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Dialogues en SHS : sciences de gestion, économie et pratiques ouvertes #3

Dans ce troisième épisode de notre série d’entretiens consacrée aux enjeux de la publication scientifique en sciences de gestion et en économie, OPERAS France donne la parole à Emilie Rousseau, directrice des bibliothèques à emlyon business school. Elle revient sur les politiques de publication de l’établissement, le rôle stratégique des bibliothèques dans l’accompagnement de la recherche, ainsi que les tensions qui persistent entre les ambitions de la science ouverte et les exigences des systèmes d’évaluation internationaux. 

Une politique de publication marquée par le refus des APC

La politique de publication d’emlyon business school repose sur plusieurs leviers en faveur de la science ouverte. L’établissement participe aux accords transformants négociés par Couperin et soutient financièrement différentes infrastructures telles qu’OpenEdition, Érudit ou le DOAJ.

L’une des particularités de l’école réside toutefois dans son refus de financer les frais de publication (APC). Cette position, inscrite dans le manuel de la faculté, s’applique à l’ensemble des éditeurs et des revues.

Selon Emilie Rousseau, cette décision résulte d’une prise de conscience croissante des mécanismes économiques de l’édition scientifique. De nombreux enseignants-chercheurs considèrent qu’il est difficilement justifiable de devoir financer la publication de travaux produits et évalués par la communauté académique elle-même.

« Les chercheurs produisent les contenus, participent aux comités éditoriaux et réalisent les évaluations. À un moment, certains se sont demandé pourquoi ils devraient également payer pour publier. »

Les limites d’une transition vers l’accès ouvert

Malgré cette sensibilité aux enjeux de la science ouverte, l’établissement reste fortement contraint par son environnement d’évaluation international.

La création de nouvelles revues ou le développement d’alternatives éditoriales apparaît difficile dans un contexte où les institutions sont évaluées à partir de classements reposant largement sur les revues dans lesquelles publient leurs enseignants-chercheurs.

Les grandes accréditations internationales ainsi que plusieurs classements de référence continuent d’accorder une place importante aux facteurs d’impact et au prestige des revues académiques.

« Tant que les écoles de management devront justifier leurs performances à travers des publications dans certaines revues reconnues par les classements internationaux, il sera difficile de sortir complètement de ce système. »

Une bibliothèque au cœur de l’accompagnement de la recherche

À emlyon business school, la bibliothèque est directement rattachée à la faculté. Cette position organisationnelle lui permet d’intervenir au plus près des activités de recherche et de publication.

Son rôle dépasse largement la gestion documentaire. Elle accompagne les enseignants-chercheurs dans leurs démarches de publication, assure la promotion de la science ouverte et participe au pilotage des outils de suivi de la recherche.

L’école s’est ainsi dotée récemment d’un système d’information de la recherche reposant sur la solution Esploro de Clarivate. Cet outil, administré par la bibliothèque, permet de centraliser et de valoriser les activités scientifiques de l’établissement.

Cette proximité avec les équipes de recherche fait de la bibliothèque un acteur essentiel de la diffusion et de la visibilité de la production scientifique de l’école.

Une évaluation de la recherche fortement liée au classement des revues

À emlyon business school, les critères d’évaluation des enseignants-chercheurs sont formalisés dans un manuel de la faculté, révisé régulièrement par les instances académiques de l’école. Les publications scientifiques, les activités pédagogiques et les contributions institutionnelles y sont prises en compte selon un système de points.

Dans ce cadre, le classement des revues demeure un critère central. La valeur accordée à une publication dépend notamment du prestige de la revue, mais aussi de la place occupée par le chercheur parmi les auteurs.

Ce système présente l’avantage de rendre les critères d’évaluation explicites et discutables collectivement. Chaque année, le contenu du manuel est réexaminé, tandis que le classement interne des revues fait régulièrement l’objet de débats, notamment avec l’arrivée croissante de chercheurs issus des sciences humaines et sociales.

