Plumes libres #2 : Innocent Azilan ” Infrastructures : la science africaine face au défi de l’ouverture “
Notre série donnant la parole aux doctorants en sciences humaines et sociales se poursuit avec cette deuxième publication. Nous avons le privilège de vous présenter Innocent Azilan, doctorant en quatrième année à l’université de Toulon, qui nous offre un aperçu de sa thèse portant sur les infrastructures développées en Afrique, notamment en Afrique francophone, pour promouvoir l’accès ouvert.
Dans cet article, Innocent Azilan nous dresse une cartographie minimaliste des infrastructures de la science ouverte en Afrique. Elle est issue de sa thèse qui porte sur la science africaine face au défi de l’ouverture. Innocent examine le contexte de la science ouverte en Afrique ainsi que les enjeux et défis de sa mise en place.
Infrastructures : la science africaine face au défi de l’ouverture.
La science globale connaît actuellement une transformation guidée par les principes d’ouverture et du libre. L’avènement du réseau internet et la démocratisation des technologies de l’information et de la communication ont engendré, dès les années 1990, un mouvement en faveur du libre accès aux résultats de la recherche, puis aux données. Ces paradigmes émergents (Open Access, Open Science) promettent de redéfinir les modalités de production, de diffusion et d’évaluation de la littérature savante et s’érigent en rempart contre la logique capitaliste et d’enclosure imposée par l’édition scientifique privée1
Pour l’Afrique, et particulièrement sa partie subsaharienne francophone, les enjeux de cette transition sont considérables. En effet, la recherche africaine peine encore à s’imposer sur la scène internationale2. Elle est frappée d’une grande invisibilité. Les données bibliométriques illustrent cette invisibilité 3: la contribution de l’Afrique subsaharienne à la production scientifique mondiale reste marginale, ne dépassant guère 2%4.
Cette sous-représentation n’est pas le reflet d’un manque de dynamisme ou de qualité de la recherche africaine, mais plutôt le symptôme d’obstacles structurels persistants5.
Dans ce contexte, la science ouverte apparaît comme une opportunité pour la communauté scientifique africaine. Elle offre la possibilité de contourner certains des obstacles structurels et de s’insérer plus efficacement dans les réseaux de collaboration internationaux. Si elle porte la promesse d’une démocratisation des savoirs, en Afrique plus qu’ailleurs, le libre accès et la science ouverte impliquent d’autres enjeux que sont la découvrabilité de la science “locale”, de la décolonisation des savoirs et d’une justice cognitive6. Cependant, l’adoption de pratiques ouvertes ne va pas sans défis. Elle nécessite une transformation profonde des pratiques de recherche, des investissements en infrastructure numérique, une réflexion sur les modèles économiques de l’édition scientifique, etc. Cela étant, il existe des infrastructures engagées sur ce terrain.
1- Le Maghreb, l’atlas.
Le Maghreb est un pôle important de production scientifique en Afrique. Nombre de recherches bibliométriques portant sur l’Afrique ont montré le poids important de la recherche de cette région dans l’ensemble de la production africaine78. Cette hégémonie se confirme avec des progrès significatifs ces dernières années dans le développement d’infrastructures pour soutenir la science ouverte.
Plusieurs initiatives nationales ont vu le jour pour développer des archives ouvertes. En Algérie, le portail CERIST DL héberge les publications en libre accès de nombreuses institutions de recherche. Elle donne accès à l’ensemble de la production du CERIST (Algerian Research Centre on Scientific and Technical Information) en termes d’articles de revues et de conférences, de rapports techniques et de recherche, de thèses, de supports de cours, etc. Le lancement toujours par le CERIST de l’ASJP (Algerian Scientific Journal Platform), plateforme d’édition électronique des revues scientifiques algériennes s’inscrit dans la même dynamique (près de 250.000 articles et près de 900 revues répertoriés).
Au Maroc, le portail Toubkal remplit une fonction similaire. Le royaume a récemment lancé le PRSM, le Portail des revues scientifiques marocaines, premier du genre afin d’héberger et indexer les revues marocaines. En Tunisie, l’archive nationale CNUDST (Centre National Universitaire de Documentation Scientifique et Technique) centralise les publications scientifiques du pays.
2- L’Afrique anglophone, au cap.
L’Afrique anglophone est connue pour être une région féconde de la science africaine, avec de gros contributeurs comme l’Afrique du Sud, le Nigéria, le Kenya, etc. La région héberge un certain nombre d’infrastructures de la science ouverte, qu’elle est capable d’exporter au reste du continent.
