Cet article est un extrait légèrement remanié de ma thèse de doctorat. Il vise à compléter la publication du livre tiré de mes travaux.
Il suffit d’observer les couvertures de La Maison des feuilles, aussi bien dans son édition française que dans son édition américaine, pour s’apercevoir que le roman a des affinités certaines avec le labyrinthe : en effet, dans les deux cas le lecteur fait face à ce qui s’apparente à une spirale dédaléenne.


La couverture française (droite) semble représenter une sorte de forme fractale mêlant toile d’araignée et flocon de neige vu sous un microscope, tandis que la couverture américaine (gauche) apparaît plutôt comme un plan des sous-sols obscurs et changeants de la demeure des Navidson, fait de parois à angles droits et d’un escalier en spirale, au centre duquel se trouve la figuration stylisée d’une boussole. Le ton est donc donné avant même l’ouverture du roman.
La référence au labyrinthe est ainsi clairement explicite dans l’œuvre : un détour par l’index de l’édition américaine nous indique dix-sept zones d’occurrence du terme labyrinth et douze pour le terme maze, principalement situées dans le chapitre IX, que Zampanò projetait d’intituler « The Labyrinth » ; notons aussi que le chapitre XIII quant à lui devait s’appeler « The Minotaur ». Si tout un chapitre porte donc sur le motif du labyrinthe, reproduisant dans la mise en page l’impression d’une déambulation dans un dédale, et si la référence au mythe est bien présente, c’est d’abord parce que la maison des Navidson s’apparente elle-même à un labyrinthe : c’est ainsi qu’elle est désignée, à plusieurs reprises, dans l’ekphrasis que livre Zampanò dans le corps du texte. Elle ressemble au palais construit par Dédale, à cela près que contrairement à ce dernier, elle se refuse à tout stratagème exploratoire :
| Au fur et à mesure que Navidson et Reston s’enfoncent dans le labyrinthe, ils découvrent des bribes des balises à néon et des lambeaux de divers types de fils de pêche. Même le fil en acier tressé semble incapable de résister aux effets destructeurs de l’endroit. « On dirait qu’il est impossible de laisser une trace durable ici, fait remarquer Navidson. – Le genre de femme qu’on préfère éviter », plaisante Reston […]. | As Navidson and Reston head out into the labyrinth, they occasionally come upon pieces of neon marker and shreds of various types of fishing line. Not even multi-strand steel line seems immune to the diminishing effects of that place. « It looks like its [sic] impossible to leave a lasting trace here », Navidson observes. « The woman you never want to meet », quips Reston […].[1] |
Plusieurs éléments sont intéressants ici : d’abord, cet extrait réactive doublement le rôle de guide dévolu à Ariane dans l’épisode du labyrinthe. En effet, celle-ci, selon les versions du mythe, guide Thésée grâce à une pelote de fil rouge offerte par Dédale, dont elle tient une extrémité à l’entrée du labyrinthe (qui est aussi sa sortie) : on retrouve ici la présence de « fils de pêche » et même d’un « fil en acier tressé » (la tresse redoublant ou mettant en abyme le labyrinthe lui-même) ; selon d’autres versions, Ariane guide Thésée grâce à une couronne lumineuse que lui a donnée Aphrodite : on en retrouve la trace dans les « balises à néon ». Mais, comme on le comprend ensuite, ces éléments offrant la possibilité de retrouver son chemin dans le labyrinthe ne fonctionnent pas : la maison semble les avaler ou les corrompre, interdisant toute possibilité de se repérer dans un espace qui n’aurait alors plus de contours.
La comparaison proposée par le personnage de Reston est elle aussi intéressante en ce qu’elle réactive un des sens du labyrinthe, notamment lorsque celui-ci s’incarne en une grotte souterraine, à savoir la féminité – du ventre maternel, refuge protecteur, au sexe féminin, béance dans laquelle il faudrait « s’enfonc[er] » (la version américaine propose « head out », qui réactiverait, plutôt que la référence sexuelle, celle de la maternité). Une note, dans le chapitre IX, propose une synthèse de ces différentes pistes : « le fil à pêche […] a, outre son aspect pratique, d’évidentes résonances mythologiques. La fille de Minos, Ariane, donna à Thésée un fil dont il se servit pour s’échapper du labyrinthe. Le fil a servi plus d’une fois de métaphore pour le cordon ombilical […]. Curieusement, dans les cultes orphiques, le fil symbolisait le sperme[2] » (MDF, 120). Le labyrinthe, dans La Maison des feuilles, est donc bien prioritairement la maison des Navidson, son espace incommensurable et son architecture mouvante.
