Ce texte est issu d’une conférence donnée dans le cadre du programme des Khâgnes (session 2026). Je tiens à remercier vivement Frédéric Maillard et Adélie Varin (Lycée Faidherbe – Lille), ainsi qu’Olivier Jouslin (Lycée Louis-Thuillier – Amiens), sans qui cette étude n’existerait pas.
Résumé. Comment le siècle de la raison cartésienne put-il être aussi celui de la naissance du conte de fées littéraire en France ? En réalité, il n’est pas sûr que la froide méthode et les prestiges des sortilèges soient aussi antinomiques qu’on pourrait le penser d’abord. Les contes de Madame d’Aulnoy concentrent en eux plusieurs formes d’émerveillement propres au Grand Siècle : le goût du spectaculaire hérité des fêtes baroques, la survivance des fictions fabuleuses peuplées de fées et de métamorphoses, la fascination pour les découvertes et les inventions qui élargissent le champ du possible, enfin l’attrait pour les curiosités lointaines et les richesses venues du commerce colonial. Loin d’être des récits naïvement tournés vers un passé crédule, ils sont au contraire profondément inscrits dans l’histoire de leur temps : le rationalisme technique, loin de s’opposer aux merveilles de la féerie, les nourrit directement.
Le surgissement du conte de fées à la toute fin du XVIIᵉ siècle apparaît, à première vue, comme un événement surprenant, presque inouï : on n’avait encore jamais lu, en France, ce nouveau genre qu’est le conte de fées. Si l’on garde du “classicisme” une image scolaire et un peu caricaturale (celle de la bienséance, de la vraisemblance, des perruques poudrées, de la raison triomphante, d’une langue sage et bien tenue) une image en fait très conservatrice ou réactionnaire du classicisme, on s’étonne d’autant plus de voir surgir tout à coup la féerie, sous des plumes essentiellement féminines, voire féministes, même si quelques hommes s’en mêlent, au premier rang desquels Perrault.
Cette surprise tient en réalité à la manière dont nous regardons le “siècle classique”. Car si le conte de fées naît bien à la fin du XVIIᵉ siècle, en 1690, sous la plume de Marie-Catherine d’Aulnoy, de façon apparemment soudaine et difficilement prévisible, il ne naît pas de rien. Le merveilleux, les enchantements et les métamorphoses, le XVIIᵉ siècle en a, au fond, toujours raffolé. C’est la manière dont Madame d’Aulnoy récupère ce goût souvent sous-estimé du XVIIe siècle pour des merveilles, la manière aussi dont elle le déplace, le féminise et le modernise, qui va nous intéresser dans cette étude.
Nous allons d’abord parcourir quelques-unes des grandes manifestations de ce goût du merveilleux tout au long du siècle, et dont d’Aulnoy saura se souvenir. Depuis les sortilèges de l’âge baroque jusqu’aux merveilles des sciences expérimentales et les prodiges technologiques, ce sont toutes les ressources d’un spectaculaire enchanté traversant le siècle que cristallisent et réfractent les contes à notre programme. Nous croiserons dans ce parcours les “effets spéciaux” de l’époque, ceux des fêtes royales, des pièces à machines, des opéras et des feux d’artifice, sans oublier un autre registre du merveilleux, très important à la fin du siècle : celui des produits coloniaux et de l’exotisme naissant, avec le café, le chocolat, les étoffes, les orangers, au moment où l’Europe se met à exploiter à son profit le reste du monde.
Ce que nous allons tenter de mettre en évidence dans ce billet, c’est ce merveilleux moderne à l’œuvre chez Madame d’Aulnoy : comment la technique, les splendeurs de la cour de Versailles, les machines des opéras et des théâtres, la fascination pour les imaginaires lointains constituent les ressorts de l’imaginaire féerique des contes. Il s’agira aussi de comprendre les raisons de cette condensation de toutes les formes du merveilleux moderne. La réponse, on le verra, est qu’en réalité, d’Aulnoy invente une forme, le conte de fées,bafin de la faire servir à une célébration de la modernité en train de naître, marquée par la fascination technologique, le sentiment du progrès, la quête d’un bonheur matériel appelés à se développer sous l’égide du plus grand des rois, et marqué par une éthique galante qui fait la part belle aux femmes. Dans ces contes de fées de la fin du XVIIᵉ siècle, le merveilleux n’est jamais un simple décor féerique. Il sert à faire quelque chose : parler du pouvoir, parler des femmes, célébrer une nouvelle conception de la douceur de vivre, et offrir à un public mondain le plaisir d’un spectacle rival de l’opéra. Pour reprendre une formule particulièrement pertinente de Marine Roussillon : le merveilleux a ses usages1 .
Prélude. Le ballet royal de la nuit (1653)
En guise de préambule, nous passerons d’abord chez le jeune roi, en 1653, afin d’assister à un ballet dans lequel le jeune Louis XIV tenait le rôle principal, au palais du Petit-Bourbon, sur un théâtre truffé de trappes et de machines.
Cette séquence du film de Gérard Corbiau nous montre l’apparition du roi-soleil dans le ballet royal de la nuit, en 1653. En une seule soirée, tout le futur merveilleux des contes de fées y est déjà contenu : l’apparition magique, les feux d’artifice, les décors, les costumes somptueux apparaissent comme des prodiges surnaturels ; ils sont en réalité le fruit de machines spectaculaires élaborées par l’ingénieur Torelli (1608-1678). Mais cette féerie n’est pas gratuite : elle construit une allégorie politique limpide, qui conduit du chaos nocturne (avec ses monstres, ses sabbats, et ses peurs) à l’apparition finale du jeune Louis XIV en Soleil levant, chassant les ténèbres, et soumettant la noblesse.
On peut d’ores et déjà retenir trois caractéristiques du merveilleux qu’on va retrouver chez d’Aulnoy : le merveilleux est curial, technologique et idéologique. c’est-à-dire qu’il séduit, éblouit, et en même temps met en scène le pouvoir. C’est ce cet univers de ballets à machines, de fêtes et d’illusions savamment réglées que naîtront, quelques décennies plus tard, les contes de fées, d’abord uniquement oralement dans les années 70, puis sous forme publiée dans les années 1690, en particulier chez Marie-Catherine d’Aulnoy.
A. Persistance : merveilleux baroque et fantaisies médiévales
Je passerai plus vite sur une première source du merveilleux chez Madame d’Aulnoy : l’héritage antique, médiéval et renaissant. Il n’a nullement disparu au XVIIe siècle ; il demeure au contraire très vivant. La mythologie, les romans de chevalerie, les enchantements hérités de l’Arioste ou des vieux récits chevaleresques continuent d’alimenter l’imaginaire collectif. Bien avant que notre modernité ne donne un nom à la « fantasy », tout un répertoire de palais enchantés, de métamorphoses, de monstres, de combats et de merveilles reste disponible pour les écrivains.
1. Le merveilleux antique
La mythologie gréco-romaine, d’abord, continue d’irriguer les arts. Dans la peinture comme dans la poésie, les figures allégoriques et les fables antiques prolifèrent. Les Métamorphoses d’Ovide, sans cesse traduites, imitées et réinventées, offrent un modèle particulièrement fécond à une sensibilité qu’on appelait autrefois “baroque”, fascinée par l’instabilité des formes, les passages d’un état à un autre, les surprises de l’apparence. Le théâtre de cour et les ballets exploitent eux aussi ce fonds merveilleux : on y voit des corps se transformer, des humains devenir fleurs, astres ou animaux, sous les yeux d’un public avide de prodiges.
Les contes de fées littéraires s’inscrivent pleinement dans cette tradition du merveilleux fabuleux. Ils reprennent à leur compte l’idée qu’un récit peut transgresser librement les lois de la nature pour produire de l’étonnement, de l’admiration et du plaisir. Chez Madame d’Aulnoy, les métamorphoses abondent, avec une coloration ovidienne évidente : il suffit de penser à L’Oranger et l’abeille, aux transformations qui scandent Le Rameau d’or, et bien sûr à l’Oiseau bleu où l’on compte quatre occurrences du mot “métamorphose”. Le pastiche du poète latin est évident :
En même temps le roi change de figure ; ses bras se couvrent de plumes et forment des ailes ; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus ; il lui croît des ongles crochus, son corps s’apetisse ; il est tout garni de longues plumes fines et mêlées de bleu céleste ; ses yeux s’arrondissent et brillent comme des soleils ; son nez n’est plus qu’un bec d’ivoire ; il s’élève sur sa tête une aigrette blanche, qui forme une couronne, il chante à ravir, et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux de se voir ainsi métamorphosé, et s’envole à tire-d’aile pour fuir le funeste palais de Soussio.
Les références mythologiques, d’une façon générale, restent nombreuses. Ainsi, dans L’Oiseau bleu, le nom de Florine vient de la déesse grecque (“Florine ressemblait à Flore”), et c’est dans un “temple” que se déroule la cérémonie du mariage, et dans l’oeuf de l’héroïne se cachent six oiseaux “qui savaient mieux la médecine qu’Esculape”. Le conte Gracieuse et Percinet laisse affleurer le souvenir de Psyché (dont on retrouvera le scénario plus nettement encore dans d’autres contes, comme “Serpentin vert”), et plus largement toute une mémoire antique discrètement réemployée dans le cadre du conte.
Il ne faudrait donc pas croire que le conte de fées surgit ex nihilo à la fin du siècle. Il recueille d’abord un très ancien capital d’images, de récits et de motifs, transmis par l’Antiquité. Avant d’être moderne par ses usages, le merveilleux de d’Aulnoy est aussi l’héritier d’une longue mémoire poétique.
2. Survivances du merveilleux médiéval et chevaleresque au XVIIe siècle
À ce merveilleux d’origine antique s’ajoute un autre héritage, tout aussi vivant au XVIIe siècle : celui des romans de chevalerie. On aurait tort d’y voir un vieux fonds déjà périmé. Tout au long du siècle, cet imaginaire continue de circuler, de séduire, de se transformer. Son grand héros porte un nom célèbre : Amadis de Gaule.
Amadis de Gaule est le plus célèbre roman de chevalerie de la Renaissance européenne. Sa version canonique est publiée en castillan au début du XVIᵉ siècle par Garci Rodríguez de Montalvo. Immense best-seller, traduit dans toute l’Europe, Amadis domine l’imaginaire aristocratique pendant plus d’un siècle. Son succès engendre une foule de suites, continuations et imitations, au point de constituer un véritable cycle romanesque. Même tourné en dérision plus tard, notamment par Cervantès2 , il reste au XVIIᵉ siècle un réservoir majeur de figures, de motifs et de féerie chevaleresque.
Amadis, que l’on appelle aussi le Chevalier de la verte épée, offre l’un des modèles les plus accomplis de l’héroïsme romanesque : chevalier errant, protégé par une fée mystérieuse, “Urgande la déconnue”, armé pour défendre les faibles, amoureux d’une princesse altière, Oriane, il multiplie exploits, combats, épreuves et aventures merveilleuses. Autour de lui gravite tout un monde de géants, de dragons, d’enchantements, de palais invisibles, de sortilèges et de fidélités éprouvées.
Or cet univers ne s’évanouit nullement avec la fin de la Renaissance et la charge explosive de Don Quichotte. Amadis reste lu dans les châteaux, dans les milieux nobles, dans les salons ; les jeunes filles le lisent en cachette dans les couvents ; on raille volontiers le “Beau Ténébreux”, mais on continue de le connaître, de le citer, de le rêver. L’imaginaire féerique et chevaleresque des vieux romans demeure ainsi disponible, comme un vaste réservoir de figures, de motifs et de scénarios où les écrivains et les artistes peuvent encore puiser.
Rien ne montre mieux cette continuité que l’opéra Amadis de Quinault et Lully, créé en 1684. Au moment même où l’on aime présenter le Grand Siècle comme l’âge de la règle, de la mesure et de la vraisemblance, la scène officielle du Roi-Soleil remet triomphalement à l’honneur un sujet tiré du vieux cycle chevaleresque. On y retrouve Amadis et Oriane, mais aussi tout l’appareil magique qui fait le prix du récit : magiciennes, enchanteurs, palais souterrains, spectres, apparitions, disparitions, prodiges et épreuves d’amour. “L’arc des loyaux amants”, épisode particulièrement célèbre du roman, que seuls peuvent franchir les cœurs fidèles comme ceux d’Oriane et d’Amadis, en donne une image particulièrement claire : la magie y sert moins à effrayer qu’à mettre à l’épreuve et à révéler la vérité du sentiment.
Les livrets de Quinault exploitent avec un art consommé le potentiel spectaculaire de ce matériau. Grottes qui s’ouvrent, tombeaux qui s’illuminent, ennemis invisibles, monstres surgissants, transformations à vue : sur la scène de l’Académie royale de Musique, le merveilleux chevaleresque se trouve réinvesti par les machines, les changements de décor et les raffinements de la scénographie moderne. L’héritage médiéval et chevaleresque, chez d’Aulnoy, n’est donc pas un reste archaïque, relégué à la marge ; c’est l’un des moteurs mêmes du grand spectacle louis-quatorzien que s’approprie le conte. Je renvoie sur cette question à l’ouvrage indispensable de Marine Roussillon, Don Quichotte à Versailles.

