Les Kalinagos : « The Island Caribs, now and then » (Partie 1)
Qui sont vraiment les Kalinagos1 ?
Ceci est la question que je me pose en tant qu’étudiante en archéologie des Amériques et plus largement en sciences humaines depuis 2020.
Après avoir étudié l’Amazonie d’un point de vue aussi bien archéologique qu’ethnohistorique en master à l’École du Louvre en 2018-2019, j’ai rempilé l’année suivante pour un master en archéologie à l’University College de Londres, alors bien décidée à en apprendre davantage sur une de ses aires géoculturelles voisines : la Caraïbe.

Carte montrant la proximité entre l’Amazonie et l’aire caraïbe (Grandes et Petites Antilles)
Deux sœurs jumelles mal-aimées : les archéologies amazonienne et caribéenne
Ayant précédemment travaillé sur la naissance de l’archéologie amazonienne ainsi que sur son développement au cours des XIXe et XXe siècles, je m’étais rendu compte qu’il pouvait souvent y avoir un fossé entre la réalité historique et scientifique des populations étudiées, ainsi qu’entre le discours et l’interprétation des données archéologiques qui en découlaient.
Comment les archéologues Betty Meggers d’une part, et Helen Palmatary puis Donald Lathrap d’autre part, pouvaient-ils présenter des conclusions diamétralement opposées sur des populations amazoniennes identiques, en ayant étudié des objets provenant de mêmes sites de fouilles et de mêmes collections2 ? L’époque à laquelle ces conclusions furent formulées est bien entendu un élément clé : au-delà d’un manque de moyens techniques, du peu d’avancées technologiques entraînant une certaine marge d’erreur ainsi que les différentes méthodes d’analyse adoptées, la situation politique d’alors et les clichés hérités de l’époque coloniale à la peau dure ont directement influencé les chercheurs.
Je ne fus donc qu’à moitié surprise lorsqu’au fil de mes lectures, je suis arrivée à un même constat concernant l’archéologie de la Caraïbe. Tout comme l’archéologie amazonienne, l’archéologie caribéenne fut longtemps le parent pauvre de l’archéologie américaniste : elle cumule en effet des débuts tardifs et un passé colonial lourd (ayant eu pour conséquence de vouloir faire scientifiquement entrer chaque groupe ethnoculturel dans une case bien particulière et des catégories impropres qui peinent à évoluer). À cela, s’ajoute un manque de communication évident et l’opposition commune entre les avis d’une poignée de spécialistes.
Alors que les sciences humaines ont pour but de mettre en lumière les réalités culturelles et politico-sociales de sociétés passées et présentes, fort est de constater que l’anthropologie, l’ethnologie et l’archéologie se développant à partir du XIXe siècle ont, à certains moments de l’Histoire, discriminé des populations alors vues comme primitives par bon nombre d’Occidentaux. Les chercheurs ont en effet longtemps voulu définir des populations autochtones selon un cadre de référence non taillé à leurs mesures, et les ont portraiturées de façon au mieux caricaturale, au pire totalement fausse. Tel est le cas des Kalinagos, Autochtones des Petites Antilles, longtemps appelés Caribes insulaires en français (et Island Caribs en anglais).

