Exposition École 2025, Lumière sur la donation d’Henri & Suzanne Baderou au Musée des Beaux-Arts de Rouen
Septembre 2024, il est midi, les couloirs sont remplis d’élèves tout juste sortis de cours. Dans une petite salle au cœur de l’École du Louvre, nous sommes dix étudiantes qui se rencontrent pour la première fois. C’est le début de la 7e édition des Expositions-École.
Nous voilà, étudiantes en master 2, spécialisées dans la recherche en histoire de l’art, en muséologie, en recherche de provenances ou professionnalisées en régie des œuvres et en médiation. A l’aube de notre dernière année académique, entre professionnalisation, préparation de concours ou peut-être futur doctorat, rien n’est encore certain, mais nous faisons déjà nos premiers pas dans la vie professionnelle grâce à ce projet.
Bien évidemment, nous ne sommes pas seules. Les équipes de l’École et du musée partenaire sont présentes à chaque étape. Et surtout nous disposons de deux guides, qui se révèlent être des piliers pour nous soutenir, nous encourager et nous accompagner.
Après Chartres, Saint-Denis, Lens… cette année c’est le musée des Beaux-Arts de Rouen qui nous accueille pour élaborer et mettre en place une exposition. Nous nous inscrivons dans un programme plus vaste : « La Saison » est une mise à l’honneur annuelle des collections rouennaises en cinq expositions, cette fois autour de la thématique du dessin. Nous concernant, le musée nous propose de célébrer les 50 ans de la donation Henri et Suzanne Baderou. Outre les tableaux et les sculptures, la donation contient 5 629 dessins. C’est une carte blanche ! Et la deadline est déjà connue, l’ouverture est prévue pour le 5 décembre 2025.
Dès la semaine suivante, nous partons pour Rouen. Au fil des mois et de nos voyages, nous rencontrons nos très nombreux interlocuteurs. On nous ouvre les portes du musée, de la documentation, du cabinet d’art graphique, des réserves, des ateliers… Nous explorons le musée et en découvrons les vastes et riches collections. Puis nous nous attaquons au cœur du sujet : les dessins collectionnés par le couple Baderou. Nous les découvrons d’abord au travers des catalogues d’expositions car nombre d’entre eux ont été exposés depuis 1975, début de la donation au musée des Beaux-Arts de Rouen.
La première impression : une collection riche, très éclectique. Et que de chefs d’œuvres ! Si nous exposons Parmesan, Le Brun et Puget, il reste encore dans le cabinet d’art graphique des dessins attribués à Tiepolo, Ingres, Greuze, Piranèse… Les dessins signés sont rares, et cette collection doit ainsi son prestige aux recherches, tout d’abord, d’Henri Baderou, historien d’art, puis des conservateurs chargés de ce fond. Si Henri Baderou a trouvé des pièces d’artistes renommés, il a aussi collectionné assidument certains artistes qu’il affectionnait, tels que Gabriel de Saint-Aubin, Nicolas de Plattemontagne ou encore Louis Brandin.
Très vite, nous comprenons que « les curiosités abondent ».1 Une armée de tirelires, une collection de chimères, des personnages fantomatiques, des satires, des sorcières, et même un dragon ! Quelques remarques de-ci de-là nous confortent dans cette idée : le goût Baderou dévoile un peu plus à chaque œuvre un certain intérêt pour l’étrange, le curieux et l’insolite. Comme l’écrit l’historien d’art André Chastel, cette collection semble « frôlée par l’ange du bizarre ».2
Grâce à une formation, nous nous intéressons à la base de données du musée où sont répertoriés presque tous les dessins. Extraction faite de la liste d’œuvre, les images défilent et nous explorons petit à petit cette donation. S’y côtoient des fragments, des œuvres monumentales, des croquis préparatoires, des compositions abouties. Tous les sujets sont représentés : paysages, portraits, costumes, sujets satiriques, figures religieuses, projets artistiques en tout genre, animaux, scènes d’histoire… La donation est si riche que, bien qu’initiée en 1975, Henri Baderou continue d’y contribuer, offrant notamment des œuvres contemporaines, tel qu’un Marfaing réalisé en 1983.
