Decisiones Novæ, Antiquæ et Antiquores, à droite la page 21 du recueil des Decisiones de Puteo. Bayerische Staatsbibliothek de Munich.

D’un point de vue formel, la filiation entre les deux recueils est manifeste. Gymnich reprit exactement la mise en page de ses Do. De Rota Decisiones Novæ Antiquæ et Antiquores de 1581, laquelle est à chercher dans le travail éditorial qu’avaient effectué des juristes français du premier XVIe siècle comme Pierre Rebuffe. En ce sens, l’imprimeur-libraire colonais n’inventait rien, reprenant à l’identique le modèle développé par les enseignes lyonnaises durant les années 1550 et qui se structurait de la façon suivante : un Epitome (condensé, abrégé) de quelques lignes introduisant le sujet de la décision, les Summaria (sommaires) en points numérotés qui résument les grands axes la structurant, puis la Decisio à proprement parler, soit le développement de chaque point de Summarium en les signalant dans la marge (voir l’image 4)9. Dans le cas du recueil de Puteo, soulignons le caractère inégal du contenu même des décisions, certains textes s’étendant sur plusieurs pages quand d’autres n’excèdent pas la dizaine de lignes.

Le travail d’édition, tel qu’il fut proposé pour la première fois par Gymnich, pose alors deux questions : celle du contexte éditorial justifiant l’impression du texte et, de l’autre, celle de la source manuscrite utilisée. L’imprimeur-libraire colonais y répondit dans sa dédicace à l’évêque de Wurtzbourg du 22 mars 158210. Il commence par restituer l’attrait des juristes de son temps pour les décisions rotales, et ce parce qu’elles tranchent une diversité de cas avec autorité, faisant « qu’elles sont souvent préférées à l’opinion commune des docteurs » (« ut communi Doctorum sententiæ sæpe præferantur »). Il rappelle également l’intérêt qu’avait suscité son exemplaire des Do. De Rota Decisiones Novæ Antiquæ et Antiquores auprès de l’évêque de Wurtzbourg, au point d’en recevoir une récompense de sa part, sous la forme d’un cratère d’argent. Or, l’attention que prélats et praticiens du droit portaient aux décisions rotales se trouvait trop souvent entravée par l’abondance même des autorités et des contenus, dont la nature foisonnante compliquait la lecture. C’est ici que l’auditeur Giacomo dal Pozzo entre en scène. Dans l’immense forêt des opinions (« ex immensa opinionum sylva sepastas»), il avait su sélectionner et isoler, tel un agriculteur diligent (« diligentis agricolæ »), des contenus concis et utiles aux juristes. Pour cette raison précise, Gymnich s’était procuré à Rome une version des manuscrits de l’ancien doyen de la Rote, en vue de les diffuser à grande échelle.

Ces livres, que j’ai fait apporter jusqu’ici depuis la ville à grands frais et dépenses, et que j’ai fait, une fois apportés, purifier des fautes d’une mauvaise orthographe, je résolus de rendre publics, pour la faveur de tous les étudiants, des avocats et même des juges (car il importe beaucoup qu’ils soient publiquement accessibles), alors qu’ils étaient jusque-là demeurés du domaine privé.11

Toujours dans sa dédicace, l’imprimeur-libraire indique avoir obtenu une première version manuscrite des mains de « D. Joannis Pauli Ptolomæi », ancien auditeur et doyen de la Rote romaine, en activité jusqu’en 154712. Face aux lacunes manifestes de ce texte, il s’en était finalement procuré un autre dont il ne précise pas l’origine. Il est probable que plusieurs copies des décisions de Puteo circulaient dans les bibliothèques romaines de la fin du XVIe siècle, comme le suggèrent les inventaires aujourd’hui disponibles. On sait par exemple que, outre le doyen Francisco Peña,  le juriste Sigismondo Scaccia (1564-1634), comme le cardinal et bibliothécaire du Vatican Scipione Cobelluzzi (1564-1626) possédaient des décisions manuscrites de Puteo13.

