Quiconque a eu, comme moi, la « chance » d’étudier en terminale le plus célèbre passage de L’existentialisme est un humanisme, connaît la réponse à la question posée dans le titre : dans le cas du coupe-papier l’essence précède l’existence, dans mon cas (dans le cas de la « réalité humaine », comme dit Sartre) l’existence précède l’essence. Pour être fameuse, l’exposition de la thèse existentialiste dans cet ouvrage n’en est pas moins assez mal foutue : Sartre présentant l’existentialisme comme solidaire d’un athéisme conséquent, on ne comprend pas bien pourquoi les choses naturelles seraient du côté du coupe-papier plutôt que du côté de la « réalité humaine » pour ce qui est de l’articulation entre leur essence et leur existence. Mais inutile de s’attarder sur ce point, il est bien connu que L’existentialisme est un humanisme est un ouvrage de vulgarisation qui ne prétend pas rigoureusement fonder les thèses qu’il expose. On trouvera peut-être plus d’intérêt à jeter un œil sur la préhistoire husserlienne de la thèse existentialiste.
« Il serait précipité de confiner la perspective husserlienne à un règne sans partage de l’essence. […] Il est vrai que, dans une première phase, correspondant à l’époque des Ideen, Husserl confère à la phénoménologie transcendantale et eidétique le statut de philosophie première, à laquelle il oppose la métaphysique qui, en tant que science fondamentale de la réalité, demeure une philosophie seconde. Bien entendu, cette hiérarchisation repose sur l’affirmation de la dépendance du fait vis-à-vis de l’eidos et, partant, sur le nécessaire primat de celui-ci. Comme l’écrit Husserl lui-même :
L’antique doctrine ontologique, selon laquelle la connaissance du « possible » doit précéder celle du réel, demeure à mon avis une grande vérité, pourvu qu’on l’entende correctement et qu’elle soit employée de façon correcte[1].
Or, cette conception classique va être peu à peu révisée par Husserl à partir des années vingt. Dans l’un des Appendices de Erste Philosophie, Husserl souligne « l’irrationalité du fait transcendantal », qui est présenté comme l’objet principal d’une « métaphysique en un sens nouveau ». De même, dans les Méditations cartésiennes, les « problèmes de la facticité contingente » sont mentionnés comme des problèmes relevant de la métaphysique. On assiste bien à un élargissement de la métaphysique puisqu’elle inclut désormais la dimension transcendantale, au moins comme fait irrationnel, alors qu’auparavant elle demeurait subordonnée à la phénoménologie transcendantale. Cependant, on n’a pas seulement affaire à un élargissement mais bien à une remise en question du rapport entre la métaphysique comme philosophie seconde et la phénoménologie transcendantale et eidétique comme philosophie première. En mettant en avant l’irrationalité du fait transcendantal, c’est la relation même entre fait et eidos, relation qui commandait la hiérarchie des disciplines, que Husserl remet en question. La relation de dépendance entre fait et eidos s’avère ne pas valoir pour tous les secteurs de l’étant. Alors que, dans le cas des choses, les possibilités précèdent les réalités effectives, il n’en est pas de même pour l’ego individuel ou monadique : il est caractérisé par le fait que les possibilités sont relatives, quant à leur existence (Dasein) aux réalités effectives. Cela signifie que l’ego est « un fait absolu et ineffaçable » et que l’eidos est donc absolument dépendant de ce fait originaire. Comme l’écrit Husserl, « la monade egoïque peut s’imaginer elle-même comme étant autrement, mais elle s’est donnée à elle-même d’une façon absolue comme étant. La position de son être autrement présuppose la position de son être », ce qui revient à dire que « l’essence de chaque monade est inséparable de l’existence monadique[2] ». Nous découvrons donc, avec l’ego, un fait originaire ou fait ultime, selon les termes mêmes de Husserl, c’est-à-dire un fait qui n’est le fait d’aucune essence puisqu’au contraire l’accès à l’eidos et la variation que cet accès implique requièrent cette facticité originaire et en dépendent absolument. »
Renaud Barbaras, Métaphysique du sentiment, 1ere partie chapitre IV
Il est nécessaire de préciser que ma présentation de cet extrait détourne le propos de Barbaras de sa finalité. Il ne s’agit pas pour lui de mettre en lumière un acheminement de Husserl vers l’existentialisme mais de légitimer par un précédent husserlien l’abouchement de la phénoménologie et d’une métaphysique[3].
[1] Edmond Husserl, Ideen… I, trad. P. Ricoeur, Paris, Gallimard, 1950, p. 269.
[2] E. Husserl, Zur Phänomenologie der Intersubjektivität, dans Husserliana, t. XIV, p. 155, 154, 159.
[3] En fait le montage proposé par Barbaras est plus complexe que cela, car il comprend un 3e terme : une cosmologie phénoménologique, dont je prendrai peut-être la peine de un jour dire à quel point elle me paraît vaine.