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Dans l’extrait de La rhétorique spéculative que j’ai cité hier, Pascal Quignard mentionne en passant les lunettes noires pour illustrer sa dialectique du cacher et du montrer. Ce texte m’a rappelé un extrait des Fragments du discours amoureux dans lequel Barthes mobilise le même exemple d’une manière qui m’avait particulièrement frappé. En relisant ce texte je me suis d’ailleurs rendu compte qu’il avait un 2e point commun avec celui de Quignard : la référence à la devise de Descartes « Larvatus prodeo ».
« Imposer à ma passion le masque de la discrétion (de l’impassibilité) : c’est là une valeur proprement héroïque : « Il est indigne des grandes âmes de répandre autour d’elles le trouble qu’elles ressentent » (Clotilde de Vaux) [….].
Cependant, cacher totalement une passion (ou même simplement son excès) est inconcevable : non parce que le sujet humain est trop faible, mais parce que la passion est, d’essence, faite pour être vue : il faut que cacher se voie : sachez que je suis en train de vous cacher quelque chose, tel est le paradoxe actif que je dois résoudre : il faut en même temps que ça se sache et que ça ne se sache pas : que l’on sache que je en veux pas le montrer : voilà le message que j’adresse à l’autre. Larvatus prodeo : je m’avance en montrant mon masque du doigt : je mets un masque sur ma passion, mais d’un doigt discret (et retors) je désigne ce masque. […]
Imaginons que j’ai pleuré, par la faute de quelque incident dont l’autre ne s’est même pas rendu compte (pleurer fait partie de l’activité normale du corps amoureux), et que, pour que ça ne se voie pas, je mette des lunettes noires sur mes yeux embués (bel exemple de dénégation : s’assombrir la vue pour ne pas être vu). L’intention de ce geste est calculée : je veux garder le bénéfice moral du stoïcisme, de la « dignité » (je me prends pour Clotilde de Vaux), et en même temps, contradictoirement, provoquer la question tendre (« Mais qu’as-tu ? ») ; je veux être à la fois pitoyable et admirable, je veux être dans le même moment enfant et adulte. Ce faisant, je joue, je risque : car il est toujours possible que l’autre ne s’interroge nullement sur ces lunettes inusitées, et que, dans le fait, il ne voie aucun signe. »
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil 1977 p. 52 – 53
Le propos du texte de Quignard cité hier est de montrer qu’on montre toujours plus qu’on ne le croit et qu’on ne le veut. C’est dans cette perspective que les lunettes noires présentent un paradoxe frappant : le dispositif destiné à caché en dit finalement plus que ce qu’il cache.
« Notre regard dit tout et les lunettes noires encore davantage. »
Mais Quignard n’approfondit pas l’analyse de la relation entre cacher et montrer dans l’usage des lunettes noires, et il ne dévie pas d’une perspective dans laquelle ce qu’on montre nous échappe. L’intérêt du texte de Barthes est justement de montrer que dans l’usage des lunettes noires le montrer peut être tout aussi volontaire que le cacher, puisqu’il peut s’agir justement de montrer qu’on cache. Il y a bien encore ici du non-contrôle mais il porte sur la réception de ce que je montre : « il est toujours possible que l’autre ne s’interroge nullement sur ces lunettes inusitées, et que, dans le fait, il ne voie aucun signe ».