L’édition colonaise des Decisiones D. Iacobi Putei renseigne donc d’abord sur l’impulsion que donnèrent certains grands prélats — ici l’évêque de Wurtzbourg — pour voir imprimer de nouveaux contenus liés à la Rote romaine. S’il dédia son recueil à l’évêque, Gymnich répondait plus largement aux attentes d’un lectorat spécialisé, attentif aux manières dont les causes les plus complexes étaient traitées par le tribunal civil le plus prestigieux de l’Europe catholique, et le seul dont les décisions étaient motivées et diffusées auprès du public. L’adresse au lecteur du Lyonnais Charles Pesnot dans son édition de 1583 est à ce titre explicite : il explique que le succès de l’exemplaire colonais parmi les juristes allemands l’a incité à reprendre celui-ci à l’identique :

Ayant appris que les juristes avaient tiré un profit extraordinaire de la toute récente édition des Décisions de Jacopo Puteo, et que celles-ci avaient été accueillies partout avec un tel applaudissement […]14.

Insistant sur la distance qui sépare ses lecteurs du Saint-Empire romain germanique, Charles Pesnot souhaitait porter au plus vite le contenu à la lumière gallicane (« primo quoque tempore hac Gallicana luce donarem »).

Le second élément mis en lumière par l’édition colonaise de 1582 concerne l’importance des collections manuscrites de Decisiones qui s’élaboraient et circulaient dans la Rome de Grégoire XIII et Sixte V. Les fonds de la Bibliothèque apostolique vaticane présentent aujourd’hui de nombreux répertoires manuscrits qui recensent et indexent selon des logiques alphabétiques les décisions des auditeurs de la Rote romaine du milieu du XVIe siècle. Les volumineux registres conservés sous les cotes Vat.lat.5648 à 5662, dont plusieurs sont annotés d’un ex-libris « di Castello », restituent par exemple un vaste travail d’organisation et de mise en forme manuscrite de l’activité de la Rote. L’auditeur Puteo en était une figure d’autorité parmi d’autres de ces collègues, tels que Jacopo Simonetta, Marcello Crescenzi, Guillermo Cassador, Nicolas de Aragonia, Juan de Mohedano ou Achilles de Grassis15. Probablement élaborés par les juristes actifs dans l’orbite du tribunal durant le second XVIe siècle, ces écrits pluriels témoignent du labeur accompli sur les décisions manuscrites en vue de disposer d’instruments de travail à jour. C’est dans ce contexte précis de multiplication des ressources manuscrites sur les décisions de la Rote romaine que parurent les Decisiones D. Iacobi Putei. Mais en quoi consistait le travail éditorial qui distingue une simple écriture grise, outil quotidien du juriste, d’un manuscrit préparé en vue d’une publication ? Deux manuscrits originaux conservés à la Bibliothèque apostolique vaticane nous permettent de le préciser.

Deux exemplaires manuscrits des décisions de Giacomo dal Pozzo

Deux versions manuscrites des décisions de Giacomo dal Pozzo sont conservées dans les fonds de la Bibliothèque apostolique vaticane. L’une d’elles, annotée d’un ex-libris « Di Castello », présente trois recueils distincts à l’écriture soignée (le premier de 282 feuillets, le seconde de 347 et le dernier 218), lesquels reprennent la structure en trois livres des décisions de Puteo, mais sans les numéroter16. L’autre version, ornée sur sa couverture d’un « Ex libris Fran.ci Peniæ Rotæ Romanæ Decani », ne comprend que les deux premiers livres (l’un de 200 feuillets et l’autre de 186)17. Chacun de ces manuscrits est à réinscrire dans des collections plus vastes. On l’a dit, l’ex-libris « Di Castello » apparaît sur une série de répertoires et d’index manuscrits de la Vaticane liés au travail de la Rote romaine du milieu du XVIe siècle. De même, l’inventaire de la bibliothèque de Francisco Peña, produit de son vivant par le Saint-Office, renseigne sur les 73 recueils de Decisiones qui étaient en sa possession tant sous forme d’imprimés que d’écrits « manoscritti » ou « a penna ». Parmi eux se trouvent les « 2 Puteo manus.te tom. 6 »18.

Du point de vue du contenu, les deux versions sont proches. Elles présentent des index alphabétiques avec des renvois aux feuillets, un Epitome pour chaque décision suivi d’un développement identique à quelques exceptions près. Notons qu’aucune décision ne compte de Summarium, soit le sommaire des points thématiques suivant l’Epitome, qui guident la lecture de la Decisio. En prenant pour exemple la première décision, laquelle n’est pas stricto sensu une décision rotale mais l’une des « notes de Puteo dans une affaire confiée à lui-même et à d’autres avocats » (« quod non erant decisions rotales, sed Putei notationes in causa extra Rotam sibi et aliis advocatis commissa »)19, on observe de légères modulations de contenu.