« Dessin », des précisions quant à l’usage de ce terme sont nécessaires. De prime abord, cela évoque une œuvre réalisée au crayon. Mais ce médium est bien plus complexe. L’Académie française le définit comme « Terme d’Art ». Il se dit « De la représentation d’une ou de plusieurs figures, d’un paysage, d’un morceau d’Architecture etc. soit au crayon, soit à la plume ».3 Ainsi, si le graphite est le matériau le plus courant, se retrouvent également du fusain, de la pierre noire, de la sanguine, du pastel, des crayons de couleur. Et dans cette donation, le terme « dessin » recouvre plus largement les arts graphiques car nous y trouvons également des aquarelles, des encres, des eaux-fortes… Ainsi les œuvres sont tantôt d’un gris léger, tantôt d’un noir d’encre, de toutes les couleurs et parfois mêmes enluminées. En effet, l’objet le plus ancien de la donation est un livre d’heures daté de 1460.
En parallèle du choix des œuvres, nos premières idées de médiation apparaissent. Admirer est important, pratiquer est attractif. Alors, au milieu de notre exposition, nos invités trouveront une table sensitive présentant cinq des matériaux précédemment évoqués (sanguine, pierre noire, graphite, pastel, aquarelle) pour découvrir à quoi ressemblent ces objets. Et grâce à deux maquettes de dessins en reliefs, nous avons opté pour une médiation par « le faire » : deux dessins en reliefs, issus de l’exposition, invitent le public à expérimenter. C’est à la fois intuitif, informatif et ludique.
Récemment, nous avons été interrogées : pourquoi le choix des œuvres avant celui du synopsis ? Il n’y a probablement pas de réponse universelle mais voici la nôtre. Cette exposition dispose en premier lieu d’une ligne directrice : les dessins de la donation Henri et Suzanne Baderou au musée des Beaux-Arts de Rouen en 1975. L’idée est donc de présenter les dessins de la donation en abordant de multiples axes. Partir des dessins nous a donc paru fondamental. En parallèle, nous avons appris à connaître le couple Baderou. Puisqu’Henri collectionnait autant « par sensibilité qu’en rêvant aux grands noms », élaborer la liste d’œuvres en nous appuyant sur nos propres sensibilités paraissait de bon ton.
De près de 6000 œuvres, nous avons réduit à quelques centaines. Les espaces dédiés à l’exposition ne permettaient certainement pas un tel nombre d’œuvres. Il a donc fallu poursuivre l’effort. Nous avons alors croisé les sélections des dix commissaires pour garder les œuvres qui ralliaient le plus de votes. Il nous restait encore plus d’une centaine d’œuvres. Nous en avons donc étudié des impressions sur papier pour nous décider en réunion afin d’aboutir à une sélection d’une cinquantaine d’œuvres.
S’en est suivi un temps de classement et d’organisation pour déterminer quels axes ressortaient de notre sélection. Les deux premiers ont été évidents : d’un côté représenter l’acte de la donation, de l’autre « l’insolite ». Cet insolite nous a beaucoup posé question : comment expliquer à un public que des œuvres sont plus « étranges » que d’autres ? comment démontrer qu’il ne s’agit pas seulement de notre sensibilité mais d’une idée acquise au vu de ce qu’est l’art européen du dessin ?
Progressivement, la répartition des œuvres dans les trois sections a permis la répartition dans les deux salles d’exposition et nous avons affiné nos trois axes principaux : la donation Baderou, le dessin européen au travers de la donation, et le goût « Baderou ».
Ce travail du synopsis nous a permis de revenir sur notre sélection. Pour des raisons de conservation préventive ou d’indisponibilité, quelques œuvres ont été retirées. Et pour enrichir et préciser notre propos, nous en avons ajouté une dizaine.
Et puis, enfin, nous avons vu les œuvres. Le cabinet d’art graphique est niché au cœur du musée, entre bureaux et parcours des collections permanentes. Des cadres sur tous les murs, des armoires alignées, des dizaines de boîtes de conservation, un éclairage chaud, un plancher grinçant et un mobilier ancien donnent à cette pièce tout son cachet. Tout cela et la promesse des œuvres à dévoiler.
