Enquêter sur les radios communautaires : enjeux et perspectives

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Photo de la radio communautaire BENBA KAN de Sanankoroba-Mali, par Issiaka Touré

Pourquoi travailler sur les radios communautaires en Afrique? Cet article explique le contexte d’émergence des radios communautaires et indique comment ces canaux pourraient servir de crénaux aux différents acteurs de développement dans le but de promouvoir le développement à la base. Il évoque également implication parfaite des populations locales dans des prises de décision leurs concernant

Le choix porté sur l’étude des radios communautaire émane de nos constats sur les énormes possibilités que pourraient procurer ces canaux d’information en Afrique. Ce continent où les taux de pauvreté, d’analphabétisme, d’accès à l’électricité, à l’eau potable et de réseaux de commununication sont les plus faibles. La quasi totalité des communautés de ce continent sont ruraux vivant du secteur primaire. Elles sont tournées  sur l’oralité que sur l’écriture. Elles s’identifient aux radios communautaires, qui ont une orientation orale

L’objectif de cet article est de montrer le contexte dans lequel les radios communautaires ont pu émerger en Afrique; puis le pourquoi les populations locales africaines  ont opté pour ce canal et non sur les autres Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. En

Nous assistons depuis les années 1970 à l’émergence de nouveaux modèles de communication qui favorisent la « participation » des communautés dans les projets de développement[1]. Parallèlement vers les années 90, la déception des populations, la pression des bailleurs de fonds ont poussé les pays africains dont le Mali à adopter une nouvelle  voie de développement qu’est la décentralisation.  Cette réforme visait le « retour du pouvoir à la maison » avec la participation des communautés à leur propre développement. Ceci devait les amener, à travers leur propre responsabilisation, à prendre à bras le corps le développement de leur terroir par leur implication libre et effective. En devenant eux-mêmes les « boulangers » de leur vie, les responsables directs de leur destin, les populations devraient  faire mieux que les responsables installés dans la capitale, ne connaissant de leur milieu qu’un nom sur une carte, et n’y allant qu’au moment de rentrer les impôts[2]. C’est ainsi que les reformes politique, sociale, juridique et institutionnelle, dont la décentralisation constitue un des axes majeurs, qui  vont donner l’occasion aux populations de se prendre en charge elles-mêmes.

Ce contexte de démocratisation des années 1990 qu’ont connu les pays d’Afrique de l’Ouest n’a pas été sans conséquence sur le paysage médiatique. Ce dernier a connu des bouleversements majeurs avec la création de nouveaux médias, qui permettent une plus grande liberté d’expression aux populations.  C’est à partir de cet instant que les NTIC ont fait leur entrée sur le continent africain. La quasi-totalité des pays africains se sont vite rués sur  ces technologies. Cela s’explique par la théorie selon laquelle, si l’Afrique ne veut pas rater le train du développement et rester en marge du monde, c’est le moment ou jamais.  Malheureusement, il est ressorti des constats un déséquilibre amputé de la diffusion des NTIC. En ce sens que « les principales capitales sont bien équipées et connectées et les petites villes de l’intérieur sont largement démunies » (Tudesq, 1994, Chéneau-Loquay, 2000). Or ces dernières hébergent, non seulement la majorité des populations, mais aussi la majorité des activités agricoles, principales sources de revenus du  pays. Ces zones sont également caractérisées par des conditions financières, technologiques et humaines défavorables à la diffusion de l’Internet liées à un fort taux d’analphabétisme notamment en français, une pauvreté économique poussée, des infrastructures de télécommunication inadéquates, etc. La question se pose alors de savoir comment rendre effective l’utilisation de ces technologies en milieu rural et quelles médiations mettre en place. Des dispositifs  ont été établis pour permettre aux populations locales de jouir de certaines de  ces technologies.

Ainsi, ce contexte très particulier a permis l’émergence des radios communautaires qui, contrairement aux médias commerciaux, ont une portée principalement sociale, dans la mesure où elles favorisent la participation active au développement de la communauté et de la société.  Le Rapport MacBride, réalisé et publié à la demande  de l’Unesco relevait que « dans toutes les régions du monde, la radio  est le média le plus répandu. Dans les pays en développement, seule la  radio peut être qualifiée de moyen de communication de masse. Une très vaste proportion de l’humanité peut aujourd’hui recevoir des émissions et possède les moyens de les capter. Aucun autre moyen de communication ne peut atteindre autant de personnes à la fois, aussi efficacement, aux  fins d’information et d’enseignement, de diffusion de la culture et de récréation. La radio peut être utilisée facilement et économiquement pour atteindre des régions écartées et pour communiquer dans les nombreuses langues vernaculaires souvent sans écriture, qui existent dans les pays en développement. Presque tous les pays sont en mesure de produire des programmes radiophoniques conformes à leursn besoins politiques, à leurs modèles culturels et à leurs valeurs fondamentales. La radio est peut-être de nos jours, le moyen d’information qui a le moins subi l’emprise de la trans-nationalisation, tant pour les formes de propriété que pour la nature des programmes »[3]