Version du manuscrit de Francisco Peña
(BAV, Vat.lat.5400)
 Version du manuscrit « Di Castello »   (Bav, Vat.lat.5661)
An constituto cum decreto irritanti tollatur per non usum, seu saltem contrarium.
Decisio I.
Coram R.mo Contareno agebatur causa inter canonicos, et beneficatos sancti Petri, in qua fuimus adijuncti ego, Dns. Antonius Gabriellis, et Fabius Accorombonus Advocati, et per nos fuit datum dubium, an motis propria Sixti, et Clementis irritantes locationes, sive annulantes, et revocantes, cum decreto irritanti tollerentur per non usum, vel faltem contratium.
 [Dans la marge] An constito cum decreto irritanti, tollatur per non usum, seu saltem contrarium.
De mense Augusti 1540 : –
Coram R.mo Contardo agebatur causa inter Canonicos, et beneficatos s.ti Petri, in qua fuimus adijuncti ego, D. Antonius Gabrielus, et Fabius Corombonus Advocati, et per nos fuit datum dubium. An motis propria Sixti, et Clementis irritantes locationes, sive annulantes, et revocantes, cum decreto irritanti tollerentur per non usum, vel faltem contratium.

Les seules différences concernent l’ajout d’une date pour le manuscrit « Di Castello » et l’orthographe de certains noms propres (Contareno / Contardo ; Accorombonus / Corombonus) — l’ensemble des versions imprimées entre 1582 et 1620 donnant ici raison au manuscrit Peña. Pour ce dernier, l’autre spécificité réside dans l’usage abondant des marges. Plusieurs sources permettent justement de faire l’histoire des enjeux éditoriaux entourant ce travail de glose des Decisiones D. Iacobi Putei réalisé par Francisco Peña en prévision d’une publication ultérieure.

Après la mort du doyen Peña en 1612, l’avocat Francesco Rubeo prit en charge le projet d’éditer le manuscrit des décisions de Puteo20. Sa longue dédicace au Pape Paul V, insérée en ouverture de l’édition romaine, revient sur la spécificité du manuscrit Peña. Constatant le caractère corrompu des versions circulant en Europe depuis 1582, Rubeo avait eu vent que des décisions manuscrites originales de Puteo, « écrites de sa propre main, étaient conservées à Rome, dans l’illustre et riche bibliothèque du très révérend seigneur François Peña, doyen de la Rote »21. Une fois le manuscrit en main, Francesco Rubeo prit soin de recopier le contenu tout en l’organisant selon la tripartition en usage depuis le milieu du XVIe siècle : Epitome, Summarium et Decisio. S’il ajouta systématiquement un sommaire des points discutés, il veilla à conserver à l’identique les notes marginales rédigées par Peña :

De plus, puisque cet auditeur très éminent et très savant avait souvent ajouté, dans les marges desdites décisions, de nombreuses additions qui lui semblaient utiles, j’ai estimé qu’il fallait les ajouter également ; en y apposant certains astérisques, afin que l’on comprenne aussitôt à quels passages chacune des additions se rapporte.22

Le riche travail d’annotation dans les marges est une caractéristique du manuscrit Peña qui a été reproduite non sans quelques adaptations lors du passage sous les presses de la Stamperia Camerale de Rome. Le fait de pouvoir mettre en regard les deux versions, soit le support original et son pendant imprimé, est instructif à bien des égards. En effet, ce manuscrit préparatoire des Decisiones Iacobi Putei est l’un des seuls du genre à avoir été identifié dans les fonds de grandes bibliothèques européennes.

Image 5 : Mise en regard des décisions 12 et 13 ainsi que des commentaires marginaux qui les accompagnent, à gauche dans le manuscrit Peña (f° 11), à droite dans l’édition romaine de la Typographia Camaræ Apostolicæ de 1612 (p. 10). BAV, Vat.lat.5400 ; Bibliothèque Complutense de Madrid.

