Retour sur le rapport MED 2050 – Entretien avec Khadidja Amine du Plan Bleu
Cet entretien a été réalisé en juillet 2025 par Orianne Crouteix. L’objectif est ici de revenir sur les coulisses de la construction de cet exercice de prospective effectué par le Plan Bleu et de comprendre comment ce rapport est maintenant utilisé.

1. Pourquoi ce rapport ? Quels sont ses objectifs ?
Le Plan Bleu est une association et un Centre d’activités régionales, qui dépend du Plan d’Action pour la Méditerranée (PAM) de la Convention de Barcelone du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE).
Initialement, il a été créé avec deux objectifs :
- Observer l’état de l’environnement en Méditerranée
- Faire des analyses et des études prospectives.
D’ailleurs, le nom du Plan Bleu vient du premier exercice de prospective paru en 1989. Il y a donc une très forte connotation « prospective » au sein du Plan Bleu.
Cet exercice de prospective est le troisième qu’a mené le Plan Bleu sur la Méditerranée. Le premier en 1989, le second en 2005, et le troisième en 2025. Ces rapports sont faits à peu près tous les 20 ans, environ une génération d’écart.
Pour ce dernier exercice, il s’agissait vraiment d’un moment opportun, dans la mesure où il y a eu plusieurs bouleversements en Méditerranée, des changements au niveau politique (les printemps arabes), géopolitique (relation entre rives nord et sud), environnemental (avec l’accroissement du changement climatique, la raréfaction de l’eau, et les méga-feux entre autres).
L’objectif de ces exercices prospectifs est d’orienter les décisions politiques ; au Plan Bleu, on travaille dans un cadre politique au niveau du PNUE/PAM. L’intérêt est de pouvoir donner des recommandations d’action au niveau des décideurs politiques.
On est une sorte de vigie sur la Méditerranée.
Cet exercice est issu d’une décision de la COP[1] en 2017, le travail a été lancé à ce moment-là, et la méthodologie du projet, avec la constitution des différents groupes, a été construite en 2019.
2. Méthodologie et limites de l’exercice de prospective
Comment on construit un tel exercice de prospective ? Quelles sont les limites rencontrées ?
Cet exercice de prospective a démarré en 2019 avec la désignation de deux groupes :
- le groupe de prospective, constitué d’experts de différents domaines. Ce groupe était convoqué assez régulièrement pour discuter de la méthodologie, du cadre de l’étude, avec par exemple l’écriture des fiches variables.
- le comité d’orientation, plus politique. Ce comité regroupait différentes instances, tel que l’institut de recherche des études stratégiques du Maroc, l’ADEME en France et du PAM. Étaient également présents des points focaux[2] de certains États méditerranéens. Ce comité permettait de donner une caution à cet exercice. Son rôle était de l’encadrer pour qu’il n’y ait pas de difficultés à rendre compte de ces analyses au niveau des États et institutions, parties prenantes de la Convention de Barcelone. Les résultats de l’exercice étaient présentés régulièrement au comité. Les retours de ce comité permettaient (i) d’enrichir cet exercice, en identifiant les analyses à plus pousser et (ii) d’apporter de nouvelles données, informations à propos des dynamiques nationales.
Le comité d’orientation s’est réuni trois fois. En revanche, le groupe de prospective, se rassemblait de manière très régulière. Au départ, pour travailler sur le socle prospectif, c’était quasiment une réunion par mois, une cadence assez soutenue en termes de réunions et d’échanges. Le groupe de prospective était vraiment un groupe de travail pour construire cet exercice avec nous (le Plan Bleu).
Y’a-t-il eu de longues discussions sur les choix des thématiques et des fiches variables ?
Oui
Les choix des thématiques dépendaient des experts qui étaient dans le groupe de prospective. Il y a eu de nombreux débats notamment sur les tendances lourdes, les ruptures, les hiérarchisations produites par les experts. De ces discussions ont émergé les composantes essentielles à étudier. Une hiérarchisation de ces composantes a été validée par le groupe en s’interrogeant sur ce qui a eu, par le passé et jusqu’aujourd’hui, le plus d’impact en Méditerranée et ce qui en aura le plus dans le futur. Une fois les différentes composantes validées et l’étude du système Méditerranée avancée, on a réfléchi aux thématiques et aux fiches variables à faire. Il s’agit aussi d’un travail qui a été fait en interne avec toute l’équipe du Plan Bleu.
Dans le rapport vous mentionnez aussi un travail avec les jeunes de Méditerranée. Pourquoi les jeunes ?