À partir de cet élément concret, tout un réseau de références s’étoile : le chapitre IX propose ainsi une déambulation intertextuelle dans un vaste ensemble d’ouvrages sur la question du labyrinthe, comme en témoignent d’emblée les trois phrases latines mises en exergue, dont celle de Virgile évoquant, dans L’Enéide, « […] labor ille domus et inextricabilis error », « […] la fameuse et difficultueuse maison et ses inextricables détours » (MDF, 109)[3]. L’objectif de ce chapitre, qui se veut un pendant du chapitre V sur la notion d’écho, est donné d’emblée : « afin de comprendre comment dans la maison des Navidson les distances sont radicalement déformées, nous devons aborder l’idéation plus complexe de convolution, d’interférence, de confusion et même les idées décentriques de motif et de construction. En d’autres termes, le concept d’un labyrinthe[4] » (MDF, 111). S’ensuit une note proposant un premier relevé bibliographique d’ouvrages sur la question, parmi lesquels figure notamment Le Livre des labyrinthes de Paolo Santarcangeli, tandis que celui de Penelope Reed Doob est évoqué quelques pages plus loin.
Autrement dit, le labyrinthe comme caractérisation architecturale d’un espace, mais aussi comme métaphore pour exprimer la complexité, ainsi que comme référent mythologique, est posé explicitement par le texte : c’est une identification que le lecteur n’a pas à faire lui-même, voire qu’il n’est pas libre de contester. La maison est un labyrinthe, Navidson et ses acolytes sont des Thésée modernes ; tout un schéma préécrit semble à même de se dérouler sous nos yeux, renforcé par la mise en page mimétique qui oblige le lecteur à parcourir laborieusement le texte – on rappellera ici qu’une des étymologies fautives du labyrinthe repose sur la locution latine labor intus. Pour Valérie Dupuy, « l’image du labyrinthe est ici très opérante[5] », tandis que pour Bertrand Gervais, « La Maison des feuilles […] a fait la preuve […] que le labyrinthe pouvait être l’objet de nouvelles explorations romanesques, offrant un dédale narratif et textuel d’une rare complexité avec son accumulation de métalepses, son travail sur la matérialité du livre et le déploiement d’un espace labyrinthique en transformation constante[6] » ; pour Côme Martin, « l’ensemble de House of Leaves est à considérer comme un récit labyrinthique multicursal […][7] », tandis que pour Vincent Message, dans La Maison des feuilles « Danielewski […] exploite toutes les possibilités thématiques et formelles que le labyrinthe offre à la littérature[8] ». Un tel unisson dans l’approche critique ne laisse pas de doute quant à la pertinence de la référence, tout en montrant bien à quel point elle envahit l’analyse : tout se passe comme si le lecteur, naïf autant qu’averti, était contraint, à l’encontre même de ce que suggère l’image du labyrinthe, de suivre ce cheminement.
Nous l’envisageons donc comme une des formes les plus raffinées de l’ironie dont fait preuve Mark Danielewski dans son roman : cette référence au labyrinthe est bien la clef de l’œuvre, qui l’ouvre et la ferme sur elle-même dans le même temps. Nous nous appuyons, pour l’affirmer, sur la présence de longs passages imprimés à l’encre rouge et barrés dans le texte, faisant explicitement référence au mythe du Minotaure : dans l’édition américaine – l’édition française sur laquelle nous travaillons pour la traduction est en « deux couleurs », ainsi que le rappelle l’encart au dos de la page de garde, c’est-à-dire en noir et blanc plus la couleur bleue pour toutes les occurrences du terme maison ; le rouge n’est pas utilisé, et les passages en question sont simplement barrés – on compte dix pages comportant ces parts de texte en rouge et barré dans le chapitre IX, cinq dans le chapitre XIII, et trois dans le reste du roman, annexes comprises. Comme le précise Johnny dans la note 123, « les passages biffés indiquent que Zampanò a essayé de s’en débarrasser, mais, avec un peu de térébenthine et une bonne vieille loupe, je suis parvenu à les ressusciter[13] » (MDF, 113) ; il précise plus loin, dans la note 298, que « Zampanò a tenté d’éradiquer systématiquement le thème du “Minotaure” dans tout le Navidson Record[14] » (MDF, 343).