L’exemple des décisions 12 et 13 offre une illustration explicite de l’importance des marges dans la version manuscrite comme imprimée. Dans les deux cas, les commentaires de Francisco Peña enserrent le texte de la décision et le complètent de nombreuses références à des contenus juridiques des XVe et XVIe siècles. Elles concernent ici les Consilia et Resolutiones d’Étienne Bertrand (Stephani Bernardi, c. 1434-c. 1516), les décisions de l’auditeur Guillermo Cassador ou les écrits, plus anciens, du juriste Paolo di Castro (1360-c. 1447). Dans le manuscrit, les renvois sont signalés par des croix (« x », « + »), des tirets (« — ») et un « F », ce dernier indiquant une incise à la fin d’une phrase. Dans la version imprimée, les différents symboles ont été uniformisés par un unique astérisque ; les notes marginales font elles aussi l’objet d’une organisation par le Summarium, Rubeo prenant soin de numéroter ce qui est consigné « In Apostilla ».

Ainsi puis-je affirmer véritablement que, dans cette édition, les décisions de Puteo ont été reproduites comme si l’autographe lui-même, c’est-à-dire l’original, était placé sous tes yeux. Je n’ai ajouté que des numéros, comme une sorte d’index des doctrines et des propositions contenues dans les décisions, afin que tes études deviennent plus légères et plus faciles.23

Ainsi envisagée, la figure de Giacomo dal Pozzo, telle qu’elle est mobilisée dans les manuscrits et les imprimés du tournant du XVIIe siècle, est représentative d’un moment précis de l’histoire éditoriale des recueils de Decisiones. Alors que les juristes romains du milieu du XVIe siècle élaboraient des instruments manuscrits de plus en plus précis pour suivre l’activité récente du tribunal (index, répertoires, minutes de décisions), la demande croissante d’un lectorat spécialisé conduisit les imprimeurs-libraires d’Europe sur les traces de contenus inédits. En ce sens, la rapide diffusion des Decisiones D. Iacobi Putei entre Cologne, Venise et Lyon dès 1583 annonçait une tendance qui s’accéléra plus encore durant les années 1590. Sous l’impulsion de la Stamperia Camerale créée par Sixte V en 1589, les manuscrits de décisions des auditeurs du premier XVIe siècle furent parmi les premiers textes qu’édita Paolo Blado, le nouvel Impressor camerale de la Curie romaine. Ainsi, les décisions de Giacomo dal Pozzo ouvrirent une vaste entreprise éditoriale qui s’attachait à raconter un premier âge d’or du tribunal moderne, lequel s’incarnait dans les figures de Juan de Mohedano, d’Achilles et César de Grassi, de Marcello Crescenzi, puis dans celles de Séraphin Olivier-Razali (1538-1609) et de Francesco Mantica (1534-1614)24.

Sources :

Decisiones seu conclu. auree collect. per Guielmum Cassadorem episcopum Algarensem…, Venise, Michele Tramezzino, 1540.

Commentaria R.P.D. Ludovici Gomes episcopi Sarnensis in regulas cancellariæ iudiciales…, Rome, Antonio Blado, 1540.

Decisiones Rotæ Novæ, Antiquæ et Antiquores…, Lyon, à la Salamandre [frères Senneton], 1555.

Testamentum Cardinalis Putei, Rome, Antonio Blado, 1561.

Decisiones Rotæ Romanæ ab ad modum…Ioanne Mohedano…collectæ…, Bologne, Francisco Pisani, 1578.

Do. De Rota Decisiones Novæ Antiquæ et Antiquores…, Cologne, Johann Gymnich, 1581.

Decisiones D. Iacobi Putei Jurisconsulti Præclarissimi ac Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris et demum Sanctæ Romanæ Ecclesiæ Cardinalis…, Cologne, Johann Gymnich, 1582.

Decisiones D. Iacobi Putei Jurisconsulti Præclarissimi ac Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris et demum Sanctæ Romanæ Ecclesiæ Cardinalis…, Lyon, Charles Pesnot, 1583.

Decisiones R.P.D. Iacobi Putei, Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris, & S.R.E. Cardinalis…, Venise, Francesco Ziletti, 1583.

Decisiones R.P.D. Marcelli Crescentii Rotæ auditoris postæ sanctæ Romanæ Ecclesiæ cardinalis…, Rome, Marcantonio Moretti, 1589.

