Regard critique des Sciences humaines et sociales sur les aires protégées (marine et terrestre)
Quelle pertinence (actuelle et future) de ces dispositifs environnementaux ?
Retour sur le séminaire : « Colonialisme vert et bleu : continuité et nouvelles formes »
Par Orianne Crouteix
Le 7 mars 2025 s’est tenu à la MMSH un séminaire intitulé « Colonialisme vert et bleu : continuité et nouvelles formes » (Géo-histoire de l’environnement – TELEMMe) auquel participaient deux membres de PROTEUS (Anne Cadoret et Orianne Crouteix). L’objectif était de faire discuter les auteur·trice·s de deux ouvrages : « Les Aires marines protégées, vaines promesses et vrais enjeux » (Beuret & Cadoret, 2024) et « L’invention du colonialisme vert : pour en finir avec le mythe de l’Éden africain » (Blanc, 2020), et d’interroger les principes des aires protégées (marines, littorales ou terrestres) au regard de logiques apparentées au colonialisme.


Les parallèles entre les résultats d’un historien (G. Blanc) et d’une géographe (A. Cadoret) et d’un économiste (J.-E. Beuret) montrent la continuité historique et les formes renouvelées du colonialisme vert. L’objectif de ce billet est : (i) de revenir sur les échanges de ce séminaire et (ii) d’interroger l’importance de ces travaux « critiques » en sciences humaines et sociales dans une étude sur les futurs des sociétés méditerranéennes. Les aires protégées sont un « produit phare » de la protection de l’environnement, analyser leurs limites est une première étape pour construire dans l’avenir des outils environnementaux efficaces sur les territoires et dans le temps.
Résumé du séminaire
En s’appuyant sur leur analyse comparative de 13 aires marines protégées (AMP) sur 5 continents, A. Cadoret et J.-E. Beuret montrent l’existence d’un modèle générique d’AMP qu’ils schématisent sous forme de fleur (Beuret & Cadoret, 2024, p. 264). Chaque pétale évoque une composante de ce modèle qui est alimenté par deux feuilles, deux forces déterminantes : la rationalité scientifique hégémonique et l’environnementalisme libéral.
La plupart de ces composantes (comme l’utilitarisme, ou le naturalisme et la déconnexion entre l’homme et la nature) relèvent d’une pensée eurocentrée. Ce modèle générique a aussi une visée universaliste (qui s’applique sur tous les continents), expansionniste (avec les objectifs internationaux d’accumulation des surfaces classées en AMP), voire civilisatrice (éduquer à la nature) qui rappelle l’expansion coloniale. Ceci les conduit à l’associer à des formes de colonialisme et en particulier au colonialisme vert (Blanc, 2020).
Ils identifient dans ces AMP les trois types de colonialités : du pouvoir (détenue à une échelle supérieure et captée dans un territoire étranger), du savoir (fondée sur les savoirs des sciences hégémoniques avec la négation des savoirs et modalités locales de la conservation), de l’être (fondée sur la négation de l’identité de l’autre, auquel est imposé un modèle « civilisateur » et de développement). A. Cadoret et J.-E. Beuret parlent de soft colonialisme dans le sens où ce modèle n’est pas imposé, l’injonction à le suivre n’est pas explicite, mais de facto les structures gestionnaires et les communautés locales doivent s’y inscrire pour prétendre aux financements et intégrer des projets internationaux importants à leur survie.
L’exemple du parc national de l’archipel de Koh Rong (Cambodge) est peut-être un des plus édifiant pour montrer le processus de colonialisme vert où les aménités naturelles sont l’objet d’une exploitation marchande « contre nature ». Il y a « en cours de création, en mer et à terre, un parc marin qui n’en a pour l’instant que le nom, contigu à une luxueuse station balnéaire dotée de plusieurs terrains de golf ou de polo, de marinas, de routes et d’une piste d’aéroport. Le parc marin doit servir le projet touristique […]. L’aménageur a une concession de quatre-vingt-dix-neuf ans qu’il compte rentabiliser dans un temps beaucoup plus court et ne se préoccupe pas des effets à long terme. Quant à la communauté locale [de pêcheurs], elle devra quitter la zone où elle vit pour investir un espace restreint et sans accès direct à la mer : la ligue cambodgienne des droits humains évoque des situations de violation des droits humains les plus élémentaires » (Beuret & Cadoret, 2024, p. 268 et 269). Localement face à ce projet d’aire protégée au service d’une exploitation radicale de l’espace avec l’éviction des populations locales, une alliance s’est constituée entre la communauté de pêcheurs et une ONG internationale environnementale pour dénoncer cette urbanisation de l’île qui implique l’État et un promoteur immobilier.