C’était inclus dans la demande de la COP de 2017, et la feuille de route de l’exercice confié au Plan Bleu. Les parties contractantes de la Convention de Barcelone avaient décidé qu’il y aurait vraiment une perspective “jeunes” dans cet exercice de prospective, puisque les jeunes sont les premiers qui vont être impactés, ou en tout cas qui auront à faire face à ces bouleversements futurs.
Au cours de la seconde phase, comment avez-vous sélectionné la cinquantaine d’experts ?
C’est qu’au départ, on avait imaginé une méthodologie en 10 points. C’est un tableau qui est dans le rapport. Certaines choses n’ont pas été faisables à cause du contexte sanitaire, puisque 2019, c’était en plein Covid. Et les restrictions de déplacements ont duré de 2020 à 2022.Ça a été très compliqué : les réunions du groupe de prospective, au départ, étaient uniquement en visioconférence et en distanciel. On ne fait jamais une prospective de cette façon-là. Dans un travail de prospective il est important de construire des échanges fluides d’avoir un groupe qui se parle directement.
Par conséquent, il a fallu trouver des alternatives. Initialement, on devait faire des ateliers sous-régionaux pour adapter les composantes à chaque sous-région méditerranéenne. La Méditerranée n’est pas un espace homogène. Même à l’intérieur d’un pays, il y a des diversités alors à l’échelle du Bassin…
Afin de prendre en compte cette diversité sans pouvoir se déplacer, on a donc fait des interviews de différentes personnalités. On a essayé d’être assez exhaustif en termes de domaine d’activité et de pays. On a voulu avoir l’avis de personnalités issues de différents champs : politique, scientifiques, artistique, universitaire, monde des affaires, médias, etc. Enfin, une sélection s’est faite de façon pragmatique, en fonction des réponses qu’on avait, toutes les personnes sollicitées n’ont pas répondu favorablement.
Cette seconde phase (avec la cinquantaine d’experts et les jeunes), comment a-t-elle influé sur la construction des scénarios ?
Alors il me semble que c’est mieux décrit à la fin de la troisième partie, on y explique la façon dont on a inclus les perspectives des experts, des personnalités interviewées et des jeunes.
On a fait un travail de synthèse de ces différentes perspectives pour en tirer les principaux enjeux d’action qui ont été mis en avant par les différentes parties prenantes interviewées et lors des ateliers. Cette synthèse est résumée dans une figure avec les 8 enjeux majeurs pour la Méditerranée d’ici à 2050. Ces six scénarios sont issus des micro-scénarios faits au niveau des fiches variables, des tableaux morphologiques. Ce qui a donné chair aux scénarios, ce qui a permis de construire les narratifs est ce qu’on a tiré des interviews, des visions des experts et des jeunes.
S’il fallait refaire un exercice prospectif, qu’est-ce que vous feriez différemment ?
Ce qui a certainement manqué, c’est d’intégrer plus de visions qui viennent de la rive sud. Il aurait vraiment été intéressant de l’avoir dès le début, même les groupes n’étaient pas forcément très équilibrés.
On le sait et on l’a entendu lors d’une conférence de presse, par exemple on nous a dit « Oui, mais ça, c’est beaucoup la vision du Nord ». Effectivement. On a essayé d’intégrer les visions de la rive sud lors des recherches, de toute la revue de littérature etc., et aussi lors de la construction des scénarios.
Je pense qu’il aurait fallu avoir cette dimension-là et cette conscience du déséquilibre dès le départ. On a essayé, mais ça a été compliqué. On aurait dû faire des réunions dans les pays du sud de la Méditerranée et avoir cette démarche aussi dans ces pays, de ne pas faire que des réunions du groupe de prospective. Il aurait fallu aller au-delà de ce qui finalement reste assez limité, les interviews, en faisant des réunions en présentiel, avec les acteurs des territoires de la rive sud. On a été limité par le contexte sanitaire et aussi, il ne faut pas se le cacher, un exercice de prospective de cette dimension-là, ça demandait peut-être des financements supplémentaires qu’on n’a pas eus. Les financements disponibles ont aussi limité la portée de l’exercice et notamment l’intégration équilibrée de tous les acteurs.
Aujourd’hui, j’aimerais qu’il y ait des formations à la prospective dans les différents pays. Ainsi, pour le prochain exercice prospectif, on aurait des relais dans chaque pays, à l’aise avec ces outils pour faciliter les analyses au niveau national. Cela permettrait aussi de faciliter l’accès à de nombreuses données, parce que c’est parfois compliqué d’avoir des données fiables, des informations précises, des statistiques étayées.
