GUYOTAT ENCORE (Mémoire des poètes).
Pierre Guyotat nous a quittés il y a six ans, le 7 février 2020.
Je l’ai rencontré une première fois en 2011, pour la projection d’un documentaire qui lui était consacré, à la Cinémathèque française. Plusieurs étudiants iraniens étaient venus témoigner, pour dire combien le roman leur rappelait la brutalité du régime. Nous étions en 2011 et désormais l’ampleur des manifestations, de fait, dépasse, et de loin, tout ce qui se passait à l’époque… Le livre, qui d’ailleurs est censé se dérouler à Ecbatane (ancienne capitale temporaire de l’empire perse), évoque surtout la guerre d’Algérie, à laquelle l’auteur participa, en tant qu’appelé, et ce sous forme allégorique.
Je devais recroiser Guyotat à plusieurs reprises vers Nation, parfois avec son ami. Difficle de l’aborder toutefois. Je vais peut-être acheter « Histoires de Samora Mâchel », qui sort demain matin chez Gallimard, et dont Guyotat décrit l’écriture dans « Coma ». Toutefois je crains que le livre ne soit très difficile d’accès, à l’instar de « Progénitures ». 780 pages de surcroît… A voir.
Un jour, je tombai par hasard sur le traducteur japonais de Guyotat, au Père-Lachaise, où je cherchais encore la tombe d’un surréaliste oublié, sinon jamais connu. L’homme était habillé en dandy, et cherchait la sépulture de l’écrivain français. Je la lui indiquai. Il semblait heureux. Reste que je m’interroge: comment traduire Guyotat, qui est déjà, à certains égards, illisible en français?
Mes précédents billets sur Pierre Guyotat:
VOIX DES AUTEURS: FRANÇOIS-MICHEL DURAZZO NOUS PARLE DE VICENTE LUIS MORA (entretien paru dans « ActuaLitté », janvier 2026)
« La mémoire des Européens semble figée et anesthésiée“ : entretien avec François-Michel Durazzo
Première moitié du XIXème siècle… Fils d’une tenancière de bordel, l’aventurier viennois Redo Hauptsammer débarque dans l’austère commune de Szonden, bourgade imaginaire située dans le détroit de l’Oder, en Prusse orientale.

Ayant mystérieusement hérité d’un terrain, l’homme transporte le cadavre de sa femme, morte prématurément, et découvre des corps congelés, imputrescibles, dans le pré de la propriété… Ainsi s’ouvre Mitteleuropa, singulière histoire mettant en scène des personnages non moins singuliers. Écrit dans un style poétique, lyrique, le roman est signé Vicente Luis Mora, professeur de philosophie et écrivain andalou, qui se trouve pour la première fois diffusé en France par les soins de l’éditeur Maurice Nadeau.
Lui-même poète (notamment en langue corse), le traducteur, François-Michel Durazzo, a bien voulu répondre à nos questions, apportant ainsi quelques clés, quelques éléments de réponse, afin de comprendre, de lever une part de mystère.
ActuaLitté : Comment avez-vous connu le roman de Vicente Luis Mora ?
François-Michel Durazzo : Le roman de Vicente Luis Mora faisait partie du panel d’environ deux cents romans proposés par newspanishbooks, le programme de soutien à la diffusion de l’ICEX [organisme gouvernemental pour la promotion des entreprises espagnoles à l’étranger] à une commission de traducteurs et éditeurs français, dans le but de dénicher les perles rares publiées en Espagne qui pourraient attirer l’attention d’un éditeur français. Centroeuropa faisait partie des six œuvres retenues pour lesquelles j’ai rédigé un rapport de lecture, que l’on peut encore trouver sur leur site.
Qu’est-ce qui vous a motivé à traduire ce texte ?
François-Michel Durazzo : Mon premier objectif n’était pas d’en assurer moi-même la traduction. J’étais submergé par d’autres projets, notamment la traduction pour Zulma du Troiacord du Catalan Miquel de Palol, que je ne suis pas le seul à considérer comme l’un des plus grands romanciers du monde. J’espérais simplement qu’un éditeur s’intéresserait à Centroeuropa, puis j’en ai finalement cherché un, j’ai traduit les premières pages, jusqu’à ce que Gilles Nadeau [l’éditeur] s’enthousiasme à leur lecture.