Dans son livre « L’invention du colonialisme vert : pour en finir avec le mythe de l’Éden africain », G. Blanc s’intéresse en particulier au parc national de Simiens en Éthiopie. Il explique que les parcs naturels africains naissent pendant la colonisation : persuadés d’avoir retrouvé en Afrique la nature déjà disparue chez eux, les colons européens créent des parcs, en criminalisant les agriculteurs et les bergers qui y vivent. Depuis les indépendances, avec l’Unesco, l’UICN ou le WWF, les dirigeants africains « protègent » la même nature, que le monde entier veut vierge, sauvage, sans hommes. Au nom de cette protection plusieurs dizaines de milliers de paysans continuent d’être expulsés, violentés, criminalisés. Pour comprendre cette curieuse continuité entre le temps des colonies et le temps présent, il faut plonger au cœur de l’une des plus grandes missions écologiques du XXe siècle : le « Projet Spécial Africain ». Lancé par l’UICN en 1961 à Arusha (Tanzanie), ce projet rapproche, bon gré mal gré, des experts internationaux, des colons reconvertis en conseillers, des dirigeants africains et des paysans. G. Blanc démontre que ces politiques environnementales violentes envers les communautés locales reposent sur trois socles largement partagés par les instances internationales et les classes dirigeantes africaines : (1) un mythe scientifique décliniste (la déforestation est liée à la croissance démographique) ; (2) afin de gouverner la nature, il faut gouverner les hommes (3) et le rêve d’Éden (plus la nature disparaît en occident, plus elle est mystifiée en Afrique ; ce rêve est véhiculé par les œuvres culturelles au retentissement international tel que le Roi Lion).
G. Blanc développe ensuite les points de vue de quatre acteurs :
Les experts gentlemen, de formation scientifique solide, ils écrivent des rapports et des recommandations à la suite de rapides visites sur le terrain. La reconnaissance de leur expertise se gagne par l’accumulation des missions dans les pays étrangers et leur intense circulation dans les arènes politiques, scientifiques, et conversationnistes internationales. Dans les années 1970, ils peuvent être saisis d’une profonde angoisse qu’on appellerait de nos jours « éco-anxiété ».
Ceux qui restent et leur monde, acteur particulièrement illustré par M. Blower qui devient en 1965, en Éthiopie le premier « Conseiller de l’empereur pour la protection de la vie sauvage ». « À la fin des années 1960, près d’un tiers des conservationnistes de l’Empire britannique travaille encore en Afrique – dans le pays où ils habitaient ou dans un autre […]. Et près de la moitié sont désormais employés par une organisation internationale investie en Afrique : la Banque mondiale, la FAO ou l’Unesco. Leur statut a changé, pas leur métier » (Blanc, 2020, p. 120).
Après les indépendances, les dirigeants africains vont s’inscrire dans ce paradigme de la protection de la nature contre les populations locales selon différentes logiques. Tout d’abord, les parcs nationaux sont initialement vus comme des leviers économiques en développant le tourisme. J. Nyerere, Premier ministre tanzanien, affirme en 1961 « son désir de poursuivre le travail accompli par les Britanniques dans les aires protégées du pays. Cet engagement est loin d’être factice. En 1969, la Tanzanie a quadruplé le budget alloué à l’époque coloniale aux parcs nationaux, et leur gestion répond toujours à l’idée européenne de la nature africaine. […] Nyerere se dit « personnellement peu intéressé par les animaux ». « Je ne souhaite pas passer mes vacances à regarder des crocodiles », déclare-t-il à ses concitoyens. « Cependant […] je pense qu’après les diamants […], les animaux sauvages vont fournir à la Tanzanie sa plus grande source de revenus. Des milliers d’Américains et d’Européens ont cette curieuse envie de voir ces animaux. » » (Ibid, p. 137). Par ailleurs : « Créer des parcs, c’est à la fois faire reconnaître la nation par l’extérieur, et imposer cette nation à l’intérieur. Dans le parc de l’Omo [Éthiopie], par exemple, les Mursi contestent le pouvoir de l’administration centrale […] Financé par l’Unesco, le WWF et les Nations unies, le parc offre alors à l’Éthiopie les moyens qui lui manquaient pour contrôler les Mursi » (Ibid, p. 142). Les aires protégées resteront des leviers adéquates pour contrôler les communautés locales en milieu rural même avec les changements politiques. « Comme l’empire avant eux, les dirigeants marxistes [éthiopiens] ont besoin de la reconnaissance internationale pour exister dans le monde et dans les territoires qu’ils peinent chez eux à contrôler » (p. 170). Dans ce cas les financements internationaux pour la conservation distribués principalement par des agences et ONG occidentales vont permettre de mettre en place la réforme agraire prônée par les régimes communistes auprès des paysans de la région du Simiens.