Je pense qu’il y a vraiment des choses à développer au niveau des pays, en termes d’analyse, de statistiques, de données, et en termes de prospective. Il est important d’avoir des relais à ces niveaux pour construire des exercices qui soient plus inclusifs. L’idée serait que le prochain exercice ne vienne pas que de nous (le Plan Bleu), mais aussi de différents centres décentralisés au niveau méditerranéen.
J’espère que le Plan Bleu et le PAM en prendront conscience, et qu’on ira vers ce type de décentralisation pour vraiment travailler de manière équilibrée avec les différentes parties de la Méditerranée.
3. Quelle suite à cet exercice, ce rapport et ces 6 scénarios ?
Tout d’abord, il y a eu un document d’information qui a été présenté lors de la COP 23 en 2023, à Portoroz en Slovénie. Ça n’a pas été une validation formelle des parties contractantes, mais chacune en a pris connaissance.
Ensuite, il y a des États, qui souhaitent se saisir de ce travail et nous leur proposons ce qu’on appelle les chemins de transition. Jusqu’à maintenant, il y a eu trois ateliers sur les chemins de transition : au Maroc, en Tunisie et en Croatie. D’autres vont suivre par exemple, l’Égypte, la Turquie, l’Espagne, l’Italie sont potentiellement intéressés.
Ces ateliers sur les chemins de transition se déroulent en une journée et demie, avec différentes parties prenantes qu’on souhaite assez représentatives des différents acteurs et incluant des décideurs politiques ou économiques. On veut avoir des discussions avec des personnes à un haut niveau de prise de décision. On peut réunir des élus, des agents des ministères, des journalistes, des hommes d’affaires, des chercheurs, des dirigeants de grandes entreprises, des ONG, des conseillers politiques, etc. L’intérêt est de les faire discuter sur les scénarios.
On fait une première présentation du rapport et des scénarios. Il y a un temps d’échange, les participants partagent leurs critiques et sentiments. Puis on part vraiment des scénarios. En général, on fait deux groupes, chacun va travailler sur un scénario choisi par l’ensemble des participants. On essaie de faire en sorte qu’ils choisissent un scénario “négatif” (1 ou 2 ou 3) et un “positif” (4 ou 5 ou 6). Chaque groupe doit construire un chemin de transition :
- Pour un scénario négatif, il s’agit d’imaginer comment faire en sorte d’éviter ce scénario “négatif”, ou en tout cas de mettre en place des actions pour s’y adapter. L’idée est d’imaginer comment on construit la résilience d’une société par rapport à ces enjeux, ces risques. À partir de là, on construit une échelle de temps sur le court, moyen, long terme en se demandant ce qu’il faut mettre en place pour éviter ce scénario, ou faire en sorte qu’il y ait le moins de dégâts possibles. Il faut aussi considérer que le contexte n’est pas forcément lié seulement à la Méditerranée et aux actions nationales ou locales, mais aussi à ce qui se passe globalement, aux choix internationaux.
- Dans le cas d’un scénario “positif”, l’idée est d’envisager les mesures à mettre en place de manière prioritaire pour suivre ce scénario. De même, on construit une échelle de temps sur le court, moyen et long terme.
L’objectif des chemins de transition est de travailler au niveau national avec une compréhension plus fine du contexte et des dynamiques du pays. On n’est plus seulement à une échelle globale ou méditerranéenne.
On fait aussi vivre ce rapport plus localement, en faisant des présentations, par exemple on a été contacté par l’Assemblée de Corse. Ils font actuellement un travail prospectif, et sont intéressés par les résultats de MED2050. Ils souhaitent aussi échanger sur la méthodologie.
On veut aussi produire des outils pour sensibiliser le grand public. On envisage de construire, par exemple, des malles pédagogiques pour les écoles. On mène aussi une réflexion pour savoir quel type d’outils serait le plus pertinent pour cibler tel ou tel public. On peut aussi être contacté par des universités qui souhaitent une présentation du projet et de ses résultats. Nos relais peuvent être des collectivités territoriales, par exemple il y a eu une présentation auprès de la Métropole d’Aix-Marseille-Provence, dans le cadre d’une initiative qui s’appelle Conversation du futur ou des structures de la société civile comme les tiers-lieux ou des associations environnementales.
4. Pourquoi un travail de prospective quand les futurs peuvent être aussi négatifs ?
À la lecture de ce rapport on se rend compte qu’il y a quand même trois scénarios pessimistes, qu’il s’agit de tendances lourdes qui dépendent d’enjeux globaux, qu’on ne va pas changer ces dynamiques du jour au lendemain etc. Quand on anime un tel travail, comment on maintient le cap de la prospective sans sombrer dans de l’anxiété ?
