Journal d’un accouchement
À ma chère et bien-aimée Suzanne Trocello, en qui j’ai trouvé la maman et l’humaine.
Le 29/10/2016, dans mon garage — 06 h 50
Très tôt le matin, ce sont les derniers préparatifs du voyage prévu. Mon père et mon épouse sont émus ; c’est le moment d’un au revoir chargé d’émotion. Le vol de mon père est prévu pour 07 h 00.
Ce qu’il faut remarquer, c’est qu’il est très en colère, car il n’apprécie plus aller en France. Il a trouvé refuge chez nous, au bled. Pour lui, mener une vie là-bas n’a plus de sens : « c’est un gouffre », disait-il en amazigh. Il se sent davantage en famille ici qu’en France.
Mais il est obligé d’y aller pour se faire soigner et renouveler ses papiers de résident. Je l’ai rassuré en lui disant que mon frère et son épouse prendraient bien soin de lui et qu’il ne resterait là-bas que trois ou quatre mois au maximum.
À l’aéroport, nous nous sommes quittés. Mon père était mécontent, moi aussi. Les larmes aux yeux, je lui ai embrassé la main et le front, en espérant le revoir le plus tôt possible. Puis, triste, je suis parti.
En réalité, la veille fut une autre histoire. Il s’agissait d’une visite urgente chez le gynécologue de notre localité. Il nous apprit que ma femme avait largement dépassé le terme et que son accouchement aurait dû avoir lieu une vingtaine de jours auparavant.
En apprenant cela, mon épouse fut profondément bouleversée. J’ai essayé durant toute la nuit de la rassurer et de la calmer. En vérité, je savais qu’elle ne dormirait pas. Elle gardait encore dans sa tête le regard sévère de ce médecin qui ne souriait jamais. Elle pressentait que quelque chose n’allait pas. D’autant plus que, durant la phase terminale de sa grossesse, elle n’avait ressenti ni douleurs ni contractions, contrairement à ce qui s’était passé lors de la naissance de notre petite Rania.
« Les médecins sont des menteurs et seul le bon Dieu peut connaître la date exacte d’un accouchement », disait-elle.
Sans lui répondre, je me disais intérieurement que ni les médecins ni les dieux ne peuvent prévoir ce que seule la nature décide de faire advenir.
Clinique d’Oulad Teima — 10 h 25
Après une heure passée dans la salle d’accouchement, mon épouse n’avait pas pu mettre notre bébé au monde. Le médecin m’invita alors à entrer pour m’annoncer qu’il était dans l’obligation de procéder à une césarienne.
Me parlant en français, près de ma femme allongée et à moitié nue, il me montra des sécrétions vaginales de couleur marron, signe d’un danger pour le bébé et pour la mère, bien entendu.
Fatima, la sage-femme — épouse de mon ami — me confirma également qu’il était trop risqué de déclencher un accouchement normal : le bébé ne supporterait pas les poussées, surtout après l’électrocardiogramme inquiétant de la veille.
Le médecin me demanda de le rejoindre quelques minutes plus tard. Je suis donc resté un moment près de ma femme, dans cette atmosphère insupportable imprégnée d’eau de javel, afin de lui expliquer la situation, la rassurer et l’encourager.
Je l’ai embrassée en public pour la première fois de ma vie. Elle m’a embrassé aussi, les yeux pleins de larmes. Les sages-femmes et quelques infirmières nous regardaient.
Avant de quitter la salle, et en nous donnant rendez-vous après l’opération, je lui rappelai la “prophétie” de ma mère, celle du petit « saint » qu’elle allait mettre au monde dans quelques instants.
Je suis sorti.
Je suis dans un état de trouble. En écrivant ces mots, mes mains tremblent. Je veux que ma femme s’en sorte, et que notre bébé s’en sorte aussi.
Cinq minutes insaisissables plus tard…
Il est difficile d’écrire dans de tels moments. Pourtant, cela m’aide, en quelque sorte, à fuir mon angoisse.
Il est évident que ma femme souffre aussi. Mais moi, je souffre sans accoucher. Comment les femmes arrivent-elles à supporter tout cela ? À supporter le mal de donner la vie ?
Ce qui me console, c’est qu’elle est très forte. C’est une vraie berbère. Et puisque nous partageons la même origine, je dois être fort également.
Allons…
Je pense aussi à ma fille Rania, restée dans son lit pendant que ses tantes s’occupaient d’elle. J’ai téléphoné tout à l’heure pour m’en assurer.
Je dois d’ailleurs la ramener à l’hôpital plus tard. Depuis hier, sa mère ne cesse de penser à elle en pleurant. Je lui ai promis que Rania serait la première à accueillir notre bébé, Rani.
Rani… le nom que je lui ai choisi. Cela sonne un peu comme René ou Rémi. Mais cela est une autre histoire.