En termes d’archives ouvertes institutionnelles, de nombreuses universités ont mis en place leurs propres dépôts. Par exemple, l’Université de Nairobi au Kenya et l‘Université de Cape Coast au Ghana disposent de dépôts institutionnels bien établis qui hébergent des milliers de publications libres d’accès. Le réseau DATAD-R (Database of African Theses and Dissertations including Research) lancé depuis 2003 et géré par l‘Association des Universités Africaines (AUA) regroupe également les thèses et mémoires de plusieurs pays anglophones.
Lancée en 2018 en s’inspirant du modèle archétypal Arxiv, AfricArxiv quand à lui compte s’imposer comme une plateforme de preprints et d’archivage numérique dédiée à la recherche africaine9. Elle offre aux chercheurs la possibilité de déposer gratuitement leurs articles, données de recherche et autres ressources scientifiques (fichiers audio, vidéo, jeux de données, scripts) dans toutes les langues africaines.
D’un autre côté, LIBSENSE (Library Support for Embedded NREN Services and E-infrastructure), programme panafricain dirigé par le WACREN, promeut le mouvement en Afrique par la création d’une communauté de pratique pour la science ouverte et encourage l’adoption de services et d’infrastructures adaptés sur le continent. Le programme se concentre sur les politiques de science ouverte, le développement d’infrastructures comme les dépôts institutionnels, et le renforcement des capacités des acteurs concernés.
Concernant les revues en accès libre, la plateforme sud-africaine African Journals Online (AJOL) joue aujourd’hui un rôle prépondérant en hébergeant plus de 800 revues africaines, dont une grande partie en accès ouvert. En Afrique de l’Est, des efforts sont menés pour accélérer la mise en œuvre de politiques de science ouverte au niveau régional. La Tanzanie par exemple encourage l’utilisation d’un dépôt centralisé pour faciliter l’accès des chercheurs aux publications10.
3- Afrique francophone, poussive.
L’Afrique francophone connaît un retard important en matière de développement de la science. Elle est caractérisée par un isolement important vis-à-vis du monde11. Sa production visible est très faible et s’estime à 0,01% de la science globale12.
En matière de la promotion de la science ouverte, la plupart des infrastructures qui œuvrent dans ce sens sont étrangères ou issues d’Afrique anglophone. C’est le cas d’AJOL qui héberge un nombre important de revues d’Afrique francophone et qui y est populaire, tant auprès des chercheurs-auteurs qu’auprès des éditeurs. C’est aussi le cas d’EIFL (Electronic Information for Libraries), une organisation internationale qui, entre autres ses missions, se positionne aujourd’hui comme un acteur clé de la promotion de la science ouverte en Afrique13. L’organisation travaille en partenariat avec des bibliothèques et des consortiums de bibliothèques dans de nombreux pays africains pour favoriser l’accès libre aux ressources scientifiques et académiques.
Il existe cependant quelques initiatives qui ont émergé dans la région francophone. Le projet SOHA (Science Ouverte en Haïti et en Afrique francophone) a joué un rôle important dans la sensibilisation et la formation à la science ouverte dans les universités d’Afrique francophone. Lancé en 2015, SOHA a pour mission principale de faire de la science ouverte un outil de développement essentiel dans ces régions, en mettant l’accent sur l’autonomisation des chercheurs et la justice cognitive. APSOHA, l’association mère du projet a, avec le CAMES (Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur)14, lancé depuis 2018 le DiCAMES, un dépôt institutionnel pour conservation et la diffusion de toute la littérature scientifique des universités de l’espace Cames. Le DiCames offre aux universités l’espace de créer et de gérer en son sein leur propre portails regroupés par pays.
4- Quels résultats ?
L’Afrique ne saurait rester plus longtemps en marge de la science globale. En adoptant en 2021 la recommandation de l’UNESCO pour la Science ouverte, les Etats africains se sont eux aussi alors engagés, entre autres, à “instaurer un environnement politique favorable à la science ouverte”; “investir dans les infrastructures et les services de la science ouverte” ou encore “à promouvoir la coopération internationale et multipartite dans le contexte de la science ouverte et en vue de réduire les fractures numériques, technologiques et en matière de connaissances.”