Avant de s’engager davantage dans la présentation de l’organisation de l’exposition, il convient de revenir sur nos recherches.
Henri et Suzanne Baderou étaient un couple discret sur lequel nous disposions de peu d’informations. Les archives conservées à Rouen et au Palais du Louvre ainsi que des entretiens auprès de proches et collègues comme Pierre Rosenberg, nous ont permis de mieux les cerner.
Henri Baderou est né à Saint-Etienne le 25 décembre 1910. En 1934, il travaille et étudie aux Archives nationales avant de partir à la Fondation Custodia puis au musée de Montpellier. Historien d’art de formation, il devient par la suite marchand de dessins à Paris où il est reconnu comme expert en art. Il collabore notamment avec Germain Seligman, important marchand d’art et historien d’art, pour qui il effectue des achats d’œuvres. On compte parmi ses clients le musée de Rouen mais également le musée du Louvre, le château de Fontainebleau, le musée d’Aquitaine à Bordeaux et encore le Metropolitan Museum à New York. Marchand de chambre, minutieux et discret, il laisse peu de traces de ses activités commerciales.
Suzanne, Suzy pour les intimes, est née en 1912 à Thizy. Elle est infirmière de formation mais retourne rapidement à sa pratique artistique. Certaines de ses œuvres font partie de la donation et nous exposons notamment une céramique, un portrait de son mari et un autoportrait d’elle-même. Décédée accidentellement en 1970, c’est son mari qui décide d’inscrire son nom à la donation. Son implication dans les choix d’œuvres est méconnue mais elle a activement participé à la conservation et à la valorisation de ces œuvres, notamment par la création de montages dont il reste quelques exemplaires au musée.
Après le décès en 1970 de son épouse, Henri Baderou commence à chercher un musée à qui offrir sa collection. Par l’entremise de Pierre Rosenberg, il rencontre Olga Popovitch, alors conservatrice du musée des Beaux-Arts de Rouen. Ils tissent des liens forts et le goût pour l’art contemporain de la conservatrice encourage le donateur à enrichir sa collection d’œuvres plus récentes avec des artistes comme de Staël ou Hartung. Alors qu’elle mène une politique de modernisation du musée et de ses collections, Henri Baderou lui offre ainsi l’opportunité unique d’enrichir considérablement les collections. Il poursuivra ainsi ses dons même après le départ d’Olga Popovitch.
Au printemps, entre stages, mémoires et études, nous continuons nos recherches et nos réunions de travail. Les informations continuent d’affluer, et nous poursuivons nos préparatifs avec des étapes charnières dans la réalisation de ce projet : la liste d’œuvres validée, la scénographie qui prend forme et les idées de médiation qui se multiplient.
Le temps de la rédaction des cartels arrive. Nous nous décidons sur trois typologies : des cartels à destination des enfants, plus ludiques et joyeux ; des cartels à vocation scientifique pour présenter en détail une dizaine d’œuvres ; et des cartels simples ne comportant que les informations techniques. Après quelques débats, les cartels scientifiques deviennent officiellement des cartels « coup de cœur ». Ils reflètent ainsi notre goût et notre individualité, permettant de rappeler que cette exposition est menée par dix commissaires. À cela s’ajoutent les textes de salles, les éléments signalétiques, etc. La donation est tellement vaste qu’elle nous permet de présenter une chronologie de ce qu’est le dessin en Occident. Alors, nous préparons une frise chronologique enrichie de vocabulaire, de dates clefs… Cette dernière est un élément majeur de notre scénographie et sans doute un des grands obstacles que nous avons surmontés dans son élaboration.
La donation se compose aussi de 376 tableaux dont certains font partie du parcours permanent. Cet anniversaire est l’occasion de visiter le musée sous un nouvel angle en prolongeant l’exposition temporaire. Nos médiatrices s’emparent du sujet et créent un compagnon de visite à destination du jeune public et des familles. Illustrations du couple Baderou, reproductions d’œuvres et jeux en tout genre accompagnent le jeune visiteur dans son parcours à travers le musée pour retrouver les œuvres. Chacun est ainsi invité à découvrir la pratique du collectionnisme, ses ressorts, ses modalités et les subtilités de la notion de goût.