La traduction n’a sans doute pas été aisée. On sait, notamment, que les chapitres sont de plus en plus longs à mesure que l’intrigue progresse… Avez-vous connu des difficultés, des phases de découragement ?
François-Michel Durazzo : La traduction s’est avérée techniquement difficile, mais jamais décourageante dans la mesure où le découragement ne survient que lorsqu’on échoue à trouver la solution. Cela n’a pas été le cas. Après une première traduction, la plus fidèle possible, j’ai repris le texte avec deux objectifs, et d’abord celui de réaliser en français le vœu exprimé par l’auteur lui-même d’écrire dans un espagnol du XIXe siècle crédible.
Je me suis donc emparé du texte et fait la chasse à tout ce qui n’aurait jamais pu se trouver sous la plume d’un Stendhal. Puis, en dernière instance, j’ai ajusté le nombre de mots à la progression géométrique, chacun des chapitres comptant le double de mots que le précédent, de même que Redo, le personnage principal, découvre deux fois plus de cadavres chaque fois qu’il creuse un nouveau trou. Tout cela exige quelques accommodements avec l’original, mais, après tout, la fidélité à l’esprit est plus importante que la fidélité à la lettre.
On constate également de nombreux jeux sur l’onomastique. Ainsi, Redo (le nom de notre héros), c’est « Oder » (le fleuve allemand), à l’envers. Là aussi, la traduction peut-elle rendre compte de tout ? Pouvons-nous vraiment tout traduire ?
François-Michel Durazzo : Dans la mesure où il s’agit de noms propres, on a pu les garder tels quels sans difficulté, car ces jeux sur l’onomastique ne sont pas à proprement parler des jeux de mots, mais plutôt des jeux sur les mots. Là où techniquement la traduction a été délicate, c’est sur la traduction des réalités germaniques, administratives et religieuses. Mora utilise un jeu de correspondances entre l’allemand et l’espagnol qui renvoie à la tradition catholique.
La France a une très vigoureuse tradition protestante et une tout aussi riche tradition s’agissant de la traduction de la littérature allemande. Iglesia est donc devenu « temple » et non « église », Alcade « bourgmestre » et non « maire », rector « pasteur » et non « curé », etc. Je ne sais pas si l’on peut tout traduire, ce que je sais, c’est que j’essaie de tout traduire.
Pourquoi, selon vous, Vicente Luis Mora, andalou, a-t-il choisi de situer l’intrigue en Prusse orientale, au XIXe siècle ?
François-Michel Durazzo : Il le dit lui-même quelque part. Je crois qu’il a étudié l’allemand et que cette civilisation le fascine. J’imagine que pour un Espagnol, si latin, la civilisation germanique où le romantisme est né sans jamais conquérir l’Espagne, à l’exception d’un ou deux auteurs, intrigue et exerce une sorte de fascination. C’est à lui qu’il faudrait poser cette question.
Dans l’épilogue, vous parlez de « réalisme magique ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?
François-Michel Durazzo : Le réalisme magique est un courant littéraire, présent en Espagne et bien représenté en Amérique latine, dans lequel le surnaturel apparaît au cœur d’un monde réaliste, sans être présenté comme extraordinaire. Contrairement à ce qui se passe dans le fantastique classique de Mérimée, Maupassant à Gogol, où de tels événements se révèlent particulièrement inquiétants, angoissants, troublants, notre roman les accepte comme faisant partie de la réalité.
Sans aller jusqu’à considérer comme tout à fait normaux ces corps congelés, la personnalité et les pouvoirs d’Isle la sorcière, le surnaturel se borne à décontenancer les personnages qui cherchent à le comprendre sans l’exclure des possibilités de la nature.
Le roman s’appuie également sur des faits historiques bien précis. Peut-on parler de roman historique ? Ou de mélange des genres ?