Kalinagos représentés comme cannibales (XVIIe siècle) et comme guerriers (XVIIIe siècle) par des Européens (Jean Moquet, 1617 dans Robiou Lamarche, 2009:27 et Ch. Plumier dans Cardenas Ruiz, 1981:55)
Culture et tradition autochtones : quelle frontière entre l’évolution et le faux ?
Je ne rentrerai pas ici dans le détail des erreurs, contradictions et débats académiques et littéraires du XXe siècle, qui trouvent en grande partie leurs origines dans des écrits coloniaux biaisés. Que signifie le terme Carib ? Revêt-il une quelconque réalité ethnoculturelle ? Quels clichés coloniaux sont attachés aux Kalinagos ? Les définir comme belliqueux et cannibales était-il une réalité, ou une manipulation de la Couronne d’Espagne ? Quel crédit accorder aux chroniqueurs européens passés ? Selon quels référentiels les Kalinagos étaient-ils perçus comme primitifs ? Pourquoi furent-ils systématiquement opposés aux Taïnos des Grandes Antilles ? Quelles approches défendaient respectivement les époux Bullen, Irving Rouse, Jacques puis Henry Petitjean-Roget, Mc Kusick, Arie Boomert, Davis et Goodwin, Taylor, Sued Badillo et Neil Whitehead ? Qu’ont apporté depuis Fitzpatrick et Giovas, Bright, Hofman et ses étudiants, Kehnen, Lenick Granberry, Lalubie, Prescod et Fraser ?
Toutes ces réflexions ont été compilées dans mon mémoire de master intitulé The Many Faces of Carib Identities : Between Archaeology and Ethnohistory produit en janvier 2021, que vous pouvez désormais consulter librement ici, ainsi que dans mon article en ligne « Du Brésil aux Antilles : lorsque des jeux de pouvoir limitent l’archéologie précolombienne3.
Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est l’actualité persistante des réflexions proposées lors de ce mémoire de master. Elles viennent désormais nourrir ma thèse de doctorat qui s’inscrit dans une réflexion plus large axée sur l’identité kalinago en général. Actuellement en cinquième année de doctorat à l’Université Paris I en co-encadrement avec l’École du Louvre, mon sujet de thèse a trait aux faux objets archéologiques amazoniens et caribéens, leurs concepts ainsi que leur expertise. Rien à voir avec la question identitaire kalinago me direz-vous ? Et bien justement, si.
En avançant dans mes recherches et dans mes tentatives de définir les différentes nuances de « faux » existant en archéologie précolombienne ainsi que leur origine, j’ai remarqué une chose saisissante : le faux peut certes résider dans des objets d’emblée conçus pour tromper, mais également dans des objets archéologiques authentiques ou des copies de musées affublés d’un discours faux, modulé ou inexact, le tout noyé dans un rendu caricatural.
Partie dans les Petites Antilles en août 2023 afin d’y effectuer un terrain pour ma thèse, je me suis rendue en Guadeloupe puis sur l’île de la Dominique, en territoire kalinago. Après avoir énormément lu sur cette population autochtone, sa survie puis son adaptation à la période coloniale, j’allais désormais dans le Nord-Est de la Dominique pour en rencontrer une partie et essayer de comprendre comment ce passé colonial avait impacté sa vie quotidienne. C’était alors l’occasion d’échanger avec des habitants locaux, Kalinagos, Afro-descendants et Européano-descendants, tout en voyant leur culture actuelle de mes propres yeux.

Localisation de l’île de la Dominique
Une fois sur place, l’historien local Lennox Honnychurch a gentiment accepté de m’accorder une interview portant sur les réappropriations culturelles actuelles auxquelles s’adonnent depuis les années 1990-2000 les Kalinagos dominiquais. J’ai ensuite pu rencontrer plusieurs personnes kalinagos de la famille Aguiste, dont Kenrick Aguiste, guide du village reconstitué kalinago Barana Aunte. Après avoir visité le village, celui-ci a pris le temps de répondre à mes questions, tout comme le chamane local et son épouse, fondateurs du Karina Cultural Group.
Pour aller plus loin, je vous invite à lire mon second article faisant office de suite à celui-ci. Une grande partie des informations qui y sont partagées est directement tirée de mon rapport de terrain de thèse d’août 2023.
Que tirent désormais du passé les Kalinagos et comment dynamisent-ils aujourd’hui leur communauté ?
- Le titre de cet article fait référence au sous-titre de la partie « A redefinition of the Island Carib status », dans The Many Faces of Carib Identities : Between Archaeology and Ethnohistory (Ninon Bour, mémoire de master en archéologie, University College London, janvier 2021).[↩]
- Cf. Ninon Bour, L’Amazonie hier et aujourd’hui : une collection archéologique au musée Thomas Dobrée de Nantes, mémoire en Histoire de l’art appliquée aux collections (M2), Ecole du Louvre, 2019 [↩]
- Article de mai 2023 accessible sur Archéodoct.fr (Éditions de la Sorbonne), issu d’une présentation faite à la Journée doctorale d’archéologie de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne (26 mai 2021), cf. https://books.openedition.org/psorbonne/112105?lang=fr [↩
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ninon Bour (23 décembre 2024). Les Kalinagos : « The Island Caribs, now and then » (Partie 1). Regards EDLiens. Consulté le 7 mai 2026 à l’adresse https://regardsedl.hypotheses.org/523