Il paraît clair que l’Afrique est encore loin de ces objectifs. A ce jour, seulement 36 politiques identifiées dans ROARMAP15 sont africaines, dont 11 en Afrique du Sud (contre 720 en l’Europe et 244 en Amériques).
Il faut noter que ce retard du continent africain est corollaire aux défis de la science africaine, que sont le manque de financement conséquent et pérenne, la faiblesse des infrastructures, la faiblesse des systèmes nationaux de recherche, la fuite des cerveaux, la fracture scientifique et numériques, le manque de compétences locales (en communication et édition savantes en l’occurrence,etc.). En ce qui concerne le libre accès et la science ouverte, il y a plus que besoin de travailler à l’instauration de cadre juridique et politique plus favorable à l’ouverture. Et il y a surtout urgence à s’approprier ce mouvement, afin qu’il fasse sens avec les objectifs et visions stratégiques du continent.
Pour en savoir plus sur ses recherches et obtenir des détails supplémentaires sur ses conclusions, n’hésitez pas à contacter Innocent Azilan à [email protected]
- Pélissier, M. (2021). Les communs culturels dans l’écosystème numérique (Vol. 8). ISTE Group. [↩]
- Piron, F., Diouf, A. B., Dibounje Madiba, M. S., Mboa Nkoudou, T. H., Aubierge Ouangré, Z., Tessy, D. R., Rhissa Achaffert, H., Pierre, A., & Lire, Z. (2017). Le libre accès vu d’Afrique francophone subsaharienne. Revue française des sciences de l’information et de la communication, 11, Article 11. https://doi.org/10.4000/rfsic.3292 [↩]
- Innocent Azilan (1 août 2024). Pourquoi la science africaine est-elle réduite à l’invisibilité ? ComSci. Consulté le 17 septembre 2024 à l’adresse https://doi.org/10.58079/124ga [↩]
- Confraria, H., & Godinho, M. M. (2015). The impact of African science : A bibliometric analysis. Scientometrics, 102(2), 1241‑1268. https://doi.org/10.1007/s11192-014-1463-8
[↩]
- Innocent Azilan (19 août 2024). Accès à l’information scientifique : pratiques et défis des doctorants médecins burkinabés. ComSci. Consulté le 17 septembre 2024 à l’adresse https://doi.org/10.58079/126lg [↩]
- Piron, F. (2018). Justice et injustice cognitives : De l’épistémologie à la matérialité des savoirs humains. https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/classiques25ans/chapter/justice-et-injustice-cognitives/ [↩]
- Sooryamoorthy, R. (2021). Science in Africa : Contemporary Trends in Research. Journal of Scientometric Research, 10(3), 7. [↩]
- Gaillard, J., & Waast, R. (1988). La recherche scientifique en Afrique. 148. [↩]
- AfricArXiv : The pan-African Open Scholarly Repository. (2020). AfricArXiv. https://africarxiv.pubpub.org/pub/mwi703cz/release/2 [↩]
- La mise en œuvre de la science ouverte en Afrique de l’Est s’accélère https://sgciafrica.org/fr/la-mise-en-oeuvre-de-la-science-ouverte-en-afrique-de-lest-saccelere/ [↩]
- Waast, R., & Gaillard, J. (2018). L’Afrique : Entre sciences nationales et marché international du travail scientifique [↩]
- SOHA, É. (2016, juin 8). Le Web et la production scientifique africaine : Visibilité réelle ou inhibée ? https://www.projetsoha.org/?p=1357 [↩]
- Kuchma, I., & Ševkušić, M. (2024). Landscape of no-fee open access publishing in Africa. Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.12792474 [↩]
- Le CAMES est un organisme inter-étatique regroupant 17 pays d’Afrique francophone, dont le rôle principal est d’harmoniser et d’assurer la qualité de l’enseignement supérieur dans ces pays. Il est chargé de la reconnaissance des diplômes, de l’accréditation des programmes, et de l’évaluation des nouveaux cursus créés par les universités et écoles de son réseau. [↩]
- ROARMAP est un répertoire qui compile les directives et réglementations en matière d’accès ouvert mises en place par diverses entités du monde académique et scientifique. Plus précisément, elle recense les politiques qui imposent ou recommandent aux chercheurs de déposer leurs articles dans des archives ouvertes, afin d’en faciliter l’accès et la diffusion [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marina Cortés Aldaz (30 septembre 2024). Plumes libres #2 : Innocent Azilan ” Infrastructures : la science africaine face au défi de l’ouverture “ OPERAS France. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13285