Ce qui survit, ce n’est pas seulement un titre et une histoire célèbres, mais un véritable personnel féerique. La fée Urgande en est un bon exemple. Insaisissable, mobile, maîtresse des métamorphoses, des déguisements, des traversées magiques et des palais cachés, elle incarne une forme de puissance féminine qui reste parfaitement lisible pour le public du XVIIe siècle. Son nom circule comme une référence commune ; on le rencontre jusque chez Scarron. À bien des égards, elle annonce directement les fées de la fin du siècle, ces souveraines du merveilleux qui protègent, éprouvent ou dirigent le destin des héros et des héroïnes chez Perrault ou chez d’Aulnoy.
De même, certains princes des contes (amoureux secrets, valeureux, mélancoliques, souvent déguisés ou empêchés) héritent assez visiblement de la silhouette du chevalier errant, et d’Amadis en particulier, le Nord et l’étoile de la chevalerie, pour parler comme l’hidalgo de la Mancha. Belle-Belle, alias le Chevalier Fortuné, fournit par exemple une plaisante inversion sexuelle du stéréotype, ou, de manière plus traditionnelle, Fortunio dans les Illustres Fées du chevalier de Mailly.
C’est par cette continuité, essentielle, que l’on comprend le mieux l’inscription des contes de d’Aulnoy dans une histoire longue du merveilleux : non pas une parenthèse marginale ou infantile apparue soudain dans les années 1690, mais l’une des formes les plus abouties d’une culture de l’enchantement que le XVIIe siècle n’a jamais cessé de nourrir, et qui entretient un lien étroit avec le pouvoir royal et ses fastes.
B. Un merveilleux scientifique et technique
Un lieu commun tenace de l’histoire littéraire (et plus largement de l’histoire des idées), qu’on peut au moins faire remonter à Jean Rousset (si ce n’est Lanson), voudrait qu’au baroque des enchantements succède, vers le milieu du XVIIe siècle, un classicisme rationaliste, froid, soucieux d’ordre, de mesure et de vraisemblance, comme si la modernité scientifique avait dissipé les prestiges de l’ancien monde. On retrouve encore aujourd’hui, sous des formes diverses, ce grand récit d’un désenchantement progressif. Peut-être mériterait-il quelques nuances.
En effet, le merveilleux ne disparaît pas avec l’essor de la science moderne. Il change de forme, de langage, d’assises. On s’éloigne certes d’un univers où les prodiges étaient volontiers rapportés à des puissances occultes, à des sympathies secrètes ou à une nature elle-même magicienne. Mais le XVIIe siècle voit naître un autre type d’émerveillement : un merveilleux fondé sur les lois de la nature que découvre la science moderne, un merveilleux expérimental, technique, parfois artificiel, qui ne fascine pas moins parce qu’il procède de causes désormais mieux comprises. Bien au contraire : il séduit d’autant plus qu’il joint la surprise à l’intelligence, l’effet prodigieux à l’ingéniosité humaine.
La seconde moitié du siècle, sous le règne de Louis XIV, offre à cet égard un terrain particulièrement fécond. Les découvertes savantes, les expériences nouvelles, les instruments inédits, les dispositifs mécaniques, les prouesses de l’optique, de l’hydraulique ou de l’horlogerie nourrissent un imaginaire de la merveille qui n’a rien de secondaire. L’expérimentation ne se contente pas de démontrer ; elle étonne, elle frappe, elle émerveille. Elle produit, au sens fort, des effets de prodige. Ce contexte est essentiel pour comprendre le merveilleux chez Madame d’Aulnoy. Publiés dans les années 1690, ses contes féeriques ne se bornent pas à recycler un vieux fonds mythologique ou chevaleresque. Ils absorbent aussi, et parfois très visiblement, les merveilles techniques de leur temps. Le surnaturel qu’ils mettent en scène est souvent traversé par un imaginaire de l’invention ou du dispositif qui doit beaucoup moins à une crédulité archaïque qu’à la culture expérimentale et spectaculaire de la fin du siècle, à la fois parfaitement rationnelle et absolument suprenante et enchanteresse.
1. Expériences sur le vide : Pascal et la science spectacle à Rouen
L’un des exemples les plus frappants de ce merveilleux scientifique est fourni par Blaise Pascal. En 1647, dans le sillage des travaux de Torricelli sur la pression atmosphérique, Pascal entreprend de prouver l’existence du vide. Mais il ne le fait pas dans le secret d’un cabinet savant. À Rouen, dans la cour de la verrerie de Saint-Sever, il fait installer un dispositif barométrique gigantesque : un tube de verre de douze mètres de haut, rempli de mercure, destiné à faire apparaître au sommet un espace vide. On n’est déjà plus ici dans le laboratoire au sens étroit du terme, mais dans une véritable mise en scène publique de l’expérience.
Le dispositif est spectaculaire par ses dimensions mêmes. Pascal doit faire fabriquer les tubes, les fixer à un mât, disposer des machines. Surtout, il invite un public. Magistrats, savants, curieux sont conviés à venir voir de leurs yeux ce que beaucoup tenaient encore pour impossible. Roberval résume admirablement cette dramaturgie de l’expérience :
Censuit Dominus de Paschal alia ratione eis occurrendum esse. Curavit igitur, duci ex Crystallo tubos 40 pedum, eosque malo alligari et machinas instrui, ut jam dixi. Constituo die ac loco amplissimo in area officinae Vitriariorum, invitavit omnes ut adessent, mira conspecturi.
Monsieur de Paschal estima qu’il fallait leur répliquer d’une autre manière. Il fit donc tailler dans le cristal des tubes de quarante pieds, les fit attacher à un mât et fit disposer des machines, comme j’ai déjà dit. Il choisit un jour, un lieu très vaste que lui fournit la cour de la Verrerie, et invita tout le monde à se trouver là pour contempler des merveilles.
Tout est là : l’appareil monumental, la publicité donnée à l’événement, l’attente du prodige. Pascal organise à Rouen une véritable fête de la physique expérimentale. Dans cette verrerie rouennaise, le verre géant tient du décor de théâtre, et l’effet de surprise est soigneusement préparé. La science moderne, pour convaincre, ne se sépare donc pas d’une rhétorique de l’émerveillement partagée par tout le siècle : c’est ici l’exigence poétique du far stupir du cavalier Marin appliquée aux sciéces et techniques3 qui se trouve mobilisé au contraire avec une remarquable efficacité.
Ce qui se donne à voir n’est rien (au sens propre), et pourtant ce rien devient événement. L’expérience produit ainsi une émotion intellectuelle très particulière : elle montre l’invisible, elle donne forme sensible à ce qui semblait impensable. Le merveilleux scientifique naît précisément de cette alliance entre rigueur démonstrative et effet de stupeur.
Chez Pascal, du reste, cette expérience ne se réduit pas à une réussite technique. Elle s’inscrit dans une méditation bien plus vaste sur la condition humaine et sur la structure même de l’univers. Le monde nouveau que la science découvre n’est pas un monde désenchanté ; c’est un monde plus étrange, plus vertigineux, plus redoutable aussi. Les Pensées l’expriment magnifiquement :
« Qui se considérera de la sorte s’effraiera de soi-même et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ses merveilles, et je crois que sa curiosité se changeant en admiration il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption. » (Pensées, fr. Sellier 230)
L’univers est une merveille glacée, froide, inhumaine et effrayante — mais une merveille tout de même. Le terme pourrait surprendre. L’univers n’est certes plus merveilleux comme il l’était autrefois, peuplé de croyances et des anciennes chimères, mais il n’en devient que plus prodigieux, dans son immensité glacée, dans son effrayant silence, dans les abîmes que découvrent télescope et microscope.
On retrouve, à la même époque, cette alliance de la science et du spectacle dans une autre scène célèbre : l’expérience des hémisphères de Magdebourg, réalisée en 1654 par Otto von Guericke. Devant l’empereur Ferdinand III et la Diète impériale réunie à Ratisbonne, le savant fait atteler trente chevaux (deux équipes de quinze) à deux demi-sphères de cuivre dans lesquelles il avait préalablement fait le vide. Malgré la traction, les hémisphères demeurent soudés. L’effet visuel est saisissant : une force invisible, celle de la pression atmosphérique, triomphe de la force visible et massive des chevaux. Ici encore, la démonstration savante emprunte les formes d’un spectacle public, presque d’un numéro de cirque, et des gravures diffusent bientôt dans toute l’Europe cette merveille nouvelle.
Ce détour par Pascal et par Guericke importe pour notre propos. Il rappelle qu’au XVIIe siècle la science naissante ne s’oppose pas simplement à la culture du merveilleux. Elle en reprend certains ressorts qui sont de l’esthétique et des arts de l’époque : la surprise, le dispositif, le goût du spectacle public, le choc visuel, pour produire une autre espèce d’enchantement. C’est dans ce terreau scientifique et technique, et du goût de la mise en scène qui l’accompagne, qu’il faut chercher la véritable origine de la féerie des contes.
2. Jardins hydrauliques, automates et théâtres de prodiges
D’autres merveilles techniques frappent les esprits au XVIIe siècle, en particulier dans le domaine de l’hydraulique et de la mécanique des automates, deux domaines d’ailleurs étroitement liés.
Dès le début du siècle, l’ingénieur lorrain Salomon de Caus incarne de façon exemplaire cette rencontre du merveilleux, de l’utilité et du plaisir. En 1615, il publie un ouvrage au titre révélateur : les raisons des forces mouvantes, avec diverses machines tant utiles que plaisantes. Tout est déjà là : la technique moderne ne se définit pas seulement par l’efficacité, elle veut aussi surprendre, divertir, émerveiller.

