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[Anthropobotic] Diella la solaire

Une IA devient ministre d’Etat en Albanie

En septembre 2025, Edi Rama, Premier Ministre de l’Albanie a su faire un buzz mondial en nommant au rang de ministre, une intelligence artificielle nommée Diella. Si beaucoup ont applaudi à cette arrivée, reprenant à l’unisson qu’une IA était neutre, qu’elle n’avait pas d’émotion et de fait qu’elle saurait régler les problèmes de corruption dans les marchés publics, j’ai pour ma part pris le parti de creuser sur ce sujet et de prendre de la distance avec tout ce tapage médiatique.

Le fruit de ce travail de recherche a été publié en janvier 2026 dans les Cahiers de psychologie politique (n°48) : “Une IA devient ministre d’Etat en Albanie”. En janvier 2025, Diella, une intelligence artificielle, devient assistance virtuelle sur e-Albania puis ministre d’État en septembre. Edi Rama, artiste et Premier ministre, orchestre cette performance politique mobilisant de nombreux symboles dont ceux du culte du soleil (Diellit) de la civilisation illyrienne. Ce statut particulier permet de donner à cette IA une parole politique légitime au service du pouvoir.

Alors que je venais d’envoyer mon article à soumission, j’apprenais que l’AKSHI (agence nationale de la société de l’information) était dans le viseur de la SPAK (instance anti-corruption). L’investigation continue à ce jour. Et en ce mois de février 2026, c’est l’actrice Anila Bisha qui prête son visage et sa voix albanaise à Diella, qui lance une attaque en justice contre le conseil des ministres, l’AKSHI et ALEAT (biométrie). Elle avait en effet signé un contrat pour prêter son image uniquement pour la plate-forme e-Albania jusqu’au 31 décembre 2025. La surprise fut double : d’abord de découvrir que Diella devenait ministre, ensuite que l’image de Diella n’a pas été suspendue en fin d’année dernière. Ne pouvant réussir à régler la situation à l’amiable, Anila Bisha a donc déposé une plainte. L’affaire est aussi en cours. 

J’avais conclu mon article sur la notion du Double et j’avais eu le nez creux. Sûrement me faudra-t-il reprendre ma plume pour aller plus en avant dans cette réflexion. Déjà Anila Bisha se sent dépossédée de son identité quand dans la rue, on l’interpelle comme “Diella” ou “Madame la ministre”. Je lui ai transmis un courrier via son agence et son avocat afin de pouvoir en discuter avec elle et espère avoir son regard sur ce sujet.

Le double traverse de part en part le projet Diella. C’est aussi l’actrice Anila Bisha qui lui prête ses traits. Ainsi, l’interpelle-t-on parfois dans la rue sous le nom de Diella ou le titre de ministre. Mais c’est aussi l’ensemble des 83 enfants de Diella à venir. Ces 83 assistances IA qui seront mises à disposition des députés ne sont en fait que Diella qui n’en finit plus de se dédoubler. C’est la place du sujet qui est à interroger dans un monde où des entités artificielles prennent la parole en première personne d’autant quand elles sont nommées à des hautes fonctions politiques.

[Projet Art et Recherche] Les Grotesques Computationnels

Les hallucinations d’IA comme productions signifiantes : vers une typologie visuelle

Voici un moment que je porte cette idée de projet en moi et aujourd’hui, je souhaite la partager ici afin de trouver des personnes compétentes et désireuses de le rendre concret. Si je peux me porter garante de la mise en place, de la scénographie, de la direction artistique, j’admets mes limites en toute humilité. Je ne suis ni plasticienne, ni ingénieur en IA, ni linguiste ou sémiologue. Si vous vous reconnaissez et si vous êtes partants pour mettre en place ce projet, contactez-moi !
Je joins ici un résumé de mon projet pour que vous puissiez y voir plus clair sur les enjeux artistiques et scientifiques. Bonne lecture et à bientôt, je l’espère.


Les hallucinations d’intelligence artificielle génératives (IAGen) sont généralement perçues comme des dysfonctionnements à corriger ou des erreurs à éliminer. Ce projet d’art et de recherche propose une rupture épistémologique radicale : et si ces hallucinations étaient non pas des bugs, mais des productions signifiantes à décrypter ? Au mot d’hallucination, je préfère l’emploi du mot grotesque en référence à l’art grotesque de la Renaissance. Car ce sont bien là des motifs bizarres qui surgissent, des éléments extravagants qui viennent plus ou moins perturber l’utilisateur de l’IAGen.