François-Michel Durazzo : Le roman historique consiste toujours plus ou moins à mélanger les genres. La localisation, la nature, les lieux, les villes, les institutions, les empereurs, les guerres mentionnées, les cultures, le climat ancrent bien le roman dans la première moitié du XIXe siècle, mais les protagonistes sont imaginaires et il s’agit à la fois d’un roman de formation, d’un roman d’amour, d’une enquête, certes avortée, de l’histoire d’une immigration et d’une intégration. De plus, ce roman pose la question de l’identité, de façon très contemporaine.
Pour lire la suite de l’entretien, cliquer sur le lien suivant:
CARNET DE LECTURES: MARS 2001
- Esprit des littératures romanes (Ezra Pound)
- Poèmes (Samuel Taylor Coleridge)
- La grande Beune (Pierre Michon)
- Moravagine (Blaise Cendrars)
- Le Roi du bois (Pierre Michon)
- L’empereur d’Occident (Pierre Michon)
- Les douze Césars (Suétone)
- Le Guetteur mélancolique (Guillaume Apollinaire)
- Poèmes à Madeleine (Guillaume Apollinaire)
- Poèmes à la marraine (Guillaume Apollinaire)
- Mythologies d’hiver (Pierre Michon)
- Trois auteurs (Pierre Michon)
- Poèmes retrouvés (Guillaume Apollinaire)
- Poèmes épistolaires (Guillaume Apollinaire)
- Poèmes inédits (Guillaume Apollinaire)
- Poèmes à Lou (Guillaume Apollinaire)
- The Sex Pistols (Nicolas Ungemuth)
- Evgueni Sokolov (Serge Gainsbourg)
- Maîtres et serviteurs (Pierre Michon)
- Le guetteur mélancolique (Guillaume Apollinaire)
- Poèmes inédits (Guillaume Apollinaire)
- La ligne (Pierre Bergounioux)
- L’épuisement (Christian Bobin)
- Rimbaud le fils (Pierre Michon)
- Contes de la folie ordinaire (Charles Bukowski)
UN CLASSIQUE PAR MOIS: HENRY MURGER (1822-1861). ÉPISODE 37.
Longtemps, j’ai cru qu’Henry Murger avait créé le concept de « bohème », et même le concept de « bobo », avec presque cent-cinquante ans d’avance. La faute en revient à Luc Ferry. Je n’ai ni antipathie, ni sympathie, pour l’ancien ministre de l’Éducation nationale, mais on doit reconnaître à l’homme, agrégé de philosophie, une vaste culture. Un jour, il y a déjà de nombreuses années, lors d’une émission télévisée, Ferry, donc, avait cité Murger comme l’initiateur même du fameux terme « bobo », usité aujourd’hui de façon abusive, permanente. Or, d’après Wikipédia, la paternité en reviendrait à Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692). Dans ses Historiettes, classique qui fera l’objet d’une chronique ici même, un jour lointain, Tallemant des Réaux parle de ces aristocrates désargentés, fantasques. Comment s’accorder, donc? Aujourd’hui peu lu, Murger ne cite pas vraiment ses sources dans l’introduction aux fameuses Scènes de la vie de Bohème, qui firent sa célébrité, au mitan du XIXème siècle. On sait que Balzac, auquel il est fait référence dans le livre, et auquel Murger, grand travailleur, consacra plusieurs études, a écrit une nouvelle intitulée Le Prince de la Bohème, en 1840, soit onze ans plus tôt. Qui, donc, est réellement le père? La question reste en suspens. Si un spécialiste, universitaire ou autre, a la réponse, qu’il nous la fournisse ici, en commentaire.