Dans ce livre, Salomon de Caus décrit les dispositifs qu’il imagine pour les jardins princiers : grottes artificielles, fontaines animées, figures mues par l’eau ou par l’air comprimé, orgues hydrauliques, oiseaux mécaniques, faunes, nymphes, dragons cracheurs d’eau. Tout un bestiaire, toute une mythologie prennent ainsi vie dans les jardins des grands grâce à des mécanismes invisibles. On ne saurait mieux définir ces installations que comme de véritables théâtres de prodiges purement mécaniques. Le promeneur passe devant une statue, et la voilà qui s’anime ; il s’avance dans une grotte de verdure, et soudain Neptune surgit de sa conque au moyen d’un ingénieux jeu de siphons. Nous sommes déjà, en un sens, dans l’univers des contes. La grotte enchantée de La Belle aux cheveux d’or rappelle de très près les grottes de Salomon de Caus, dont Louis XIV cherchera plus tard à retrouver l’effet en faisant édifier à Versailles la grotte de Thétys.
Ce merveilleux hydraulique prépare directement les fastes versaillais. Avec les Grandes Eaux, l’idée selon laquelle la technique peut devenir productrice d’émerveillement atteint une intensité nouvelle. On en trouve des échos chez d’Aulnoy. Ainsi, pour rester dans les limites de notre programme, dans Le Prince Lutin :
Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une agréable fraîcheur. Dès qu’elle fut entrée, la symphonie commença, et l’on servit un souper somptueux. Il y avait dans les côtés de la salle de longues volières remplies d’oiseaux rares dont Abricotine prenait soin.
Avec l’expression “fontaines jaillissantes”, il est difficile de ne pas songer aux bosquets de Versailles, où Louis XIV offrait à ses invités le spectacle de jeux d’eau inattendus, associés à la musique, à l’architecture, à la fraîcheur, à la rareté précieuse des matières et des êtres. Le palais enchanté du conte transpose dans l’ordre de la fiction un art de la surprise déjà pleinement à l’œuvre dans les fêtes royales.
Les descriptions des contemporains le montrent bien. Félibien, évoquant les fêtes de Versailles, trouve des accents qui semblent parfois anticiper ceux du conte de fées :
Cette grande allée ne fut gueres en cet estat, que les trois bassins de fontaines qui sont dans le parterre de gazon au bas du Fer à cheval parurent trois sources de lumières. Mille feux sortoient du milieu de l’eau, qui, comme furieux et s’échappant d’un lieu où ils auroient esté retenus par force, se répandoient de tous costez sur les bords du parterre. Une infinité d’autres feux sortant de la gueule des Lézards, des Crocodiles, des Grenouilles, et des autres animaux de bronze qui sont sur les bords des fontaines, sembloient aller secourir les premiers, et, se jettant dans l’eau sous la figure de plusieurs serpens, s’y éteignoient enfin avec un éclat merveilleux.
Le dernier mot (“merveilleux”) n’a rien d’anodin. Il dit bien que l’enchantement ne procède plus ici d’une intervention surnaturelle, mais d’un art souverain de la mise en scène hydraulique et pyrotechnique, au profit d’effets qui paraissent des enchantements, mais dont personne ne doute qu’ils sont le résultat du talent des ingénieurs.
Les jardins de Madame d’Aulnoy doivent être relus dans ce contexte. Dans La Princesse Rosette, par exemple, l’héroïne, longtemps tenue enfermée dans une tour, découvre soudain un parc rempli de fleurs inconnues, de fruits admirables, d’animaux apprivoisés et de fontaines cristallines. Sa stupeur est celle d’un être qui entre dans un paradis. Mais ce paradis féerique ressemble fort, au fond, à l’idéal des jardins techniques du temps. Les bosquets enchantés de d’Aulnoy sont irrigués par la magie comme ceux de Versailles le sont par un réseau caché de pompes, de conduites et de réservoirs. D’un côté, la fée entretient sans fin l’eau vive, la fraîcheur, la floraison perpétuelle ; de l’autre, l’ingénieur et les fontainiers du roi obtiennent les mêmes effets par le calcul et par l’artifice. Dans les deux cas, il s’agit de produire une nature plus belle qu’elle-même, domptée, réglée, offerte au plaisir des sens.
Pourquoi les grandes eaux sont-elles des merveilles ? Certes, Versailles n’invente pas les jets d’eau dans les parcs. Mais les prouesses hydrauliques sont désormais portées à des proportions inouïes à la faveur d’une des premières grandes machines de l’ère pré-industrielle : la Machine de Marly, mise en service en 1684. C’était un énorme dispositif de pompes et de roues hydrauliques sur la Seine, qui servait à alimenter en eau les jardins de Versailles. On n’avait jamais construit rien de comparable dans le monde. La puissance théorique de la machine était de 700 chevaux environ et son débit théorique maximal de 6 000 m3 (6 millions de litres) par jour. L’eau effectuait sa dernière remontée dans la tour du Levant, haute de 23 mètres et construite par Mansart au sommet du coteau de Louveciennes. Son architecture de métal et de bois paraissait aux yeux des contemporains défier toute mesure. L’énergie était fournie par la force hydraulique de la Seine, mais une conteuse, Madame d’Auneuil, imagine que ce sont les victimes enchantées par les fées qui la meuvent (La Tyrannie des fées détruite. 1699). Avec la machine de Marly, la merveille change de régime : elle n’est plus imputée à des puissances occultes, mais à l’ingéniosité humaine, soutenue par les moyens de la monarchie.