La Saison est un évènement culturel majeur avec des expositions importantes pour les collections de la métropole rouennaise. Le sujet et les œuvres ainsi mis à l’honneur ont le droit à un catalogue. Quelques semaines de rédaction et 22 pages plus tard, nous y sommes. Nous y retraçons le projet, nos recherches, et présentons une sélection d’œuvres de l’exposition.
Juin 2025, date décisive, nous dévoilons le projet pour la première fois au grand jour, nous présentons nos recherches et nos axes d’exposition au Festival d’Histoire de l’Art à Fontainebleau. L’année scolaire se termine en douceur et avec l’été vient le moment de terminer nos mémoires de recherche et de stage.
En parallèle, vient le temps du graphisme. Cela intervient après la rédaction du cahier des charges, la mise en concurrence et la sélection d’un prestataire. Une première proposition arrive. Certaines idées sont fabuleuses, d’autres ne rencontrent pas le succès escompté. Et en premier lieu, les couleurs font débat. C’est l’occasion de faire une exposition de dessins éclatante et la couleur des textes est un sujet très important. Les murs sont déjà bleus et verts, nous voulons une proposition qui tranche. Ce sera le rose, le rouge et l’ocre. Les allers-retours entre le graphiste, le commissariat et le musée durent tout l’été et à la rentrée, les maquettes sont prêtes.
Nos études se terminent et le projet se poursuit. Fin de scolarité pour certaines, poursuite pour d’autres, mais nous continuons de nous rencontrer une fois par semaine. Catalogue et signalétique partent en impression. Le mobilier est construit et peint. Les œuvres sont encadrées. Le montage se profile.
Octobre 2025, la signalétique est posée en premier ! Nous n’avons pas encore les œuvres mais le titre, lui, est là.
Et quel titre ! des semaines de débats pour présenter un choix à l’image de ce couple et au goût de toutes : Le dessin à l’œuvre remporte les suffrages du musée et devient le titre de la Saison. Il s’accompagne pour nous d’un sous-titre efficace : Lumière sur la donation Henri & Suzanne Baderou.
Les textes suivent, les cartels attendent cependant les œuvres.
Vendredi 21 novembre, les dessins arrivent tous au premier étage du musée. Vient alors le début de l’accrochage. Bien qu’ayant passé quantité d’heures à préparer la scénographie, il reste encore de nombreux ajustements. Tel cadre ne s’accorde finalement pas à son voisin, telle œuvre est plus grande qu’attendue, tel meuble prend trop de place dans le passage… Quatre jours de montage permettent l’ajustement de chaque détail. En parallèle, nous rédigeons, nous nous préparons puisque les premières visites sont pour bientôt. Nous tournons également, car notre dernier projet de médiation est la réalisation d’une vidéo pour présenter notre travail et mettre en valeur cette exposition.
Les cartels sont posés, la table sensorielle est placée, testée, validée. Nous installons le mobilier, remontons le rideau, déposons le canapé. L’exposition prend vie.
Jeudi 4 décembre, J – 1 avant le vernissage. C’est la visite de presse. Nous avons déjà les premiers échos de satisfaction au sein du musée. Nous présentons notre projet au public. Le premier reportage sort le vendredi, le premier article paraît le samedi.
Vendredi 5 décembre, 19 heures. Le public est présent. L’exposition ouvre ses portes, elle lui appartient.
La donation Baderou est encore loin d’avoir livré tous ses secrets, mais nous espérons vous en dévoiler les plus beaux. Nous vous souhaitons donc à toutes et tous une agréable visite et ce, jusqu’au 24 mai 2026 !
- André Chastel dans Le Monde, La donation Baderou au Musée de Rouen, les surprises d’une collection, 24 février 1977 [↩]
- Ibid [↩]
- ACADEMIE FRANÇAISE, « Définition du mot Dessin », Dictionnaire de l’Académie française [en ligne], 9ᵉ édition [consulté le 20 février 2026] [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Héloïse Bailhet (26 février 2026). Exposition École 2025, Lumière sur la donation d’Henri & Suzanne Baderou au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Regards EDLiens. Consulté le 6 mai 2026 à l’adresse https://regardsedl.hypotheses.org/1991