L’introduction dont nous parlons plus haut a quasiment valeur de programme. Tout au long du roman, qui ressemble à un film à sketchs, de jeunes romantiques fauchés (le musicien Schaunard, double d’un certain Alexandre Schanne, le scupteur Jacques, double du sculpteur Joseph Desbrosses, le philosophe Gustave Colline, double de Jean Wallon et Marc Trapadoux, le peintre Marcel, double François Tabar, et enfin le poète Rodolphe, double d’Henry Murger lui-même) poursuivent leurs entreprises créatives et sentimentales, tout en survivant vaille que vaille. Le livre est ainsi constitué d’une suite d’aventures, et surtout de mésaventures, dans le Paris d’avant-Haussmann. Situé derrière l’église Saint-Germain l’Auxerrois, le café Momus sert ainsi de QG aux intéressés. Évoquons, entre autres, un passage situé au salon carré du Louvre, lieu qui existe toujours: c’était à l’époque de lieu d’exposition, soit de salon au sens propre, puisque c’est là que le peintre Marcel escompte montrer Le passage de la Mer Rouge, tableau auquel il travaille des mois durant. Chaque épisode fut d’ailleurs préalablement publié sous forme de feuilleton, dans Le Corsaire notamment, revue à laquelle participait Baudelaire, si mes souvenirs sont bons. Notons aussi que le livre s’achève de façon un peu triste, avec le mort de Mimi, amante de Rodolphe, dont le corps disparaît en fosse commune. Dès lors, les compères s’embourgeoisent, ne suivent plus le modèle d’intransigeance artistique défini par Murger au départ. Société, tu m’auras pas, chantait Renaud, qui certes ne boit pas que de l’eau. « Elle t’a eu », serions-nous tentés de lui répondre. De même qu’elle a eus Rodolphe, Marcel et tous les autres, chacun se rangeant des bécanes, comme on dit, pour devenir peu ou prou des créateurs officiels, ou lâcher leurs petites amantes pour des femmes riches.

Les contemporains de Murger ont probablement reconnu les figures décrites au fil des pages, les endroits, les allusions. J’ai, de mon côté, téléchargé le livre sur Internet, sans les notes fournies dans l’éditions Folio. Lui-même bohèmien, lassé par ce mode de vie, rongé par la misère, Murger demeure finalement le seul dont on retienne encore le nom, ou presque. Mort prématurément de maladie, d’épuisement, à l’hôpital Fernand-Widal (clinique Dubois à l’époque), Murger, qui repose désormais au très romantique cimetière Montmartre, non loin des frères Goncourt (qui en dressent un portrait peu flatteur dans leur Journal) et de « Germinie Lacerteux » (dont nous avons parlé dans une précédent chronique, cf. le lien en commentaire), a connu un succès insuffisant, entre autres grâce à une pièce de théâtre à laquelle assista le tout-Paris, et que critiqua vertement Nadar, ami de l’intéressé. Le livre a été par la suite repris, et par Giacomo Puccini à travers l’opéra La Bohème, et par Marcel L’Herbier, à travers un long-métrage sublime, visionné par votre serviteur sur YouTube, sorti en 1945 et présentant un impressionnant casting (Maria Denis, Suzy Delair, Roger Blin, etc). Nino Frank, le scénariste prend bien des libertés avec le texte original: Rodolphe et Mimi, qui se baladent au Luxembourg, tombent sur la statue de Murger, encore visible, on croise Adolphe Sax (créateur du saxophone), lors d’une fête galante, ou encore Apolline Sabatier, dite la présidente, muse de Baudelaire, etc. D’autres adaptations, dont celle du cinéaste finlandais Aki Kaurismaki, existent. Certaines sont récentes: à l’instar de cette comédie musicale d’Ana-Maria Bell, représentée en 2021. C’est dire si Murger, pourtant négligé, demeure d’actualité! J’ignore par ailleurs si la fameuse Bohème d’Aznavour s’en inspire, directement ou pas. Affaire à suivre…
Mon billet sur Germinie Lacerteux:
GROENLAND (réflexion)
Crise au Groenland… Égoïstement, je songe à mon blog. Qu’adviendrait-il si Donald Trump bloquait WordPress, comme les USA ont bloqué Visa, Google, Amazon, etc., en Russie? Non, parce qu’il a l’air motivé en ce moment. J’ai été sur hautetfort (français), pendant un an. Je suis désormais habitué à WordPress, qui me semble plus performant, sachant que je ne suis pas un grand technicien et que j’utilise la version gratuite. Mon blog est enregistré à la BnF, et il me faudrait tout transférer. Sans oublier Facebook, qui permet la diffusion de ce même blog, et qui est aussi américain (j’ai testé le Facebook russe, VK. C’est nettement moins efficace pour vendre ma soupe empoisonnée). MacDo, KFC, Five Guys, Coca Cola… D’accord. Mais Jack Daniels, Tabasco, WordPress… Compliqué!
Bon, ne crions pas avant d’avoir mal