Cette synthèse de la féerie et de la technique apparaît avec une netteté remarquable au seuil d’un recueil de contes publié par Jean de Préchac en 1698, Les Contes moins contes que les autres.
À la très haute, très magnifique et excellentissime cascade de marly
Charmante cascade,
Le rapport qu’il y a de vous aux ouvrages des Fées m’engage à vous dédier ces contes, qui paraîtront moins fabuleux toutes les fois qu’on examinera avec attention votre surprenante beauté et tous les autres prodiges dont vous êtes environnée, cet agréable château où l’on trouve toutes choses sans rien y apporter, ces jardins délicieux, ce superbe bocage, qui sans s’assujettir à l’ordre des saisons, ni sans attendre le secours des siècles, est devenu une vaste forêt ; toutes ces merveilles justifient mes contes.
La dédidace est singulière. L’auteur ne dédie pas ses contes à un grand personnage, mais à une machine, ou plus exactement à l’un de ces dispositifs techniques emblématiques du règne de Louis XIV. Plus frappante encore est la manière dont il rapproche explicitement cette cascade des “uvrages des Fées”. Les vrais prodiges, suggère-t-il, ne sont plus les miracles d’autrefois ; ce sont désormais ces jardins qui défient “l’ordre des saisons”, ce château “où l’on trouve toutes choses sans rien y apporter”, ce bocage devenu “vaste forêt” en quelques années grâce au travail des jardiniers, des ingénieurs et des fontainiers du roi. La féerie a changé de camp. La monarchie absolue, avec ses architectes, ses hydrauliciens, ses décorateurs, produit des effets qui rivalisent avec les contes et semblent accomplir ce que l’ancienne magie avait seulement pu rêver.
Contrairement à Préchac, d’Aulnoy ne théorise pas ce déplacement ; mais elle en vit pleinement l’expérience esthétique, et ses textes en portent la trace. Les palais illuminés, les jardins enchantés, les volières, les “ontaines jaillissantes”, les spectacles insérés dans le récit apparaissent comme des transpositions fantasmées des féeries de Versailles, de Marly, ou plus largement de cette civilisation de la merveille technique dont la fin du siècle offre tant d’exemples. Les merveilles des contes sont, pour une large part, des enchantements de décorateurs et de machinistes. Elles dessinent un merveilleux moderne, scientifique et technique, qui tend à supplanter l’ancien merveilleux sacré. C’est à la science qu’il revient désormais de réenchanter le monde. Désormais, la fée est l’autre nom donné à l’ingénieur.
3. Les automates
Les automates constituent un autre exemple majeur du merveilleux technique au XVIIe siècle. L’époque entière se passionne pour ces objets capables de donner l’illusion de la vie par le seul jeu des ressorts, des contrepoids, de l’eau ou de l’air. Dans les cours d’Europe, on admire des horloges animées, des figurines qui marchent, des oiseaux qui chantent, des personnages mécaniques qui semblent agir d’eux-mêmes. Là encore, le prodige ne procède plus d’une puissance surnaturelle : il naît de l’artifice, du calcul, de l’habileté de l’artisan et de l’ingénieur.
Salomon de Caus, une fois encore, occupe ici une place importante. Parmi les “forces mouvantes” qu’il met en œuvre figurent de petits oiseaux mécaniques, mus par l’eau, qui chantent dans les jardins princiers. Le monde animal se trouve ainsi imité, reproduit, presque recréé par la technique. Il y a dans ces inventions quelque chose de profondément troublant : elles ne se contentent pas d’orner un espace ; elles donnent à voir une nature artificielle, une vie fabriquée, qui relève à la fois de l’amusement, de la prouesse et de la merveille.
Au-delà du seul domaine de l’hydraulique, les automates occupent alors une place importante dans la culture du divertissement, depuis les cabinets de curiosités jusqu’aux foires, où l’on montre au public des figures artificielles capables de jouer d’un instrument, de se mouvoir ou d’exécuter des mouvements réguliers. Il existe ainsi, au cœur même de la culture mondaine et spectaculaire du temps, un goût très vif pour cette féerie de l’artefact. A cette époque, l’Europe est depuis longtemps déjà envahie par ces créatures mécaniques, comme l’explique Jessica Riskin4 :
Dès le début des années 1630, au moment où René Descartes soutenait que les animaux et les hommes — exception faite de leur capacité de raisonnement — n’étaient que des automates , les villes et les bourgs d’Europe bruissaient déjà d’une singulière vitalité mécanique. En réalité, les représentations animées de créatures vivantes y étaient familières depuis plusieurs siècles
Cet imaginaire des petites machines se retrouve chez Madame d’Aulnoy. Les contes font place à toutes sortes d’objets précieux, miniatures, mobiles, animés, qui tiennent à la fois du jouet de luxe, du chef-d’œuvre d’orfèvrerie et du prodige technique. On pense, par exemple, à ces petits carrosses mus par des ressorts dans Le Prince Lutin, et présentés comme des prouesses de la technique parisienne contemporaine .