Le quatrième point de vue celui du « village global des anonymes » correspond à l’ensemble des communautés locales qui sont directement impactées par le parc national. G. Blanc évoque cinq profils : le résistant (qui va parfois prendre les armes contre les gardes de parc, ou saboter des aménagements de l’aire protégée), le puissant (qui va gagner du pouvoir grâce au parc), l’employé (qui est guide touristique ou muletier), le pauvre (qui perd sa terre, sa maison, sa communauté), et celui qui se débrouille (qui fait avec, saisissant quelques opportunités et subissant les règles imposées).
À la suite de ces deux présentations, les discussions ont permis d’aborder deux points : (i) l’hégémonie d’un modèle malgré la diversité des statuts d’aires protégées et (ii) les rapports de force que ces situations mettent en avant.
Malgré l’évolution des paradigmes de la protection de la nature (de naturalo-sensible à intégrateur en passant par radical – Depraz, 2008), et la diversité des statuts d’aires protégées, ces présentations montrent à la fois la continuité de politiques environnementales violente envers les populations locales et peu efficace (G. Blanc) et l’existence d’un unique modèle d’AMP sur tous les continents (J.-E. Beuret et A. Cadoret). G. Blanc nuance alors en précisant qu’il existe en Afrique des aires protégées très différentes des parcs nationaux présentés (comme les réserves de biosphère liées au programme Man and the Biosphere – MAB – de l’Unesco), cependant, selon lui, environ 140 parcs africains sont bloqués dans ces logiques de conservation contre les habitants. J.-E. Beuret et A. Cadoret précisent que ce modèle s’adapte à la marge à chaque situation et est vécu très différemment par chaque acteur. En revanche, ce modèle et ses composantes constituent un cadre qu’il faut réinventer car celui-ci à montrer son inefficacité.
Ensuite, les rapports de force entre les acteurs sur un sujet environnemental montrent très souvent la puissance de l’État par rapport à tous les autres. Même si dans certains cas des alliances originales peuvent se structurer entre populations locales et ONG internationale (comme dans le cas de l’île de Koh Rong au Cambodge), la plupart des participants s’accordent sur cette asymétrie de pouvoir entre l’État et les communautés locales. Ces dernières sont rarement incluses dans les procédures de création et de gestion des aires protégées, et souvent la participation annoncée est un vernis pour faire accepter des décisions prises précédemment. Il existe certains forums où ces acteurs sont entendus et peuvent participer, mais le format de ces forums est rarement adéquat et la place qu’on leur donne souvent décevante. Il a alors été évoqué deux pistes de réflexion : (1) associer projets, acteurs, thématiques et politiques humanitaires ou de développement rural et environnemental, deux arènes souvent trop étanches ; (2) dans les États de droits, le recours à des procédures judiciaires pour faire condamner les services étatiques ou montrer l’illégitimité ou l’illégalité des décisions prises par l’État.
En quoi ce séminaire peut apporter des éléments utiles pour le projet PROTEUS sur l’étude des futurs des sociétés méditerranéennes en sciences humaines et sociales ?
Selon moi ces discussions peuvent enrichir le projet PROTEUS selon trois axes.
1 – Il est généralement admis qu’afin de penser les futurs, il est nécessaire de comprendre l’évolution passée et présente d’une variable. L’outil « fiche variable » est très souvent utilisé dans les exercices de prospectives. Ces fiches exposent et argumentent les dynamiques et les hypothèses d’évolution (tendances, ruptures) de la variable à un horizon temporel donné (Lamblin, 2017). Ainsi étudier les aires protégées en croisant les regards d’historiens, de géographes et d’économistes permet de comprendre l’évolution et les continuités qui existent dans cet outil que l’on peut parfois concevoir comme une variable pour répondre aux enjeux environnementaux.