BRY Theodor de, Musée du Louvre, Département des Arts graphiques, INV 19119, Recto – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl020109191 – https://collections.louvre.fr/CGU

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[Les IAginaires] Le prompt comme un souhait

Au début de cette année (2025), nous apprenions par ces proches que Nicolas Nova nous avait soudainement quitté. Toutes les personnes, tous les chercheurs qui ont lu ses livres et écouté ses interventions ont su que c’était une perte inestimable pour la science. C’est par l’ouvrage Smartphones. Une enquête anthropologique que j’ai découvert son travail fouillé et original. Et dans la foulée, je lisais Ecologies du smartphone co-rédigé avec Laurence Allard et Alexandre Monnin. Mais le livre qui m’aura le plus émerveillée sans mauvais jeu de mot, c’est bien Persistance du merveilleux. Le petit peuple de nos machines.  Car oui, il existe des livres scientifiques qui sont comme magiques car en leurs pages pétille de la poésie. C’est un livre que j’ai dévoré comme une histoire, comme un conte fabuleux. J’utilise ce mot à escient car au cours de ma lecture m’est revenu en mémoire des images de gnomes et de fées avec un style bien particulier. Ces illustrations étaient celles du “Grand fabulaire du petit peuple” édité dans Spirou magazine. Pierre Dubois nous présentait un petit être (gobelin, lutin, croqueur d’os, etc.) et René Hausman en faisait une illustration. Le style de René Hausman a été inoubliable et je remercie Nicolas Nova qui m’aura permis de retrouver la mémoire de ce monde féérique. 

“On dit de notre monde qu’il est désenchanté”, peut-on lire en quatrième de couverture. Il ne l’a jamais été et Nicolas Nova nous aura montré où il le petit peuple se trouvait désormais, au moins en partie.  Il y a quelques années, j’avais suivi le chantier de la Villa Méglé : j’avais intitulé ces billets “Enchant(i)er”. Il y a de l’enchantement partout pour qui veut le voir. Et c’est pour ça que j’aime les gens qui ont su garder la fraîcheur enfantine de l’étonnement et de la contemplation face aux petits miracles du quotidien. Quelle aventure fantastique Nicolas Nova a-t-il du vivre à arpenter ce monde féérique ! 

Ce livre aura-t-il pris le temps de faire sa place en moi. Il aura trouvé des interstices inédits et une langue mystérieuse pour agir comme un charme qui déploie ses artifices comme autant de couleurs détonantes par une nuit d’été. C’est ainsi que je compris, il y a peu, que l’idée d’écrire une série de billets intitulée “Les IAginaires” était le résultat de cette rencontre : car lire, c’est rencontrer un monde. J’ai ouvert la porte sur le monde que Nicolas Nova a laissée pour nous. 


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[Anthropobotic] Gros pépin ! Orange n’a plus de jus.

Le mardi 25 février 2025, à 13h15 environ, une panne est survenue sur le réseau Orange dans mon village et alentours. Elle aura duré plusieurs heures (entre 4 à 5 heures chez certains, près de 9 heures chez moi et jusqu’à 12 heures ailleurs). Cette panne ne concernait pas uniquement la connexion Internet. Le réseau mobile était aussi touché. Plus d’Internet et/ou plus de 4G/5G selon les commentaires laissés sur le groupe Facebook de mon village.

Est-ce que cela m’a dérangée ? Non si ce n’est que je me suis rendue à la boutique d’à côté au bout de quelques heures pour vérifier si cette panne était générale ou si elle avait lieu uniquement à mon domicile. Qu’ai-je fait ? Ce que je fais de façon ordinaire sauf utiliser mon ordinateur. J’ai cuisiné en écoutant le CD de la comédie musicale Les misérables sur ma vieille chaîne stéréo, je me suis occupée de mon jardin (c’est la saison avant l’arrivé du printemps), j’ai fait un brin de ménage, j’ai noté quelques réflexions dans mon cahier de brouillon et j’ai terminé le livre La convivialité d’Ivan Illich. Cette panne était pour le coup très à propos. C’est donc par ce concept de convivialité que je vais interroger pour ne pas dire diagnostiquer cette panne. Continuer la lecture de [Anthropobotic] Gros pépin ! Orange n’a plus de jus.

[Anthropobotic] Moraliser les machines communicantes – Ma contribution

Carlo Andrea Tassinari, Sara De Martino et Yann Ferguson ont publié dans le n°39 de la revue Communiquer : Moraliser les machines communicantes. Des barricades morales à l’éthique située : trois cas d’usage de l’IA en milieu professionnel”. Leur article présente une étude comparative entre trois cas d’usage de dialogueurs. Et le résultat est pertinent.