“Il fut acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d’or, où il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin couleur de feu, garnis d’or. “ (“Le prince Lutin”)
On trouve également des des androïdes musiciens dans la boîte de Percinet, et qui sont de la même espèce que les marionnettes qui amusaient à la même époque le public des foires :
Gracieuse ouvrit la boîte… “et aussitôt il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons, d’instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats ; enfin, le géant de la troupe était haut comme le doigt.”
Ce sont de véritables petits spectacles mécaniques qui fascinent Gracieuse : personnages, musiciens, mouvements concertés, surprises visuelles et sonores. Le merveilleux passe ici par le mécanisme même, par l’illusion d’une autonomie accordée à l’objet. Ailleurs dans l’oeuvre de la conteuse, dans La Princesse Belle-Etoile et le prince Chéri, on trouverait aussi un oiseau qui parle et une pomme qui chante qui entrent dans la même catégorie : le roi veut les mettre “dans son cabinet”, c’est-à-dire le cabinet de curiosité où il range semblables merveilles d’origine tant naturelle qu’artificielle, comme on faisait alors.
La postérité de ce goût est d’ailleurs considérable. La tradition des orgues à figures, des oiseaux chanteurs et des automates musiciens se prolongera tout au long du XVIIIe siècle, puis encore au XIXe. Sous leurs formes les plus raffinées, ces machines continueront longtemps de faire rêver l’Europe. Elles rappellent qu’entre le conte de fées et l’histoire des techniques, les affinités sont beaucoup plus étroites qu’on ne l’imagine souvent.
L’objet mécanique amuse, certes, mais il inquiète aussi un peu, en brouillant la frontière entre l’animé et l’inanimé, entre l’œuvre d’art et l’être vivant. A la fin du siècle commence par exemple à circuler une légende urbaine à propos de Descartes : après la mort d’une fille naturelle qu’il aurait eu d’une servante, et appelée Francine, le philosophe aurait construit un automate androïde pour le remplacer, une sorte de poupée animée auquelle il aurait donné le nom de sa fille disparue. Un capitaine de navire, trouvant dans les bagages de Descartes l’automate animé, aurait décidé de le jeter par-dessus bord.
Les automates permettent donc de mieux comprendre une dimension essentielle du merveilleux chez d’Aulnoy. Ils montrent que la féerie de la fin du siècle ne repose pas seulement sur des métamorphoses grandioses, des palais enchantés ou des jardins magiques ; elle aime aussi les merveilles miniatures, les surprises délicates, les prodiges de précision, comme ceux que Florine tire de ses œufs et du pâté. Il y a dans ces petits objets mouvants une forme de condensation du merveilleux moderne : un enchantement non plus cosmique ni sacré, mais artisanal, technique, presque domestiqué, et d’autant plus séduisant qu’il tient tout entier dans un coffret, un salon, un dispositif ingénieux.
4. La reine des Météores : une fée illusionniste et cartésienne
Qui dit magie dit apparitions, métamorphoses visuelles, fantasmagories. Or le XVIIe siècle excelle précisément dans l’art de produire de telles illusions. Les progrès de l’optique (science dans laquelle Descartes joue un rôle majeur, en particulier par ses travaux sur la dioptrique) ne se traduisent pas seulement par un accroissement des connaissances sérieuses utiles à la fabrication des lunettes de vue, des téléscopes et des premiers microscopes ; ils perfectionnent aussi tout un arsenal de dispositifs illusionnistes fondés sur les miroirs, les lentilles, la réflexion et la réfraction de la lumière. La catoptrique et la dioptrique permettent de faire voir autrement, c’est-à-dire en réalité de tromper, d’éblouir, de faire apparaître l’impossible.
On se représente volontiers Descartes comme le grand adversaire des illusions baroques, le philosophe austère qui dissipe les fantômes au nom de la méthode. L’image est commode, mais elle est très réductrice. Car Descartes est aussi, et peut-être d’abord dans certains textes, un amateur passionné de fantasmagories optiques. Dans la Dioptrique, il imagine des dispositifs capables de faire surgir dans une chambre obscure de véritables apparitions lumineuses :

On peut faire paraître, dans une chambre, des langues de feu, des chariots de feu & autres figures en l’air, le tout par de certains miroirs qui rassemblent les rayons en ces points-là.
Nous ne sommes pas ici dans un conte, mais bien dans un traité scientifique. Pourtant, le vocabulaire, les effets recherchés, l’imaginaire mobilisé relèvent manifestement de la merveille. Plus frappant encore est ce texte de 1629, où Descartes évoque ce qu’il appelle une véritable “science des miracles” :
Il y a une partie dans les mathématiques, que je nomme la Science des Miracles, parce qu’elle enseigne à se servir si à propos de l’air et de la lumière, qu’on peut faire voir par son moyen toutes les mêmes illusions, qu’on dit que les magiciens font paraître par l’ordre des Démons. Cette Science n’a jamais encore été pratiquée, que je sache, et je ne connais personne qui en soit capable ; mais je tiens qu’on y pourrait faire de fort belles choses.
Pour Descartes, la géométrie engendre des visions, au sens propre. Descartes propose d’utiliser les miroirs ardents (c’est-à-dire des miroirs paraboliques concentrant la lumière) non seulement pour brûler à distance, mais pour produire un spectacle saisissant. On voit que la frontière entre science et merveille devient poreuse : les mêmes instruments servent à démontrer une vérité physique et à créer une apparition trompeuse. Et ce qui est trompeur aussi, c’est une certaine idée caricaturale de Descartes comme père de la méthode et du rationalisme desséché. On peut avoir un bon sens partagé et aimer la magie naturelle, les merveilles de la science, et même les illusions.
Or, les fées de d’Aulnoy sont, à leur manière, des cartésiennes. Elles ont peut-être moins lu les dernières Méditations que la Dioptrique, et surtout les Météores. On oublie souvent que les Météores ne sont pas un traité isolé : ils paraissent en 1637, dans le même volume que le Discours de la méthode, en même temps que la Dioptrique et la Géométrie. Autrement dit, au cœur même de l’entreprise cartésienne, à côté de la méthode et de la démonstration, se trouvent des textes consacrés à la lumière, aux phénomènes atmosphériques, aux effets visibles, aux apparences du monde.