« Il existe des discussions pour mieux prendre en compte certaines disciplines qui ne se reconnaissent pas toujours dans les classements historiquement dominants. »

Une diversité de profils de chercheurs

L’une des spécificités mises en avant lors de cet entretien est la diversité des profils académiques présents au sein de l’école.

Aux côtés des chercheurs dont l’activité principale repose sur la publication d’articles scientifiques, emlyon reconnaît également des profils davantage orientés vers la diffusion des connaissances ou la recherche-action menée avec des organisations partenaires.

Certains enseignants-chercheurs contribuent ainsi à des plateformes de vulgarisation scientifique, publient dans des médias généralistes ou participent à la diffusion des résultats de la recherche auprès d’un public non académique. D’autres développent des travaux en collaboration avec des entreprises, des associations ou des acteurs de l’économie sociale et solidaire.

Pour Emilie Rousseau, cette diversité reflète la richesse des missions de l’enseignement supérieur, même si toutes les activités ne bénéficient pas de la même reconnaissance dans les mécanismes d’évaluation.

« On gagne davantage de points en publiant un article académique qu’en rédigeant un cas pédagogique ou un ouvrage. Mais certains enseignants privilégient malgré tout ces formats parce qu’ils correspondent davantage à leur vision du métier. »

La place marginale des revues francophones

Les revues francophones occupent aujourd’hui une place très limitée dans les stratégies de publication en sciences de gestion. Les revues les mieux classées étant majoritairement anglophones, les chercheurs sont fortement incités à publier en anglais afin de répondre aux exigences des classements internationaux.

« La place des revues francophones est minoritaire au regard du volume des revues anglophones. »

Cette situation dépasse la seule question des publications et interroge plus largement la place du français dans les échanges académiques et dans l’internationalisation des écoles de management.

Le modèle diamant : un idéal difficile à atteindre

Interrogée sur le modèle diamant de l’accès ouvert, Emilie Rousseau se montre favorable à ses principes tout en exprimant un certain scepticisme quant à sa mise en œuvre dans le domaine des sciences de gestion.

« J’en rêve. Mais en sciences de gestion, cela me paraît extrêmement difficile à atteindre. »

Les mécanismes d’évaluation, les systèmes de primes liés aux publications et la concurrence internationale constituent autant de freins à une transformation rapide du paysage éditorial. 

Pour autant, elle n’exclut pas la possibilité d’actions collectives à l’échelle de la discipline. Les réseaux académiques, les associations professionnelles et certaines personnalités déjà engagées sur ces questions pourraient contribuer à faire émerger des alternatives.

Quelle place pour le livre dans l’évaluation académique ?

L’entretien s’est enfin conclu par une discussion sur le statut du livre dans les systèmes d’évaluation de la recherche.

À emlyon, les ouvrages sont bien pris en compte dans le manuel de la faculté, mais ils demeurent généralement moins valorisés que les articles publiés dans les revues les plus prestigieuses. Plusieurs catégories d’ouvrages sont distinguées, des ouvrages de référence aux livres destinés au grand public, avec des niveaux de reconnaissance variables.

La diversité des livres publiés dans le domaine du management est néanmoins importante, allant des ouvrages académiques évalués par les pairs aux publications davantage destinées à la diffusion d’expériences ou de témoignages. Cette hétérogénéité pose plus largement la question de la reconnaissance et de l’évaluation des différentes formes de production scientifique, au-delà des seuls articles de revues.


À travers cet entretien, ce sont des réalités propres aux écoles de management qui apparaissent, souvent méconnues mais déterminantes pour comprendre les dynamiques actuelles de la publication scientifique. Ces éléments alimentent une réflexion collective au sein des SHS sur les évolutions de l’accès ouvert. Rendez-vous au prochain épisode pour poursuivre l’exploration. 

Marina Cortés Aldaz
Marina Cortés Aldaz

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marina Cortés Aldaz (10 juin 2026). Dialogues en SHS : sciences de gestion, économie et pratiques ouvertes #3. OPERAS France. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16di4


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