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« Quant aux lecteurs ignorants ou à moitié savants, j’ai encore quelques remarques extrêmement importantes à faire sur la circonspection avec laquelle on doit user de ce livre.
Si, après tout ce que j’ai dit jusqu’ici, j’assurais encore à mes lecteurs que je tiens pour vrai ce que j’ai écrit, je ne mériterais plus d’être cru. J’ai écrit avec le ton de la certitude, parce que c’est fausseté que de faire comme si l’on doutait quand on ne doute pas. J’ai mûrement réfléchi sur tout ce que j’ai écrit, et c’est pourquoi j’ai des raisons pour ne pas douter. Or il suit bien de là que je ne parle pas sans réflexion et que je ne mens pas ; mais il ne s’ensuit pas que je ne me trompe point. J’ignore si je me trompe ou non ; tout ce que je sais, c’est que je voudrais ne pas me tromper. Mais quand je me serais trompé, cela ne ferait rien à mon lecteur ; car je ne voudrais pas qu’il acceptât mes assertions sur ma parole, mais qu’il réfléchît avec moi sur les choses dont je lui parle. Fussé-je assuré que mon manuscrit contînt la vérité la plus pure et la plus clairement exposée, je le jetterais au feu si je savais qu’aucun lecteur ne dût se convaincre de cette vérité par sa propre réflexion. Ce qui serait vérité pour moi, parce que je m’en serais convaincu, ne devrait être pour lui qu’opinion, illusion, préjugé, tant qu’il n’en aurait pas encore jugé par lui-même. Un Évangile divin même n’est vrai que pour celui qui s’est convaincu de sa vérité. Or, quand mes erreurs ne seraient pour le lecteur qu’une occasion de découvrir lui-même la pure vérité et de me la communiquer, il serait et je m’estimerais moi-même assez récompensé. Quand elles n’auraient même pas cet avantage, si seulement elles l’exerçaient à penser par lui-même, le profit serait déjà assez grand. En général, un écrivain qui connaît et aime son devoir a pour but d’amener le lecteur, non pas à croire à ses opinions, mais seulement à les examiner. Tout notre enseignement doit tendre à réveiller l’indépendance de la pensée ; autrement nous faisons un dangereux présent à l’humanité en lui offrant le plus beau de nos dons. Que chacun juge donc par lui-même : s’il se trompe, peut-être en commun avec moi, j’en suis fâché ; seulement qu’il ne dise pas que je l’ai trompé, mais qu’il s’est trompé lui-même. Je n’ai voulu dispenser personne de ce travail de penser par soi-même : un écrivain doit penser devant ses lecteurs, mais non pour eux.
Donc, quand même je me serais trompé, le lecteur n’est pas du tout obligé de se tromper avec moi ; mais je dois aussi l’avertir de ne pas me faire dire plus que je ne dis réellement. »
J. G. Fichte, Considérations sur la révolution française