Dès lors, la reine des Météores dans Le Rameau d’or ne peut guère être une désignation innocente. Le nom fait signe, très directement, vers le Descartes savant des phénomènes lumineux et des illusions naturelles. C’est sans doute là l’une des clés les plus suggestives du conte : ce que d’Aulnoy emprunte au cartésianisme, ce n’est nullement une froide épuration du monde sensible, mais au contraire un nouvel art de produire de l’étrange par des moyens rationnels. La fée des Météores est une enchanteresse moderne et, à sa manière, pleinement cartésienne ; elle règne sur un merveilleux qui passe par les apparences, les reflets, les projections, les faux-semblants.
La fée ne se contente pas d’agir ; elle fait paraître :
Lassée de sa fermeté, elle fit paraître Brillante : Hé bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie, songe à ce que tu vas faire…
Puis viennent les visions monstrueuses, proliférantes, comme surgies d’un théâtre d’optique :
La fée était fière et colère en deux coups de baguette elle remplit la galerie de monstres affreux…. Les uns paraissaient avec plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d’un centaure ou d’une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx et des dragons volants…
Et le narrateur achève de lever le doute en qualifiant tout cela d’illusions :
La grande fée, qui s’était crue victorieuse par le secours de tant de différentes illusions.
Le mot est essentiel. Ces monstres ne sont pas simplement des créatures fantastiques ; ce sont des apparitions, des productions visuelles, des simulacres destinés à frapper l’imagination et à égarer le jugement. La baguette de la fée fonctionne ici presque comme un instrument d’optique. Elle ne crée pas seulement du merveilleux : elle met en œuvre une véritable technologie de l’illusion.
C’est pourquoi il faut, me semble-t-il, renverser une opposition trop simple entre raison et enchantement. Ce que d’Aulnoy retient de Descartes, ce n’est pas un rationalisme desséchant, mais au contraire la possibilité d’un merveilleux moderne, compatible avec la science, fondé sur elle même, et peut-être plus séduisant encore que l’ancien surnaturel, parce qu’il n’exige aucune abdication de l’intelligence. La fée cartésienne, c’est la fée illusionniste. Avec la reine des Météores, Descartes cesse d’être le nom d’un désenchantement ; il devient, paradoxalement, l’un des garants du prodige. La leçon est importante pour l’ensemble de notre parcours : au XVIIe siècle, raison et merveilleux ne s’excluent pas. Ils se soutiennent, s’alimentent et se renforcent l’un l’autre. La reine des Météores en offre peut-être l’une des figures les plus saisissantes.
5. Nicéron, la “magie artificielle” et “les effets merveilleux de l’optique”
Si Descartes aide à comprendre comment la science moderne peut devenir productrice d’illusions, le grand maître de ces merveilles optiques, au XVIIe siècle, est sans doute le père Jean-François Nicéron. Ce religieux mathématicien consacre en 1638 un ouvrage entier à ce qu’il appelle, de manière très révélatrice, la “magie artificielle” : La Perspective curieuse, ou magie artificielle des effets merveilleux. Le titre, à lui seul, est éloquent. Nous ne sommes plus dans le registre du miracle au sens théologique, ni tout à fait dans celui du tour de bateleur ; nous sommes dans un espace intermédiaire, où la rigueur géométrique produit des effets que le spectateur reçoit comme des prodiges.


Nicéron s’intéresse notamment à l’anamorphose, cette technique qui consiste à dessiner des figures volontairement déformées, illisibles de face, mais qui retrouvent leur forme juste lorsqu’on les regarde d’un certain point de vue, ou dans un miroir préparé à cet effet. Une surface peut paraître couverte de lignes absurdes, de fragments disloqués, de taches incompréhensibles ; puis, soudain, l’image surgit, entière, cohérente, miraculeusement recomposée, lorsque, par exemple, on dispose un miroir cylindrique à l’emplacement prévu.

C’est un miracle rationnel, ou plutôt un miracle de géomètre : l’apparition dépend d’un calcul, d’une perspective, d’une science du regard.
On comprend dès lors pourquoi cette culture de l’optique et des reflets intéresse tant le merveilleux des contes. Chez Madame d’Aulnoy, les miroirs ne relèvent pas seulement du décor précieux ou de la symbolique morale ; ils participent d’un imaginaire technique de la multiplication, de la diffraction, de l’apparition. Dans Le Prince Lutin, par exemple, la chambre de la princesse est décrite ainsi :
Celui de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs car on ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.
Cette profusion de miroirs vise à décupler l’image de la princesse sous tous les angles. Toute la pièce est faite de miroirs. Le prince intrus, Léandre, est ébloui par ce spectacle de la beauté infiniment réfléchie. Le texte insiste d’ailleurs sur l’éclairage (les girandoles de rubis et de diamants) qui rend la pièce scintillante. Nous avons affaire à une chambre optique enchantée. Les contemporains de d’Aulnoy ne pouvaient manquer de penser aux salons des glaces et autres curiosités qu’ils connaissaient. Par exemple, en 1686 fut inaugurée la Galerie des Glaces de Versailles, longue de 73 mètres et ornée de 357 miroirs, créant un effet d’optique spectaculaire. D’Aulnoy transpose ce luxe optique dans la féerie, dans La Belle aux Cheveux d’or :
“La princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour voir si rien ne lui manquait ; et puis elle monta sur son trône d’or, d’ivoire et d’ébène ».” (La Belle aux cheveux d’or)
On pourrait se contenter d’une analyse morale : la princesse est prisonnière de ses reflets, enfermée dans une vanité baroque, victime des apparences, narcissique puisqu’elle voit son image répétée à l’infini, mais ce n’est pas l’angle moral qui m’intéresse dans ce billet : c’est l’angle technique.
La galerie des glaces s’inscrit parfaitement dans la perspective de ce merveilleux technologique : elle témoigne à la fois du merveilleux, puisqu’elle est conçue pour s’illuminer le jour du solstice d’été, au moment du coucher du soleil, lorsque l’astre illumine le Grand Canal et se reflète dans les miroirs de la galerie.
Bref, les grands miroirs sont un fleuron de la technologie, la galerie des glaces en constitue la mise en scène merveilleuse et enchantée dont d’Aulnoy offre la simple transcription littéraire : l’enchantement est dans l’industrie de pointe, et Saint-Gobain, village de l’actuel département de l’Aisne, était la Silicon Valley des années 1680. La manufacture nouvellement créée vient précisément, à cette époque, de rendre possible la fabrication de glaces de grandes dimensions grâce à la technique du verre coulé, là où le verre soufflé italien ne permettait que des formats plus modestes. La galerie des glaces est donc à la fois un décor merveilleux et l’affichage éclatant d’une supériorité industrielle. En ce sens, les grands miroirs des contes ne relèvent pas seulement d’un imaginaire de l’apparence ; ils participent aussi d’une célébration implicite de la puissance technique de la monarchie française. L’enchantement ne réside pas seulement dans le reflet : il réside déjà dans l’industrie qui l’a rendu possible. D’Aulnoy en propose, en quelque sorte, la traduction littéraire.
Mais Le Prince Lutin va plus loin encore. Le salon aux miroirs devient le lieu d’un véritable jeu d’illusions. Léandre, invisible grâce à son bonnet magique, amuse et trouble la princesse en imitant la voix d’un perroquet pour lui parler sans se montrer. L’effet n’est plus seulement visuel ; il est aussi acoustique. La féerie associe donc ici invisibilité, trompe-l’œil, dédoublement de la voix, déplacement de la présence. Le merveilleux fonctionne comme une expérience sur les sens, une épreuve de perception, où l’on ne sait plus très bien d’où vient ce qu’on voit ou ce qu’on entend.
C’est précisément ce brouillage qui rend Nicéron si précieux pour nous. Lorsqu’il parle de “magie artificielle” et d’ “effets merveilleux de l’optique”, il entérine un glissement décisif du vocabulaire. Les mots de magie, de merveille, de prodige ne sont plus réservés au surnaturel ou aux récits fabuleux ; ils passent dans la langue même des physiciens et des mathématiciens, pour désigner des expériences fondées sur les lois naturelles. Le terrain est alors tout préparé pour les conteurs de la fin du siècle. Dans Le Prince Lutin, d’Aulnoy peut mêler sans difficulté le vieux répertoire féerique (bonnet d’invisibilité, palais enchantés, apparitions) et des effets qui doivent beaucoup à la culture contemporaine des illusions savantes. Elle conserve ainsi tout le prestige du sortilège, sans renoncer à l’horizon intellectuel de la modernité et aux surprises nouvelles de la science amusante mise à la portée des habitués des salons.
Dans le Paris des années 1660-1680, les démonstrations scientifiques font partie en effet des divertissements mondains les plus recherchés. Le philosophe Jacques Rohault organise dès 1659 ses célèbres “mercredis de Rohault”, où il convie dans son salon un public choisi à venir contempler des expériences. La science se donne donc en société, sous une forme brillante, aimable, spectaculaire. On vient y assister comme on irait à l’Opéra. Rohault refait devant son public les essais de Torricelli et Pascal : il pompe l’air d’une cloche de verre pour y voir des objets se soulever, il pèse l’air, et offre divers autres expériences curieuses.