Autrement dit, et nous suivons ici une proposition de Côme Martin, cette présence barrée de la référence au mythe du monstre au cœur du labyrinthe fonctionne à l’image du « texte mis sous rature » de Derrida : la référence fonctionne comme trace, comme explication inadéquate, donc effacée, mais dont on conserverait l’apparition sur le papier en guise de témoignage de son approximation. La référence au Minotaure n’est pas adéquate, mais rien n’est plus adéquat qu’elle. Ainsi, « il s’agit donc de fournir une clef au lecteur, en affectant, par la rature, d’affirmer que cette clef n’est pas utile à la lecture du roman[15] ». En outre, certaines de ces portions de texte en rouge prennent la forme de calligrammes sur la page : ainsi, on entraperçoit, dans la note 123 qui se déploie sur une double page, la figuration d’une clef, tandis que l’on reconnaît, dans la note 187[16], la forme d’une serrure. Pour Côme Martin, cette façon de procéder, en rendant visible certains éléments de détail du texte, permet à Mark Danielewski de « s’assurer que le lecteur ne manque aucun des indices semés au fil du récit » ; mais, dans le même temps, le doute subsiste : « Il convient de se méfier d’un parcours qui serait aussi aisément fléché puisque, comme le calligramme, la couleur dans House of Leaves souligne surtout l’aspect labyrinthique et morcelé de l’œuvre[17] ».
C’est sur cette dernière impression que nous restons, pour notre part, et qui caractérise toute l’ironie de l’œuvre de Mark Danielewski : la référence au mythe du Minotaure, conduisant à prendre la métaphore du labyrinthe et des mythes qui y sont rattachés comme la clef de lecture de l’œuvre, conduisant, à partir de sa matérialité même, à en faire le fil rouge de l’enquête, est un piège. C’est un piège, dans lequel sombre Johnny à la suite de Zampanò lui-même :
| Zampanò a tenté d’éradiquer systématiquement le thème du « Minotaure » dans tout le Navidson Record. La belle affaire, sauf que pendant que j’empêchais personnellement ladite éradication, j’ai découvert une coïncidence particulièrement troublante. Mais après tout, ça m’apprendra, non ? C’est ce qui vous arrive quand vous cherchez à faire du Minotaure un pote… pas du tout un pote. | Zampanò has attempted to systematically eradicate the « Minotaur » theme throughout The Navidson Record. Big deal, except while personally preventing said eradication, I discovered a particularly disturbing coincidence. Well, what did I expect, serves me right, right ? I mean that’s what you get for wanting to turn The Minotaur into a homie… no homie at all.[18] |
Cette note 298, qui prend appui sur une portion rouge et barrée du texte figurant, cette fois-ci, une forme plus ou moins anthropomorphe pouvant évoquer le Minotaure lui-même, incarne exactement le leurre que représente l’image de la clef : en effet, il n’y a pas de suite. Quelle est cette « coïncidence particulièrement troublante » dont on pressent qu’elle pourrait résorber tous nos doutes ? Quelle est cette sombre menace que semble faire peser la référence au Minotaure ? On pourrait trouver une réponse tout à fait paradoxale et ironique dans la note 302 à la page suivante, qui est appelée par la note fragmentaire 301, texte rouge et barré évoquant un engin de torture en forme de taureau :
| Je ne peux pas m’empêcher de penser ici au vieux Z et à tous les tuyaux dans sa tête qui fonctionnaient en permanence ; alchimiste de sa propre angoisse secrète ; égaré dans l’art de la souffrance. Mais quel était donc ce feu qui l’a consumé ? Alors que je m’efforce à présent de voir au-delà du Navidson Record, au-delà de cet étrange filigrane d’imperfection, le murmure produit par les pensées de Zampanò, cherchant sans répit, touchant presque au but, mais ne parvenant jamais vraiment à une conclusion, [s’]interrompant à peine, une ruine de fragments, de gestes et de quêtes, un besoin urgent motivé par – eh bien c’est précisément cela, quand je regarde au-delà, je n’ai qu’une vague idée de ce qui le tourmentait. […] Il essaie d’échapper à son invention mais n’y parvient jamais parce que pour une raison ou une autre il est contraint, jour et nuit, semaine après semaine, mois après mois, de continuer de construire la chose même qui est responsable de son incarcération. Mais est-ce vraiment cela ? […]Zampanò est pris au piège mais où, voilà ce qui peut vous surprendre. Il est pris au piège à l’intérieur de moi […]. | Can’t help thinking of old man Z here and those pipes in his head working overtime ; alchemist to his own secret anguish ; lost in an art of suffering. Though what exactly was the fire that burn him ? As I strain now to see past The Navidson Record, beyond this strange filigree of imperfection, the murmur of Zampanò’s thoughts, endlessly searching, reaching, but never quite concluding, barely even pausing, a ruin of pieces, gestures and quests, a compulsion brought on by – well that’s precisely it, when I look past it all I only get an inkling of what tormented him. […] He tries to escape his own invention but never succeeds because for whatever reason, he is compelled, day and night, week after week, month after month, to continue building the very thing responsible for his incarceration. Though is that really right ? […]Zampanò is trapped but where may surprise you. He’s trapped inside me […].[19] |
Zampanò, comme Johnny, comme l’était Navidson, sont pris au piège de leur propre exploration et c’est ce piège qui, à l’image d’un Minotaure menaçant et insaisissable, les ronge, les empêche de « touch[er] au but ». Plus encore, on comprend que la tentative de Johnny de faire réapparaître sous la rature la référence au Minotaure, donc de manipuler le texte qu’il a en responsabilité, conduit à un radical brouillage des autorités narratoriales sur le texte[20] : nous ne savons plus ce que nous lisons, ni qui en est à la source. Bien loin de proposer une solution, cette référence joue donc comme creusement, approfondissement et complexification du labyrinthe.
