Comment diffuser un questionnaire lors d’un événement de médiation scientifique : enjeux et impacts de l’annonce de l’enquête
Le public qui répond présent à l’appel d’une action de médiation scientifique ne s’attend pas à être sollicité pour une enquête sociologique : la question se pose donc du mode opératoire à adopter pour diffuser un questionnaire, de manière à respecter l’expérience du public tout en collectant des données pertinentes.
Aux conférences du Muséum d’histoire naturelle mettant à l’honneur les sciences de la vie et de la terre, l’organisation me suggère de présenter succinctement l’enquête au public, avant l’intervention du conférencier. Ainsi, les personnes présentes comprennent de quoi il retourne et le questionnaire, déposé sur chaque chaise, ne semble pas tomber du ciel. Je prends donc le micro et délivre des éléments de présentation et de contexte (qui je suis, le cadre général de l’enquête, les acteurs institutionnels impliqués), l’objet principal (les actions de médiation scientifique), éventuellement les questions sociologiques subsidiaires soulevées (les liens entre science et société, la façon dont la culture scientifique infuse dans la population, quelles catégories sociales sont surreprésentées), ainsi que des éléments de sollicitation courtoise (« merci par avance pour vos réponses ! »). Légèrement intrusive, telle façon de faire soulage en partie le chercheur en lui évitant de répéter le pourquoi du comment de l’enquête à chaque interlocuteur. La salle du Muséum peut rassembler jusqu’à soixante-dix personnes : pour ce qui est de ce cycle de conférences, le taux de réponse est plutôt bon, atteignant près de 70 % du public présent. Dans la cohue du moment, difficile d’identifier les récalcitrants qui abandonnent sur leur chaise leur questionnaire non rempli en partant ou le glissent discrètement dans une poche.
Mais toutes les manifestations ne permettent pas une telle introduction orale. Sans doute parce qu’ils revêtent une dimension plus spectaculaire et mettent davantage l’accent sur la forme, certains événements semblent mal se prêter à une intervention inopinée du chercheur en forme d’annonce publique. Ainsi, Ma thèse en 180 secondes, action de médiation scientifique sous forme de défi oratoire, prend les atours d’un vrai show. Le logo MT180 est représenté sous la forme d’une sculpture en dur, trônant en bord de scène ; des spots en font évoluer les tonalités de couleur tout au long de l’événement (orangé, vert, rose fluo). Une maîtresse de cérémonie – par ailleurs journaliste locale – s’occupe de l’animation, présentant ici le déroulé de l’après-midi, distribuant la parole aux personnalités ou accueillant encore successivement les thésards. Un jingle musical diffusé périodiquement et des animations projetées sur grand écran achèvent de donner le ton de l’action : on voit mal le chercheur débarquer entre deux allocutions pour tirer la couverture à lui. Heureusement, dans le cas présent, la collaboration avec l’équipe en charge de l’événement a permis en amont de diffuser le questionnaire en version papier en le glissant dans les tote bags préalablement disposés sur tous les sièges de la salle, à destination du public (en l’occurrence majoritairement lycéen). Ainsi le sociologue est-il dispensé de courir en tous sens à la façon de l’enseignant distribuant les sujets de partiel. Cependant, en l’absence d’annonce générale explicative, la question du ramassage des questionnaires remplis n’est pas résolue. Dans ce moment festif, dans la salle de spectacle, je m’improvise donc électron libre : passant dans les allers sans attendre la fin des festivités, visant les membres du public tenant à portée de main leur questionnaire, interpellant les lycéens. Passé un certain temps, l’identification de l’enquêteur par le public (du fait du paquet de feuilles ostensiblement arboré) facilite la levée de l’« impôt sociologique » : je passe donc dans les rangées, une liasse de questionnaires en main, cependant qu’une sorte de solidarité administrative se fait jour à mon profit – les mains se levant d’elles-mêmes pour me rendre le fameux sésame. Les lycéens font preuve en la matière d’un instinct tout scolaire : c’est toute une rangée qui se mobilise parfois pour faire remonter les questionnaires de chacun à qui de droit. La salle est quasiment pleine. Avec une jauge de 192 places, je ne récupère finalement que 52 questionnaires, soit environ 40% des personnes présentes.
Troisième cas de figure : le Bar des sciences. En l’occurrence, la manifestation scientifique se tient dans une brasserie indépendante et locale. Hormis l’accord de principe concernant la possibilité d’enquêter, rien n’est décidé avec les organisateurs sur la manière d’intervenir. J’opte donc pour une stratégie élémentaire : foncer. Je profite des courtes minutes séparant l’arrivée du public par petits groupes et le début de la présentation scientifique. Une difficulté apparaît tenant au fait que la salle n’est pas intégralement réservée au public avide de culture scientifique : on peut très bien s’installer simplement pour échanger entre amis. Il faut donc identifier le « bon » public. Je circule alors entre les tables et me jette sur les premiers arrivés : « Bonsoir ! Je peux savoir si vous venez pour le Bar des sciences ? Oui ? », « Je suis avec le Bar des sciences, on essaye d’en savoir plus sur notre public, accepteriez-vous de répondre à un petit questionnaire ? D’accord ? Vous avez besoin d’un stylo ? » À cette occasion, je porte une petite banane dans laquelle j’ai glissé une quinzaine de stylos. Au moindre besoin, j’en fais apparaître deux ou trois comme un lapin sorti du chapeau. Ce soir-là, je récupère 46 questionnaires remplis. J’ai le sentiment d’avoir questionné la majorité des personnes venues pour la conférence et effectivement attentives au discours scientifique des intervenants, cependant le niveau de couverture de l’enquête est difficile à déterminer du fait que la salle n’est pas réservée au public avide de culture scientifique – près de la moitié de l’ensemble de l’assistance vaque à ses propres discussions.
Dans l’ensemble, il faut témoigner d’une bonne volonté générale du public à l’endroit de l’enquête. C’est là sans doute le résultat d’une attitude bienveillante à l’égard de la science (sur ce plan, le public est « acquis » à la cause) et du fait que, présentée comme une sollicitation provenant des organisateurs de l’événement, le choix d’y répondre positivement peut être vu comme une manière de rendre la pareille, voire d’encourager des manifestations souvent proposées gratuitement. La question épistémologique se pose toutefois sur la manière de rendre compte de ces écarts dans les taux de réponse de chaque situation si l’on vise une représentativité du public « de la science » ou de la « culture scientifique », et de sa comparabilité avec d’autres contextes socio-territoriaux.
Yannick Duvauchelle,
Post-doctorant en sociologie à L’Observatoire des publics et des pratiques de la culture
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Yannick Duvauchelle (28 avril 2026). Comment diffuser un questionnaire lors d’un événement de médiation scientifique : enjeux et impacts de l’annonce de l’enquête. Public(s) ISSN 2553-5722. Consulté le 6 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/165aw