En ce moment, comme un mendiant, je suis assis écroulé sur le seuil de la grande porte de la clinique. Et par hasard, un vrai mendiant que je connaissais bien — autrefois colonel de l’armée royale — s’approche de moi.
Il attend que je termine l’écriture de ce texte-fragment. Il sait que j’écris. Il ne m’a ni dérangé ni interrompu.
Je lui ai offert quelques dirhams. Puis il s’est retiré en me souhaitant bonne chance.
Sait-il où j’en suis dans « la vie » ? Je m’en doute.
Je dois m’éloigner quelques instants pour aller chercher des couches pour ma femme et notre bébé, puis ramener mon ange Rania.
Le hasard voulut également que trois jeunes filles passent devant la clinique en riant, leurs sabots résonnant sur le sol. Étrangement, l’une d’elles me sourit.
Pourquoi ce sourire adressé à un homme pâle, perturbé, assis à la porte d’un hôpital ?
Je les regarde et me demande : savent-elles ce qui les attend, elles aussi, lorsqu’elles entreront dans cette “crise” de devenir mères ?
Étaient-elles belles ? Je ne m’en suis même pas rendu compte. C’est Thanatos qui me gouverne.
Elles s’éloignent. À moi maintenant de bouger.
11 h 54
Me revoilà près du bloc opératoire.
Fatima me demande d’attendre encore quelques minutes. Pendant ce temps, je pense à ma femme. Comment accueillera-t-elle ce bébé-garçon ?
Je me rappelle qu’elle avait eu du mal à croire qu’un mâle logeait dans son ventre. Elle n’acceptait pas que cet être masculin, à la fois objet de désir et source de danger, habite son propre corps.
« Ce n’est pas logique qu’une femme donne vie à un mâle ; qu’un utérus donne naissance à un sexe masculin », m’avait-elle dit un jour.
En écrivant cela, les infirmiers et les visiteurs passent de temps à autre. Leurs regards témoignent de l’étrangeté de mon geste, sans qu’ils me disent un mot ni me saluent.
Peut-être me prennent-ils pour un fou.
À vrai dire, je ne me serais jamais imaginé écrire dans de telles circonstances. Pourtant, cet acte allège mon angoisse.
Des cris.
J’arrête…
12 h et quelques minutes
J’ai entendu des cris. C’est Rani qui annonce son entrée dans la vie.
J’ai ressenti quelque chose d’étrange : une boule dans l’estomac, le cœur brûlant et les larmes aux yeux.
Sur le moment, j’ai pensé à ma mère, disparue il y a un an. J’ai voulu lui téléphoner pour lui annoncer la nouvelle, comme lors de la naissance de Rania. Mais elle n’était plus là.
Alors je n’ai pas pu me retenir. Mes yeux se sont libérés de ma raison, et j’ai pleuré comme un enfant.
Entre la joie d’un accouchement réussi, celle d’un nouveau venu au monde, et la nostalgie douloureuse causée par la disparition de ma mère, je suis resté figé, comme planté au centre du trou noir de ma conscience.
Les minutes passaient dans un vide inconcevable.
Brusquement, Fatima me fit sortir de cet état étrange. Elle m’invita à entrer dans la pièce attenante au bloc opératoire.
J’y aperçus de loin ma femme . Elle remarqua elle aussi ma présence. Un drap vert m’empêchait de voir ce qui se passait réellement derrière.
Peu à peu, les cris se rapprochèrent de moi.
Et là apparut le petit Rani, nu, relié encore à son cordon ombilical.
Il est très beau et ressemble déjà à sa sœur Rania.
Le plus étrange, c’est que ses cris aigus ne dérangent pas mes oreilles. Ils ressemblent à une sorte de symphonie existentielle : un air que j’ai moi-même joué à ma naissance, et que l’humanité continuera probablement à jouer encore longtemps.
La clinique — Chambre n°4 — 15 h 49
Assis à côté de mon épouse et de Rani qui dormaient, je n’avais plus qu’à les observer dans ce calme retrouvé.
Je me sens apaisé maintenant. Tout s’est bien passé.
Une fatigue immense m’alourdit. Je vais moi aussi essayer de me reposer. Voilà un fauteuil qui paraît confortable.
Mais je dois également aller chercher ma petite Rania un peu plus tard.
Heureux, car aujourd’hui j’ai accouché dix fois, comme on le dit ici des hommes dans ce genre de situation.
Sauf qu’ordinairement, ils n’accouchent de rien puisqu’ils oublient souvent les souffrances comme les joies.
Mais moi, contrairement à l’ordinaire, j’ai accouché une onzième fois : j’ai accouché d’un journal d’accouchement, qui me rappellera un jour ces instants d’incertitude, de douleur et de bonheur.
[1] Ce fut toute une querelle plus tard pour que l’officier d’état civil accepte d’enregistrer ce prénom inédit.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Omar Kharbouch (25 juillet 2017). Journal d’un accouchement. Le journal de recherche. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://monjournal.hypotheses.org/69