[1] MDF, 168. En version originale : HOL, 162.
[2] En version originale : « Aside from the practical aspect of fishing line […] there are of course obvious mythological resonances. Minos’ daughter, Ariadne, supplied Theseus with a thread which he used to escape the labyrinth. Thread has repeatedly served as a metaphor for an umbilical cord […]. Curiously in Orphic cults, thread symbolized semen » (HOL, 119).
[3] En version originale : « […] the toil of that house, and the inextricable wandering » (HOL, 107).
[4] En version originale : « in order to consider how distances within the Navidson house are radically distorted, we must address the more complex ideation of convolution, interference, confusion, and even decentric ideas of design and construction. In other words the concept of labyrinth » (HOL, 109).
[5] Dupuy, V., « La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski : attention, labyrinthe »,
« La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski : attention, labyrinthe », Architecture, littérature et espaces, Hyppolite P. (dir.), Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2006, p. 45.
[6] Gervais, B., La Ligne brisée : labyrinthe, oubli et violence, Montréal, Le Quartanier, 2008, p. 72.
[7] Martin, C., Le Roman visuel : relations entre texte et image dans la bande dessinée et le roman américains contemporains, thèse de doctorat soutenue à l’université Paris IV Sorbonne et à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon sous la direction de Françoise Sammarcelli et Vanessa Guignery, 2013, p. 171.
[8] Message, V., « Impossible de s’en sortir seul. Fictions labyrinthiques et solitude chez Franz Kafka, Jorge Luis Borges, Mark Z. Danielewski et Stanley Kubrick », Amaltea, Revista de mitocritica, 2009, Volume 1, p. 190.
[9] Une bibliographie complémentaire peut être proposée : Gibbons, A., « A Visual & Textual Labyrinth : The Eyes’ Dilemma », Route 57, 2006 ; Hamilton, N., « The A-Mazing House : The Labyrinth as Theme and Form in Mark Z. Danielewski’s House of Leaves », Critique 50.1, 2008 ; Sammarcelli, F., « Pour une poétique du labyrinthe : le gothique revisité par Mark Danielewski », Persistances gothiques dans la littérature et les arts de l’image, Guillaud L. et Menegaldo, G. (dir.) Paris, Bragelonne, 2012. Le forum est aussi une ressource pour approfondir cette question du labyrinthe (consulté le 15/04/17).
[10] En version originale : « « Endless snarls of words » (HOL, xvii).
[11] Gervais, B., La Ligne brisée : labyrinthe, oubli et violence, op. cit., p. 92.
[12] Nous rappelons que le personnage de Zampanò est aveugle.
[13] En version originale : « Struck passages indicate what Zampanò tried to get rid of, but which I, with a little bit of turpentine and a good old magnifying glass managed to resurrect » (HOL, 111).
[14] En version originale : « Zampanò has attempted to systematically eradicate the “Minotaur” theme throughout The Navidson Record » (HOL, 336).
[15] Martin, C., Le Roman visuel : relations entre texte et image dans la bande dessinée et le roman américains contemporains, op. cit., p. 99.
[16] HOL, 110-11 et 144. Nous les reproduisons en annexe (Annexe 15).
[17] Martin, C., Le Roman visuel : relations entre texte et image dans la bande dessinée et le roman contemporains américains, op. cit., p. 100 pour cette citation et la précédente.
[18] MDF, 343. En version originale : HOL, 336-337. On note que la traduction de « homie » par « pote » constitue une perte de signification : en faisant du Minotaure son « homie », Johnny l’accueille chez lui, dans sa demeure – et la référence à la maison n’est bien évidemment pas fortuite – voire en lui.
[19] MDF, 344-345. En version originale : HOL, 337-338.
[20] À ce propos, voir Debeaux, G., « Johnny Errand dans La Maison des Feuilles : un narrateur pathétique ou antipathique ? », communication lors de la journée d’étude Les Narrateurs antipathiques, organisée par le CRIMEL le 30 mars 2017 à l’université de Reims.