Ces séances hebdomadaires connaissent un succès tel que Rohault publie en 1671 un Traité de physique rassemblant ses démonstrations, pour satisfaire la curiosité d’un public plus large. Il est donc avéré qu’à l’époque de Madame d’Aulnoy, habituée des salons parisiens, on va voir des expériences comme on va voir un feu d’artifice ou un ballet. Cette culture de la science-spectacle va nourrir l’imaginaire des contes de fées littéraires. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que les lecteurs de d’Aulnoy aient été particulièrement sensibles à ce jeu subtil entre féerie et expérimentation, entre sortilège et dispositif, entre illusion merveilleuse et savoir savant. D’Aulnoy, bien informée des modes, truffe ses propres histoires de références à ces merveilles scientifiques, immédiatement compréhensibles par ses lectrices.
6. Kircher, ou le palais des illusions savantes
On ne peut clore ce parcours des illusions sans faire une place à Athanase Kircher, sans doute la figure la plus spectaculaire de tout ce merveilleux savant. Jésuite allemand né en 1602, installé à Rome, Kircher est à la fois érudit, ingénieur, metteur en scène, collectionneur, illusionniste. Il tient à la fois de Léonard de Vinci, d’Alcandre et de Prospero. Il écrit sur l’Égypte, la Chine, les volcans, la musique, l’optique, l’acoustique ; mais il n’est pas seulement un savant de cabinet. Il invente des dispositifs, il organise des spectacles, il pense la science comme une machine à étonner, il est l’un des inventeurs du musée – mais le sien tient plutôt d’un musée de la magie.

Autour de lui se constitue en effet au Collège romain, vers 1651, le Musaeum Kircherianum, ce “musée Kircher” qui est bien davantage qu’un simple cabinet de curiosités. C’est un véritable théâtre du monde. On y montre pêle-mêle des antiquités égyptiennes, des instruments rares, des automates, des horloges magnétiques, des objets naturels monstrueux ou supposés tels : un hippopotame empaillé, une queue de sirène fabriquée de toutes pièces à partie d’un poisson et d’un singe, une prétendue corne de licorne qui n’est en réalité qu’une défense de narval. L’ensemble de ces “curiosités” est organisé pour produire un effet double : instruire et surprendre. Chez Kircher, la science ne renonce jamais à l’éblouissement.

C’est toutefois dans ses livres que se manifeste le mieux cette poétique du prodige. Dans l’Ars magna lucis et umbrae (1646, puis 1671), grand traité de la lumière et de l’ombre, il décrit et illustre la “lucerna magica seu thaumaturga”, la lanterne magique, qui permet de projeter sur un mur des images peintes sur verre. Kircher explique comment dissimuler l’appareil dans une pièce voisine et faire surgir soudain, par une ouverture ménagée à cet effet, des visions de démons, de squelettes ou d’apparitions effrayantes. La technique est rigoureusement physique ; l’effet recherché, lui, est pleinement émotionnel. Il s’agit de frapper, de troubler, d’épouvanter. Ce n’est pas un hasard si le public appellera ces dispositifs des “lanternes de peur” : c’est le nom que lui donne un des assistants de Huygens, et ami de Pascal, Pierre Petit, dans une lettre écrite en 1664 à Walgenstein (un montreur de lanterne danois). La science rejoint ici très directement l’art du conte fantastique.

Le même esprit se retrouve dans la Musurgia universalis (1650), où Kircher imagine des orgues hydrauliques capables d’actionner des automates forgerons qui martèlent l’enclume, des créatures dansant autour d’un squelette, des figures qui se meuvent au rythme de la musique, le tout détaillé dans des planches où l’on voit l’eau, l’air comprimé et les engrenages déclencher ces prodiges mécaniques. Dans la Phonurgia nova (1673), consacrée à l’acoustique, il décrit encore ses trompes parlantes, sortes de mégaphones monumentaux intégrés à des architectures ou à des statues : grâce à un réseau de conduits, une voix humaine peut sembler sortir d’une figure sculptée ou résonner à l’autre bout d’une place. Là encore, le dispositif est rigoureusement physique, mais l’effet recherché est pleinement merveilleux : faire parler les pierres, faire murmurer les murs. On pense encore ici à la statue parlante du prince Lutin, par exemple ou aux voix mystérieuses du Rameau d’or lorsque le prince entend la voix de Bénigne sans voir celle qui parle :
Pendant qu’ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui semblait se plaindre. — Voulez-vous me laisser dévorer ? lui disait-elle. Si vous m’aimez, déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne.
Puis, un instant plus tard :
« Ces mots furent à peine prononcés, qu’il entendit une voix dans les airs, qui prononçait distinctement ces paroles : “Laisse agir le destin ; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d’Or.” »

Ces voix désincarnées relèvent évidemment du merveilleux féerique ; mais elles évoquent aussi très nettement cet univers d’acoustique artificielle à la mode, où des conduits, des cavités, des statues ou des trompes parlantes rendent possible l’apparition d’une parole sans corps. Chez Kircher comme chez d’Aulnoy, le prodige tient à ce que la cause demeure cachée tandis que l’effet, lui, frappe de plein fouet l’imagination.
Mais l’exemple le plus proche des machines hydrauliques de Salomon de Caus reste sans doute la statue du prince Lutin. Le héros, Léandre, utilisateur de gadgets féeriques (chapeau d’invisibilité, tapis volant, anneau souverain) s’approprie le buste d’un Oracle, une statue parlante placée dans le temple :
« Il se mit derrière le piédestal, de sorte qu’il voyait tout et qu’il n’était point vu. […] Il ne manqua pas de répondre à tout ce qu’elle demandait ; il parlait comme un Oracle. »
Ici, le merveilleux change de nature. Ce que la Princesse perçoit comme un miracle (la parole d’une idole) n’est pour le lecteur (et pour Léandre) qu’un artifice. La statue devient un automate sonore, et Léandre le machiniste caché dans les coulisses. Cette performance rappelle celle des “têtes parlantes”, comme celle de Valentin Merbitz qui devait servir d’inspiration à Vaucanson un demi-siècle plus tard (https://www.rdklabor.de/wiki/Automat_(Selbstgetriebe_und_Uhrwerke)

Mais c’est surtout avec Torticoli, dans Le Rameau d’or, que le rapprochement avec Kirher devient décisif. Le palais où le prince est enfermé ressemble moins à une prison féerique ordinaire qu’à un dispositif optico-technique au sens fort : un espace saturé de signes, de mécanismes secrets, d’indices lumineux, de passages dissimulés, autrement dit un véritable théâtre d’expériences, presque un cabinet kirchérien transposé dans la fiction.
Le moment le plus frappant est celui-ci : Torticoli, dans une vaste galerie, remarque soudain que “les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un trémoussement extraordinaires”. Il ne se contente pas de subir le phénomène ; il l’observe, il l’interprète, il enquête. D’Aulnoy écrit alors : “il regarda où les rayons du soleil donnaient ; il vit que c’était sur le portrait d’un jeune adolescent, si beau et d’un si grand air, qu’il en demeura charmé”. Tout est remarquable dans cette scène. Torticoli procède exactement comme un expérimentateur : il part d’un effet matériel, repère une anomalie, suit la trajectoire de la lumière, en cherche le point d’incidence. Il remonte du symptôme à la cause.