Si on n’y croit pas, on ne serait pas là ! Je pense qu’il faut quand même avoir de l’espoir.
Selon moi, l’intérêt d’un travail prospectif c’est de montrer qu’il n’y a pas de fatalité, qu’il y a toujours des choses à faire, qu’il y a des leviers d’actions.
Oui, il y a des scénarios très négatifs, on est vraiment dans une région qui se réchauffe très rapidement par rapport au reste de la planète, malgré tout il y a des choses à faire en termes d’adaptation.
On fait aussi ce travail pour mobiliser les acteurs de la décision. On ne peut pas rester dans une attitude paralysante par rapport aux défis qui sont devant nous. Un exercice de prospective permet aussi d’être volontariste et d’identifier des leviers d’actions. L’objectif, c’est vraiment d’essayer de mobiliser pour sortir de l’inaction et de donner des pistes inspirées de ces scénarios de futurs possibles, ouvrir les champs des possibles.
Avec un tel exercice de prospective on doit se mettre d’accord sur un constat. Le constat est là, c’est imparable (le changement climatique par exemple). On propose ces scénarios qui reposent sur une base solide en s’appuyant sur des revues de littératures scientifiques dans différents domaines, la réflexion de nombreux acteurs, des experts, des jeunes, des décisionnaires, etc. La plupart de ces scénarios sont probables ou envisageables. Certains sont un peu plus de l’ordre de l’utopie, mais si on n’a pas d’utopie, on n’avance pas. Il faut aussi se donner des ouvertures positives.
L’intérêt est de dire voilà ce qui se passe et il y a des possibles, c’est ce qu’on a essayé de traduire par les « mesures sans regret ». On veut montrer qu’il y a des leviers, et qu’il faut les mettre en action, il faut se mobiliser pour ça. C’est aussi pour ça qu’on vise la jeunesse : les jeunes doivent se saisir de ces problématiques pour qu’il y ait justement les changements nécessaires. C’est aussi eux qui vont être principalement impactés.
Une prospective peut aussi faire prendre conscience de ruptures importantes probables. C’est un peu ce qui a été discuté en Croatie. Leur développement économique repose principalement sur le tourisme, dans le contexte des changements climatiques, les touristes vont probablement moins venir, alors qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’il y a des solutions alternatives ? Comment est-ce qu’il va falloir le prendre en compte dans les politiques publiques ? ça a vraiment permis d’avoir des discussions intéressantes.
En décalant les enjeux de manière temporelle (dans le futur) les individus ne se sentent pas concernés de manière personnelle.
En prenant cette distance temporelle (dans 25 ou 30 ans) on peut faire dialoguer des personnes qui peuvent se projeter sur le territoire en considérant très peu leurs enjeux personnels, leurs intérêts individuels. Cette distance permet de faire parler les acteurs, même s’il y a de gros conflits entre eux au niveau du présent et du territoire. Alors, on peut ébaucher des chemins de transition pour savoir ce qu’on met en place pour que chacun y trouve son compte, sans que l’un soit lésé par rapport à l’autre. De réfléchir ensemble à ce qu’il faut mettre en place pour aller dans le bon sens, tout de suite, ça débloque et ça déstresse, ça permet d’avoir un dialogue vraiment apaisé.
Parfois dans un travail de prospective, ce qui est fascinant c’est que des personnes qui n’ont pas l’habitude de se parler, par exemple des représentants au niveau étatique avec des agriculteurs se retrouvent sur un plan d’égalité. Chacun a la parole et chacun peut s’exprimer et les données, les savoirs de tous sont importants pour imaginer le futur.
C’est passionnant d’imaginer l’avenir avec différentes personnes sur un territoire donné, de réfléchir ensemble et d’essayer de dépasser ses intérêts personnels pour entrevoir une situation globale, un avenir en commun.
[1] Conférence des parties de la Convention de Barcelone ou réunion ordinaire des Parties contractantes à la Convention sur la protection du milieu marin et du littoral de la Méditerranée et à ses Protocoles. La 20ème a eu lieu à Tirana (Albanie), fin 2017.
[2] Dans chaque État Partie à la Convention, un point focal est désigné par les autorités du pays. Il assure la liaison avec l’État sur les aspects techniques et scientifiques relatifs à la mise en œuvre du Protocole. Les points focaux sont généralement nommés au sein du ministère en charge de la mer et de l’écologie.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Orianne Crouteix (23 septembre 2025). Retour sur le rapport MED 2050 – Entretien avec Khadidja Amine du Plan Bleu. PROTEUS. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14rvh