2 – Développer un regard critique sur les outils environnementaux actuels est nécessaire pour construire les leviers à utiliser dans le futur. En effet, face aux crises environnementales actuelles, dont l’érosion de la biodiversité, il est important d’évaluer la pertinence et l’utilité des outils de la conservation mis en œuvre sur les territoires. Les aires protégées sont un « produit phare » des politiques environnementales avec des objectifs en termes de surfaces classées toujours plus importants. Les travaux présentés dans ce séminaire mettent en avant les limites éthiques et environnementales de ce « produit ». Afin de construire des futurs enviables, il est important d’imaginer les bons outils, justes, pertinents et efficaces. Les aires protégées décrites comme s’inscrivant dans une continuité coloniale et suivant un modèle générique universaliste, expansionniste, et civilisatrice ne sont certainement pas les dispositifs adéquats pour répondre à l’urgence de la crise environnementale. Il est alors crucial de repenser ce modèle, afin d’élaborer des outils qui peuvent s’adapter à chaque situation territoriale et qui permettent de prioriser les besoins et les savoirs des communautés locales sur le développement économique (vivement critiquée ici et là) et les savoirs véhiculés par les experts occidentaux.
3 – Ces études permettent d’interroger les places des experts et des savoirs scientifiques dans la construction et la diffusion des outils pour l’action environnementale. Dans le cas du « Projet Spécial Africain », les experts gentlemen trouvent leur légitimité dans une formation scientifique dans une université occidentale, et ils sont davantage reconnus s’ils visitent de nombreux pays, et circulent toujours plus dans les conférences et institutions internationales. Ainsi leur message se diffuse mondialement et les outils qu’ils préconisent (dans ce cas le parc national pour protéger urgemment une nature qui se détériore) sont plaqués uniformément, quelles que soient les situations locales. Pour J.-E. Beuret et A. Cadoret le modèle générique des AMP puise sa force dans le fait qu’il « est porté par un réseau d’autant plus large qu’il inclue des acteurs, mais aussi des textes, vocabulaire, procédures qui constituent aujourd’hui des normes incontournables » (Beuret & Cadoret, 2024, p. 287). Ils retrouvent alors les mécanismes décrits par la théorie de l’acteur-réseau (Callon et Latour, 1991) où le fait (ce qui est considéré comme vrai) « et le réseau s’entre-définissent et se consolident par élargissement » (Ibid, p. 287). La nécessité de protéger l’environnement et la biodiversité en augmentant les aires protégées marine ou terrestre dont les parcs nationaux sur tous les continents est un fait qui devient « indiscutable car il est affirmé comme étant vrai par un réseau composé de multiples contributeurs » (Ibid, p. 288). Ce réseau d’acteurs regroupe les experts issus d’universités occidentales, les institutions internationales de protection de l’environnement, les ONG environnementales etc. Quand on pense les futurs, il est important de considérer les limites de ce système reposant sur la consolidation des faits par le réseau. En effet, pour imaginer l’ensemble des ruptures, des discontinuités, dans les scénarios prospectifs, il est important d’intégrer des acteurs qui ne font pas partie de ces réseaux, et qui peuvent apporter de nouveaux faits, afin d’élargir la palette des futurs possibles.
Références citées dans le billet
Beuret J.-E., et Cadoret A., 2024, Les Aires marines protégées, vaines promesses et vrais enjeux : acceptations, conflits, ruptures, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 382 p.
Blanc G., L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Paris, Flammarion, 2020, 343 p.
Callon M., et Latour B. (éd.), 1991, La science telle qu’elle se fait, Paris, La Découverte, 390 p.
Depraz S., 2008, Géographie des espaces naturels protégés : genèse, principes et enjeux territoriaux, Paris, A. Colin, 320 p.
Lamblin V., 2017, L’outil « fiche variable », Paris, Futuribles, 22 p., https://www.futuribles.com/loutil-fiche-variable-2/

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Orianne Crouteix (3 avril 2025). Regard critique des Sciences humaines et sociales sur les aires protégées (marine et terrestre). PROTEUS. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14rvd
