3-L’entrée dans le séminaire “Voyage et formation de soi”
Le 14 décembre 2016 Chez moi, 19 :35h
L’entrée dans le séminaire
Au début du séminaire, l’objet de réflexion est le texte proposé par notre enseignant Mickael : un texte à la fois poétique et philosophique qui aborde autrement le thème du voyage. Il s’agit de l’ouvrage de F. Michel, Voyages pluriels, échanges et mélanges.
Les extraits proposés offrent une vision hors du commun du voyage, une autre conception de cet acte qui se révèle bien plus complexe que je ne l’imaginais auparavant. Ainsi, l’auteur nous fait découvrir que le voyage n’est pas un simple déplacement dans l’espace et dans le temps. Il ne se limite nullement à l’exploration de lieux lointains ni à ce que l’auteur appelle le « tourisme et loisirs programmés »[1] (Michel, 2011).
Le voyage n’est donc pas forcément une activité de divertissement destinée à oublier momentanément les contraintes du quotidien ou à rechercher uniquement le repos de l’esprit. Au contraire, voyager consiste ici à rechercher le sens, parfois invisible ou fugitif, de notre propre réalité à travers celle des autres.
L’intitulé même du séminaire l’exprime clairement : il s’agit d’une « formation de soi par le biais du voyage ». Dès lors, l’acte de voyager devient synonyme de quête de sens.
Ce texte m’a amené à revisiter plusieurs moments de ma vie et à comprendre que certains déplacements que j’avais autrefois qualifiés de « voyages » n’étaient en réalité que des illusions de voyage. À l’inverse, d’autres expériences furent de véritables voyages sans que j’en sois conscient à l’époque, ou plus précisément sans que je leur attribue ce nom.
Selon cette nouvelle définition développée par F. Michel, et rendue plus claire encore par les analyses de notre professeur Mickael dans les cours, je découvre, en fouillant dans mon expérience personnelle, que je n’ai véritablement voyagé que deux fois au cours de mes anciens déplacements spatio-temporels.
Deux expériences dans deux lieux différents, plus ou moins éloignés de mon espace quotidien.
La première eut lieu lors d’une visite, au cœur de l’Anti-Atlas, dans une localité rurale ainsi qu’au milieu des vestiges de ses monuments historiques. La seconde se déroula dans le site archéologique de Volubilis, près de Meknès, au centre du Moyen Atlas.
Pourquoi ces deux expériences plutôt que les autres ?
Parce que ce furent les seules occasions où je suis revenu chez moi le cœur rempli de vie et l’esprit traversé de questionnements, au point de revivre intérieurement ces voyages de manière incessante.
Dans l’Anti-Atlas, bien que les habitants parlent presque la même langue que moi — celle des Berbères des Ida Outanane, région d’Agadir — leur culture demeure pourtant différente de la nôtre. Les noms des personnes et des lieux (Sahnoun, Daoud…), les mœurs, l’architecture (idynayr[2]), la présence omniprésente de croix dans les maisons[3], l’accueil réservé aux semblables et parfois le mépris affiché envers les Arabes témoignent d’une autre réalité culturelle, porteuse de vérités historiques et d’une mémoire mystérieuse inaccessible à celui qui s’y impose sans véritablement s’y intégrer.
Le voyage à Walili — Volubilis en latin — demeure cependant l’expérience la plus marquante de mon existence. Une simple déambulation de quatre heures dans ce site historique, mais quatre heures vécues dans un silence total. Non pas le silence imposé par un lieu sacré, mais celui produit par une imagination rétrospective qui reconstituait la vie des hommes ayant habité cet espace il y a plus de seize siècles.
En découvrant l’architecture du lieu, j’étais profondément ému à l’idée que mes ancêtres avaient vécu dans ces maisons et circulé dans ces espaces publics.
La découverte de lieux de culte juifs et chrétiens, de bains publics ainsi que de salles de bain intégrées aux demeures m’a profondément bouleversé. Cette expérience a déclenché en moi une réflexion qui allait remettre en question une grande partie de mes connaissances et de mes certitudes.
À partir d’une question apparemment banale, tout mon système de pensée fut ébranlé : comment nos ancêtres pouvaient-ils posséder une culture de l’hygiène aussi avancée à une époque si ancienne, alors que, dans nos villages, les maisons n’ont disposé de véritables salles de bain et de toilettes que très récemment ?
Il ne s’agit pas ici de rédiger une autobiographie à travers ce journal, mais je tiens à souligner l’importance de la découverte et du choc intellectuel qui peut en résulter.
Depuis le jour où je me suis posé cette question, un véritable tournant s’est opéré dans ma vie. Je me suis interrogé sur les causes d’une telle dégradation culturelle.
Plus tard, une autre découverte viendra approfondir cette crise de conscience : apprendre qu’à l’époque des empires, lors de l’arrivée des musulmans au Maroc, certaines formes d’équipements sanitaires auraient été interdites pour des raisons religieuses.
À partir de ce moment, et jusqu’à aujourd’hui, nombre de mes croyances de jeune berbère issu d’une famille conservatrice se sont transformées. Une rupture progressive s’est opérée avec la pensée traditionnelle et avec une partie de l’héritage ancestral transmis.
[1] Michel F. (2011), Voyages pluriels, échanges et mélanges, Livre du Monde, Annecy, p. 13.
[2] Mot composé et contracté signifiant « la nuit de janvier », utilisé pour désigner les fêtes du début de l’année.
[3] Dans la majorité des maisons que j’ai visitées, les murs étaient décorés de crucifix et de croix de David.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Omar Kharbouch (12 juillet 2017). 3-L’entrée dans le séminaire “Voyage et formation de soi” Le journal de recherche. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://monjournal.hypotheses.org/61