En 2007, ces constats conservent leur pertinence et leur réalité. On  doit se rappeler que la radio reste encore à l’heure actuelle le média le  plus répandu à travers le monde, celui dont l’internationalisation puis la mondialisation ont été le plus rapidement réalisées même si des inégalités demeurent toujours[4]. Comme le signale (J.J. Cheval, 1994), « le traitement prioritaire de l’information locale avec radios associatives ou communautaires,  doit permettre aux citoyens et citoyennes des quartiers desservis par la station de mieux comprendre les enjeux de leurs conditions de vie, les problèmes qu’ils vivent ainsi que les conditions qui permettent leur propre épanouissement culturel ». Il enchaîne en 1997 en disant que  « le traitement de l’information nationale et internationale doit s’effectuer en fonction des intérêts et besoins de ces citoyens et citoyennes des quartiers desservis par la station. […] Ce qui permet une vision globale des différents rouages et mécanismes qui régissent l’ensemble de la société et offre par ce biais aux citoyens et citoyennes des quartiers desservis par la station, la possibilité de s’orienter dans l’action collective »

Puis,   (J.J. Cheval, 1997), d’ajouter que : « la radio permet de joindre le plus de personnes  à la fois, elle est aussi l’instrument de communication moderne le plus accessible aux populations elles-mêmes. Culturellement, la radio contourne la question de l’alphabétisation, en général, et aussi, en particulier, de l’alphabétisation dans les langues dominantes. Elle peut ainsi permettre l’expression directe des langues vernaculaires, devenant de fait un instrument de résistance contre la globaliation, un instrument de défense du pluralisme culturel, avec ses valeurs démocratiques  induites » Il affiche ainsi le rôle combien important de la radio non seulement dans la diffusion  de l’information, communication, l’implication de la radio   dans l’éducation et la mise en valeur  des langues et des cultures locales ;  mais aussi la prise de conscience des enjeux et conditions de vie des populations locales.

Comme le disait  José Ignacio Lopez Vigil, 1997 sur le Site Internet de l’AMARC (www.amarc.org): ” Lorsque la radio favorise la participation des citoyens et défend ses intérêts ; lorsque qu’elle répond aux goûts de la majorité, que c’est fait avec humour et que l’espoir demeure sa priorité ; lorsque qu’elle informe vraiment ; lorsqu’elle aide à résoudre les mille et un problèmes de la vie de tous les jours ; lorsque durant les émissions, les idées sont débattues et toutes les opinions respectées ; lorsqu’elle encourage la diversité culturelle et non l’uniformité commerciale ; lorsque les femmes transmettent des informations et ne représentent pas de simples voix décoratives ou encore un attrait publicitaire ; lorsque aucune dictature n’est tolérée, non plus que la musique imposée par les disquaires ; lorsque les paroles de tous et chacun sont entendues sans discrimination ni censure, cette radio est une radio communautaire.”

Elle est de loin le moyen le plus efficace pour diffuser l’information dans les pays en développement. En effet, selon Paul De Maeseneer « dans la plupart des pays en développement, la radio constitue, et pour longtemps encore, le principal moyen de communication de masse. Pour bien des gens, c’est la seule source d’information »[5] Comparée à la télévision et à la presse écrite, la radio demeure encore le médium roi en Afrique. Selon Jean- Marc LIOTIER (2001) : l’Internet et la téléphonie mobile contrairement à la radio communautaire pour l’africain, sont « des croyances occidentales », symbolisant la réussite économique.  Dans les sociétés africaines, le vrai pauvre selon lui est celui qui n’a pas de parenté : l’esprit de famille et le principe de la réciprocité enracinent les rapports économiques dans le maillage des rapports sociaux. Compte tenu du poids de ce cadre social et culturel, les africains ont tendance à prendre leurs distances à l’égard d’un modèle de développement pour lequel les inégalités socio-économiques sont considérées comme un des véritables moteurs du progrès[6]. Ils remettent en cause une modernisation économique imposant la destruction du lien social. Peu d’africains sont disposés à assumer une modernité aliénante qui vise à instaurer une manière d’être et d’agir centrée sur l’individualisme propre à l’Occident moderne (Jean- Marc LIOTIER, 1998).  Selon (Miche T. E,  2006) « la simple consommation de techniques étrangères est sans effet durable si elle ne s’accompagne ni de leur insertion adéquate dans un système de valeurs, ni de changements qui relèvent de la psychologie collective et d’un état d’esprit pour le progrès. »

Nous retiendrons que les nouveaux modèles de communication ont eu  une incidence majeure sur les nouvelles conceptions du développement et ont  offert un terrain favorable au développement de cet outil de communication communautaire.