Une partie de leur article – Sphynx, l’anthropomorphisme comme acte de résistance – repose sur mon travail ethnographique réalisé autour d’une assistance vocale et ce pendant mon post-doctorat à l’Icam site de Toulouse. Nous étions collègues à ce moment-là et je me souviens encore de nos conversations sur leur projet Icentra. Je suis ravie de constater que mon travail ethnographique leur a permis de développer une analyse sans trahir ma pensée sur le sujet que vous pouvez aussi retrouver dans l’article “Ce que la machine parlante veut dire”.

Pour réagir aux modes d’interaction imposés par l’interface vocale, et refaçonner ainsi l’environnement sonore du travail en le rendant plus accueillant, les usagers et usagères ont alors commencé à adopter des comportements verbaux visant à anthropomorphiser la machine : tutoiement, insultes, remerciements, etc. Cette capacité vicariante à ériger une machine parlante au même niveau qu’une personne crée une conversation là où il n’y en a pas. Ceci est un avantage quant à l’aisance qu’il peut y avoir à parler à une assistance vocale. Mais, dans le même mouvement, cette capacité de substitution réveille les mêmes sentiments vécus dans un dialogue de sourds, sentiments d’autant plus décuplés qu’ils se sont énervés contre une machine, pris dans un « piège anthropomorphique » (Vidal, 2012).

Je me réjouis quand un travail de terrain est valorisé par une publication. Bravo à vous trois !

[Ep.10] La voix sans visage

Nous arrivons à la fin du voyage. Ce texte vient clore un travail de recherche mené pendant un an et demi via mon post-doctorat et mon diplôme universitaire en éthique et numérique. Mais est-ce vraiment la fin ? C’est plutôt une étape sur le long chemin de ma réflexion qui n’en finit plus1 autour de ces objets et systèmes numériques. Quels sujets vais-je aborder par la suite ? J’ai le choix : les IA génératives, le pipe show 4.02, les objets du ravissement3, etc. J’assiste à une prolifération pour ne pas dire un déferlement du numérique dans nos sociétés et cela ne sera pas sans conséquence : des changements ont déjà eu lieu et d’autres sont à venir et c’est pour cela qu’il me semble essentiel de s’emparer de cet objet de recherche dès maintenant. En attendant, je vous laisse à la lecture de ce dernier billet sur La voix sans visage.

Représentation et illusion

La voix est propice à bien des fantasmes. La voix, c’est le chant ensorceleur des sirènes ; c’est  l’érotisme au bout du fil ; c’est la propagande insidieuse qui se répète inlassablement. Le chant des sirènes qui envoûtent les navigateurs pour mieux les dévorer ; la voix sensuelle du téléphone rose qui susurre à l’oreille de l’appelant les mots les plus doux, les plus crus et titillent tous ses fantasmes sexuels ; la voix de Big Brother qui sort du télécran dans 1984 de George Orwell pour distiller quotidiennement le discours dogmatique du ministère de la Vérité. Partout, la voix ! La voix comme un sortilège, la voix comme un enchantement, la voix comme un outil de manipulation des foules. La voix comme une emprise, la voix outil du contrôle et du pouvoir… Car la voix dit des choses, elle articule les sons et souffle les mots, elle prononce des paroles dont nous savons de par les siècles qu’elles peuvent être formules magiques. Le langage est porté par la voix dans un souffle.

Mais à qui sont ces voix ? Etranges créatures chimériques, femmes archétypales, êtres anonymes, avatars numériques, etc. Ce qui fait lien avec cet autre se situe dans la voix, dans les paroles qu’elle prononce, dans sa tonalité, dans ses intonations, dans ses silences. Tout ce que nous pouvons idéaliser et fantasmer dans une voix n’est que limite de notre imagination. La voix sans corps est propice à toutes les représentations et ouvre la porte sur tous les fantasmes. Et c’est peut-être là, dans ce moment de bascule, quand l’esprit s’ouvre grand pour laisser libre court à toutes les fantaisies qu’il devient vulnérable. Il est alors possible de profiter de cet accès pour charmer et asseoir son emprise. La manipulation d’autrui par le langage recèle bien des façons de faire : gaslighting (détournement cognitif) ; injonction contradictoire ; paradoxe ; double contrainte ; mensonge, etc. Et ce qui se révèle derrière tous ces outils langagiers servent souvent à obtenir ses fins et plus souvent encore à asseoir son pouvoir sur autrui. Fort heureusement cela n’a pas toujours de prise. Mais la voix qui porte cela, cette voix qui s’engage dans les chemins de notre être par nos oreilles, qui est-elle ? Et pourquoi cherche-t-elle à s’infiltrer en nous de la sorte ?  Continuer la lecture de [Ep.10] La voix sans visage

  1. Je vous jure que des fois ça en devient étourdissant. Heureusement, il y a le jardinage, le piano et la popote pour décompresser ! []
  2. 4.0 est sûrement déjà dépassé. []
  3. Je sens que ça éveille ta curiosité. []