Compte-rendu : “Énora Le Quéré, Le monde grec des foulons. Histoire et archéologie d’un métier du textile dans l’Orient grec, Archaiologia, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq, 2024, 368 p.”

Nicolas Delferrière
Attaché de conservation du patrimoine, Chargé de la documentation scientifique des collections archéologiques, Musée Bargoin, Clermont Auvergne Métropole
Le présent ouvrage est la publication de l’habilitation à diriger des recherches (HDR) d’Énora Le Quéré, soutenue en 2022 à l’Université Bordeaux Montaigne. Cette étude imposante du métier de foulon dans le monde gréco-oriental a été réalisée à partir d’un large éventail de sources archéologiques, textuelles et iconographiques provenant de la Méditerranée orientale, entre le VIe siècle av. J.-C. et le IVe siècle ap. J.-C. C’est donc la reconstitution de l’histoire sociale, économique et culturelle de ces artisans spécifiques, chargés du lavage et de la finition des tissus et des vêtements en laine, qui est ainsi proposée.
Le premier chapitre constitue une analyse détaillée du champ d’activité des foulons à partir des sources textuelles et iconographiques. Les principales étapes du processus de foulage sont ainsi reconstituées : on sait notamment que les foulons ne faisaient pas que battre les tissus, mais les piétinaient également, qu’ils utilisaient différents détergents végétaux et minéraux et qu’ils appliquaient des techniques de finition, telles que le peignage ou le crêpage du tissu et, parfois, le rasage de la surface.
C’est l’analyse des données archéologiques de terrain relatives aux fouilles des ateliers de foulons et à leur organisation qui est au cœur du deuxième chapitre. É. Le Quéré propose plusieurs critères qui permettent d’identifier et de caractériser ces lieux et espaces spécifiques du traitement des textiles : la présence d’un ou plusieurs bacs de foulage, souvent un bassin adossé à un mur en dur, mais aussi constitué d’éléments en matériaux périssables, comme des cloisons ; un revêtement de sol imperméable indispensable, mais aussi des contenants en terre cuite encastrés dans la maçonnerie afin de stocker les substances nécessaires au travail. En ce qui concerne leur localisation dans le tissu urbain, l’auteure démontre que ces ateliers s’insèrent au cœur même des villes, mais avec une superficie plus réduite que les exemples bien connus dans le monde romain.
Le troisième chapitre met au cœur des réflexions la question du statut social des foulons grâce aux sources écrites anciennes (textes et épigraphie). On y apprend que ce métier était très structuré, mais aussi très différent d’un lieu à un autre, qu’il s’agisse d’artisans indépendants, propriétaires de leurs ateliers, ou de salariés travaillant pour de véritables établissements dans des conditions parfois terribles. É. Le Quéré démontre également que ces artisans n’étaient pas tous sédentaires, certains proposaient, en effet, leurs services à des clients privés. Quant à la question d’une profession artisanale uniquement genrée au masculin, l’auteure indique bien que les femmes étaient aussi employées dans les ateliers et qu’il existait même des femmes propriétaires d’entreprises, attestées en Égypte hellénistique. Enfin, l’étude épigraphique des inscriptions (funéraires, honorifiques et votives) atteste d’une véritable vitalité de ces artisans, souvent regroupés en associations/corporations, qui portent fièrement une identité professionnelle. Cette source permet de nuancer l’aspect assez négatif et dévalorisant de ce métier quand il mentionné dans la littérature gréco-latine.
Le quatrième et dernier chapitre est consacré aux données économiques extraites de la masse d’inscriptions sur papyri etostraca découvertes en Égypte. Ce dossier épigraphique spécifique, particulièrement riche, permet d’aborder les salaires des foulons, les prix en vigueur, la question du coût des matières premières et les impôts à payer qui étaient parfois considérables (notamment à la période hellénistico-romaine avec l’instauration de la capitatio, un impôt professionnel).
L’ouvrage présenté ici s’inscrit de façon exemplaire dans la liste des productions scientifiques qui enrichissent la connaissance de l’artisanat dans le monde gréco-romain antique et, en particulier, celle du travail des textiles en détaillant le métier spécifique de foulon, bien présent et visible dans le paysage urbain antique.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Nicolas Delferrière (22 juin 2026). Compte-rendu : “Énora Le Quéré, Le monde grec des foulons. Histoire et archéologie d’un métier du textile dans l’Orient grec, Archaiologia, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq, 2024, 368 p.” MOIRES - Archéologie et anthropologie du textile. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16g7l