La communication participative devient alors l’élément central des nouvelles théories de développement et les communautés concernées seront impliquées dans les divers processus. Fontan & Tremblay (1994, p. 279) dans leur schéma de la « roue du développement »,  démontrent que  la communauté  doit, d’une façon ou d’une autre, être en mesure de saisir les leviers décisionnels. Ce développement de type communautaire se manifeste selon Cnaan et Rothman, (cités in  Ninacs, 2008 p. 85) « […]  par la mise sur pied d’organisations permettant la participation d’un large éventail de personnes engagées localement dans le but de résoudre, par l’auto-développement économique et social, les problèmes des communautés locales, plus souvent celles vivant dans un contexte de pauvreté». D’où la nécessité de parler de participation, qu’elle soit individuelle ou communautaire

 Les radios  communautaires, constituent ce moyen permettant d’impliquer toutes les catégories sociales exclus ou pas, tous les acteurs  au développement dans la relance du tissu économiques des collectivités. L’alternative pour faire  parvenir l’information au  maximum de populations locales, demeure l’usage des langues locales. Il est par conséquent pertinent  de mieux comprendre la place et l’impact de cet outil dans la gestion des compétences des collectivités territoriales au Mali.

A cet effet, en cette ère de la globalisation marquée par les technologies  de l’Information et de la communication (TIC), puis par  la perspective du tout numérique mais surtout, après les désillusions du recours aux médias comme vecteurs de progrès social dans nombre de pays du Tiers dont le monde  et du Quart monde, nous osons formuler la question suivante En quoi, la radio communautaire  parmi les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), pourrait-elle  contribuer par la voie de la concertation et de la participation  au développement durable?

 

 

 Issiaka TOURE, Doctorant en Sciences de l’Information et de la Communication, Laboratoire 3IM, Université de Toulon-France

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

  1. Ouvrages

 

Amadou KEITA et al. «  Citoyenneté et gestion foncière :  Cas de la Commune rurale de Bancoumana », 2008, 29 pages.

De Maeseneer, Paul (1992) A vous l’antenne, précis de journalisme radio, Manilles, Nouveaux Horizons, 233p

Jean- Marc LIOTIER, « AFRIQUE Histoire, économie, politique », 1998-2001

Jean. Jacques. Cheval « Radios locales et cultures régionales en Aquitaine », in Lengas, revue de sociolinguistique, n° 36, 1994, p. 89.

Jean-Jacques, Cheval  Les radios en France. Histoire, état et enjeux Rennes : éditions Apogée, 1997, p. 70., pages, p 11

Miche T. E,  « Communication et changements sociaux : Pour une représentation synergique et interactionniste », 2006, 126p

  1. Rapport

Sean MacBride, « Voix multiples, un seul monde, communication et société aujourd’hui et demain », Paris : La Documentation Française / Nouvelles Éditions Africaines / UNESCO, 1980, p. 74-75.

LLL.  Webbographie

www.amarc.org

[1] La notion de communication pour le développement a été très explorée auprès de nombre de chercheurs. Pour un état des lieux de la question, voir Moumouni, Charles, Communication et développement : état de la question et enjeux, Mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, 118p.; Bessette, Guy, Communication et participation communautaire. Guide pratique de communication participative pour le développement, Québec, Presses de l’Université Laval, 2004; Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, Communication et développement durable : sélection d’articles présentées lors de la 9eme Table ronde des Nations Unies sur la communication pour le développement, Rome, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, 2007.

[2] Amadou KEITA et al. «  Citoyenneté et gestion foncière :  Cas de la Commune rurale de Bancoumana », 2008, 29 pages.

[3] Sean MacBride, « Voix multiples, un seul monde, communication et société aujourd’hui et demain », Paris : La Documentation Française / Nouvelles Éditions Africaines / UNESCO, 1980, p. 74-75.

[4] Les taux d’équipement varient largement selon les pays ou les régions du monde,  selon les sources également. Par exemple en France et 2006, selon l’institut  Médiamétrie, 98,3% des personnes âgées de 13 ans et plus possédaient au moins un  appareil permettant d’écouter la radio, voiture incluse et les foyers français étaient équipés de près de 6 appareils radio en moyenne (5,8). Pour l’UNESCO le nombre de postes récepteurs pour 1000 habitants n’était que de 53‰ en Haïti en 1997, 408‰ pour l’ensemble de l’Amériquue latine à la même date, mais se situait, selon la même série statistique, à un niveau de 946‰ pour la France, et de 2 116‰ aux Etats-Unis. Sources : http://www.mediametrie.fr/ ethttp://www.unesco.org/culture/ worldreport

[5] De Maeseneer, Paul (1992) A vous l’antenne, précis de journalisme radio, Manilles, Nouveaux Horizons, 233

pages, p 11

[6] Jean- Marc LIOTIER, « AFRIQUE Histoire, économie, politique », 1998-2001

France

 

 

La voix des radios communautaires

Radios communautaires et développement local en Afrique (Mali).
Ce carnet de recherches portera sur une des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication qui commence à jouer un rôle central au sein des dynamiques de développement local en Afrique : les radios communautaires!