Decisionum novissimarum Diversorum Sacri Palatii Apostolici Auditorum, Volumen Primum, Venise, apud Damianum Zanrium, & Hieronymum Francinum, 1590.

Decisiones Sacræ Rotæ Compendiariæ quidem, sed graves, & in foro sæpè agitatæ. Per R.P.D. Achillem de Grassis Nobilissimum Bononiensem, eiusdemq. Rotæ Auditorem præstantissimum, tandemq. Montis Falisci Episcopum religiosismum lucubratæ…, Rome, Paolo Blado, 1590.

Decisiones Sacræ Rotæ Præclara, subtiliq. Juris arte, & doctrina excultæ. Per R.P.D. Cæsarem de Grassis Nobilissimum Bononiensem, Apostolicum Prothonotarium, eiusdemque Rotæ Auditorem, causarumque huiusmodi relatorem præstantissimum, atque integerrimum lucubratæ…, Rome, Paolo Blado, 1590.

Decisiones rotae romanae, a R.P.D. Ioanne Mohedano dim eiusdem Rotæ auditore integerrimo, & Ravellen. episcopo religiosissimo, collectæ…, Rome, Paolo Blado, Marcantonio Moretti, 1591.

Decisiones D. Iacobi Putei Jurisconsulti Præclarissimi ac Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris et demum Sanctæ Romanæ Ecclesiæ Cardinalis…, Lyon, Pierre Landry, 1596.

Decisiones R.P.D. Iacobi Putei, Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris, & S.R.E. Cardinalis…, Venise, Alessandro Vecchio, 1598.

Decisiones R.P.D. Iacobi Putei, Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris, & S.R.E. Cardinalis…, Venise, Giulio Burchioni, 1598.

Decisiones R.P.D. Iacobi Putei, Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris, & S.R.E. Cardinalis…, Venise, Giovanni Martinelli, 1598.

Decisiones R.P.D. Iacobi Putei, Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris, & S.R.E. Cardinalis…, Venise, Alessandro Vecchio, 1608.

Decisiones D. Iacobi Putei Jurisconsulti Præclarissimi ac Sacri Palatii Apostoloci Causarum Auditoris et demum Sanctæ Romanæ Ecclesiæ Cardinalis…, Venise, héritiers de Hieronymo Scoto, 1610.

Decisiones Iacobi Putei olim Rotæ Auditoris postmodum S.R.E. Cardinalis…, Rome, Typographia Cameræ Apostolicæ, 1612.

Decisiones per Titulos Divisæ, sive Epitome Decisionum Iacobi Putei olim Rotæ Auditoris postmodum S.R.E. Cardinalis…, Rome, Typographia Cameræ Apostolicæ, 1612.

Decisiones Iacobi Putei olim Rotæ Auditoris postmodum S.R.E. Cardinalis…, Rome, Typographia Reverendæ Cameræ Apostolicæ, 1620.

Bibliothèque apostolique vaticane (abrégé BAV), Vat.lat.5661 à 5663.

BAV, Vat.lat.5400 et 5401.

BAV, Barb.lat.3115.

Bibliographie :

Cerchiari, Emmanuele, Capellani papae et apostolicae sedis auditores causarum sacri palatii apostolici seu Sacra Rota romana ab origine usque ad diem 20 septembris 1870. Relatio historica – juridica, vol. 3, Romae, typis pol. Vaticanis, 1919-1921.

Domenico Carutti, « Di un nostro maggiore ossia di Cassiano Dal Pozzo il Giovane », Atti della Reale Accademia dei Lincei, vol. III, pars terza, Roma, Tipi del Salviucci, 1876, p. 17-39

Elena Valeri, “Three Inventories, Two Brothers, and a (Missing) Library: The Book Collection of Cassiano and Carlo Antonio dal Pozzo”, Benedetta Borello, Laura Casella (ed.), Paper Heritage in Italy, France, Spain and Beyond, (16th to 19th centuries). Collector Aspirations & Collection Destinies, Routledge, Oxon/New York, 2024.

Marco Nicola Miletti, Stylus judicandi. Le raccolte di “Decisiones” del Regno di Napoli in età moderna, Napoli, Jovene, 1998.

Feci, Simona, « Mantica, Francesco Maria », Dizionario biografico degli Italiani Treccani, vol. 69 (2007), https://www.treccani.it/enciclopedia/francesco-maria-mantica_(Dizionario-Biografico)/

Notes

1 Giacomo dal Pozzo fut auditeur de Rote de 1540 à 1551. Cerchiari, p. 95.

2 Gilles Bellemère fut auditeur sous Grégoire XI. Cerchiari, p. 34.

3 Guillermo Cassador fut auditeur de 1511 à 1525, Luis Gómez de 1529 à 1545 et Juan de Mohedano de 1533 à 1551. Cerchiari, p. 85, 91, et 93.

4 Domenico Carutti, p. 36.

5 Pietro Accolti fut auditeur puis doyen de la Rote romaine entre 1492 et 1505. Cerchiari, p. 74.

6 Testamentum Cardinalis Putei, Rome, Antonio Blado, 1561.

7 Par exemple : Decisiones Rotæ Romanæ ab ad moodum…Ioanne Mohedano…collecæ…, Bologne, Francisco Pisani, 1578.

8 Par exemple celles Marcello Crescenzi (1500-1552), auditeur de 1529 à 1542, Achilles de Grassi (1498-1555), auditeur de 1547 à 1551, et son frère César, auditeur de 1572 à 1591. Cerchiari, p. 92, 98 et 110.

9 Decisiones Rotæ Novæ, Antiquæ et Antiquores…, Lyon, à la Salamandre [frères Senneton], 1555.

10 Decisiones D. Iacobi Putei…, Cologne, Johann Gymnich, 1582, dédicace.

11 « Eos cum huc ex urbe ad nos, magnis certè sumptibus atque impendiis afferri, allatosq ; a mendis malæ orthographiæ repurgari curassem ; quæ privati hactenus iuris fuerant, hoc tempore in gratiam omnium studiosorum, advocatorum, atque etiam judicum (quorum ut publicè prostarent, multum certè interest) publicas facere volui », Ibid.

12 Cerchiari, Capellani papae et apostolicae sedis auditores causarum, p. 95.

13 Elena Valeri, p. 195. Voir également : BAV, Val.lat.5400.

14 « Cum incredibilem quendam fructum ex recenti admodum editione Decisionum D. Jacobi Putei a juris studiosis perceptum intelligerem, tanto omnium applausu eæ sunt ubique entium exceptæ […] », Decisiones D. Iacobi Putei…, Lyon, Charles Pesnot, 1583.

15 En dehors des séries Vat.lat.5648 à 5662, voir également les séries Vat.lat.6478, Vat.lat.14085, Borg.lat.50 et Borg.lat.79.

16 BAV, Vat.lat.5661 à 5663.

17 BAV, Vat.lat.5400 et 5401.

18 BAV, Barb.lat.3115, f° 25.

19 Decisiones Iacobi Putei…, Rome, 1612, adresse au lecteur.

20 Marco Nicola Miletti, p. 261.

21 « Sed cum postea innotuisset, Putei decisiones manu eiusdem scriptas, Romæ in illustri & copiosa biblioteca Reverendiss. D. FRANCISCI PENIÆ Rotæ Decani asservari […] », Decisiones Iacobi Putei…, Rome, 1612, adresse au lecteur.

22 « Rursus quoniam Auditor ille gravissimus et doctissiumus, multas sæpe additiones, quæ sibi profuturæ videbantur, in marginibus prædictarum decisionum addiderat, ego illas quoque addendas existimavi; appositis quibusdam asteriscis, ut protinus intelligeres, quibus locis quælibet additio responderet », Ibid.

23 Itaque verè affirmare possum, in hac editione PUTEI decisions perinde fuisse repræsentatas, ac si autographum, sive, originale ipsum, oculis tuis obiiceretur. Solos numeros adjunxi, quasi indices doctrinarum, et assertionum, quæ in decisionibus continentur, ut studia tua, et leviora & faciliora redderentur », Ibid.

24 Séraphin Olivier-Razali fut auditeur de 1564 à 1602 et Francesco Mantica de 1586 à 1596. Cerchiari, p. 106 et 116.


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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
remidemoen (24 avril 2026). Entre manuscrits et imprimés : les décisions de l’auditeur Giacomo dal Pozzo. Rotarom. Consulté le 27 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/164s4


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