C’est ici que le parallèle avec Kircher devient saisissant. Torticoli suit les rayons de lumière exactement comme sur le frontisipice de l’Ars magna lucis et umbrae de Kircher, où la lumière, les miroirs, les angles et les dispositifs techniques composent à la fois un chemin de vérité, l’initiation à un mystère, et une dramaturgie du visible. Chez d’Aulnoy, cette dramaturgie n’est plus gravée sur une planche savante : elle est devenue aventure romanesque dans un château truffé de mécanismes cachés, de “cliquetis” et de “trémoussements” provoqués par des automatismes.
La suite confirme pleinement cette lecture. Torticoli soulève le portrait, découvre “un lambris d’ébène avec des filets d’or”, puis comprend qu’il s’agit d’une porte dérobée ouvrant sur “un vestibule tout de porphyre, orné de statues“. Autrement dit, il vient de résoudre une énigme fondée sur l’articulation de la lumière et de la mécanique. Les rayons du soleil désignaient l’emplacement d’un automatisme. Nous sommes bien dans un univers kirchérien, où la science des effets lumineux sert à dissimuler et à révéler, à tromper et à guider tout ensemble, comme dans le musée Kircher du Vatican.
Cette scène est l’une des plus belles preuves de ce que le merveilleux de Madame d’Aulnoy ne doit pas être pensé contre la culture savante de son temps, mais avec elle. Le conte féerique absorbe ici très clairement des schémas venus de l’optique expérimentale, de la scénographie des cabinets scientifiques, de l’art des machines et des illusions, des ouvrages de Kircher et de la science amusante dispensée aux mondains. Torticoli n’affronte pas seulement une fée, mais un dispositif optique et mécanique.
La seconde moitié du XVIIe siècle baigne dans un climat où savants, ingénieurs, physiciens, opticiens et conteurs partagent un même lexique de l’étonnement. Grottes mécaniques, automates, projections lumineuses, voix sans corps, forces invisibles, palais parcouru de secrets : tout cela appartient au même imaginaire. Les contes de Madame d’Aulnoy ne tournent pas le dos à ce monde ; ils le digèrent, le transposent, le dépassent. Le merveilleux féerique y apparaît ainsi moins comme la survivance d’une crédulité ancienne que comme l’une des formes les plus brillantes du spectacle savant propre à la fin du Grand Siècle.
C. “Les merveilles de la cour”
L’un des lieux où s’invente, au XVIIe siècle, cette alliance de l’illusion, de la technique et de l’émerveillement est évidemment le théâtre et plus encore l’opéra. Les affinités entre l’opéra et le merveilleux des contes sont profondes, constantes, souvent explicites chez Madame d’Aulnoy. Ce n’est pas un simple voisinage : c’est un véritable modèle esthétique. Je ne développerai pas ici longuement ce point, puisque j’avais consacré à cette question plusieurs billets. J’indiquerai seulement que cette relation structurante à l’opéra est bien attestée dans les contes au programme des Khâgnes cette année. Dans Gracieuse et Percinet, c’est un opéra que le héros offre à la princesse comme suprême divertissement :
Il l’engagea de passer dans un salon tout brillant d’or et de peintures, où l’on représenta un opéra : c’était les Amours de Psyché et de Cupidon, mêlés de danses et de petites chansons.
Gracieuse le regarde comme un “enchantement” (p. 63). Vers, musique et danse sont ici mis au service d’une histoire d’amour tendre et délicate, sur un thème bien connu : en 1678, Thomas Corneille, jeune frère de Pierre, et Bernard de Fontenelle, qui devait devenir l’un des plus ardents partisans de la cause Moderne, avaient écrit le livret d’un opéra intitulé Psyché, d’après la tragédie-ballet éponyme de Molière (1671), sur une musique de Lully. Madame d’Aulnoy peut ainsi rendre un quadruple hommage à Corneille, Molière, Lully, mais aussi La Fontaine, Ancien à la fois envié et respecté, auteur d’un roman Psyché dont la présence dans son œuvre est obsédante. On trouve d’autres références littérales à l’opéra disséminées dans les contes : ainsi, lors de l’entrée de Fanfarinet,
“six joueurs de flûte […] jouaient les plus beaux airs de l’opéra, et six hautbois répondaient par échos” (p. 139).
La notation inscrit très le conte dans l’univers sonore du théâtre lyrique. Plus généralement, les scénographies opératiques semblent contaminer l’ensemble du merveilleux féerique. Les chars volants, les entrées triomphales, les transformations soudaines, les envols dans les airs, les chariots de feu tirés par des animaux fantastiques rappellent immédiatement les machines de théâtre, comme on l’a vu précédemment.

La musique elle-même achève de rapprocher le conte de l’opéra. Florine et son Oiseau chantent un “petit concert”, véritable scène à deux voix ; les oiseaux du Rameau d’or font entendre de “doux concerts”. Le conte se peuple d’airs, d’échos, de symphonies, comme s’il cherchait sans cesse à retrouver dans la prose l’équivalent de la scène chantée. Même les costumes participent de cette contamination opératique : habits brodés, plumes, diamants, bottes d’or, étoffes chamarrées, éclats de pierreries. Les personnages de d’Aulnoy s’habillent comme des chanteurs d’opéra ou des figures de ballet.
Mais le point le plus important pour compléter les billets précédents est peut-être ailleurs. Ce qui frappe, lorsqu’on compare les contes de fées aux relations des fêtes de Versailles rédigées par Félibien, Perrault ou d’autres, c’est moins une influence diffuse qu’une véritable identité de langage et de vision. Même style hyperbolique, même goût de la magnificence, même prolifération de matières rares, de lumières, de feux, de jets d’eau, de concerts, de métaux précieux, d’animaux fabuleux, de perspectives soudain ouvertes. Les palais féeriques de d’Aulnoy ressemblent à s’y méprendre aux descriptions des fêtes royales.
Cette similitude est d’autant plus essentielle que les fêtes de Versailles étaient constituées d’enchantements et de surprises permanentes dont chacun savait qu’ils étaient le fruit du travail des ingénieurs, des décorateurs et des paysagistes du roi. Elles reposaient sur des machines, sur des dispositifs hydrauliques, des artifices pyrotechniques, des décors montés, des toiles peintes, des chars, des trappes, des systèmes d’éclairage destinés à étonner et à émerveiller. Autrement dit, si les palais féeriques de d’Aulnoy parlent le même langage que les relations de fêtes, c’est qu’ils doivent eux aussi être pensés comme des palais technologiquement saturés, des palais de machinistes, des architectures d’illusion. La féerie n’y recouvre pas la technique : elle la poétise.
Quelques exemples suffisent à le suggérer. Dans La Princesse Printanière, lors de l’embarquement de l’héroïne, « l’on tira plus de cent coups de canon, et plus de mille fusées ».
Nous sommes en pleine apothéose de fête royale. De même, la disparition d’un palais enchanté dans Gracieuse et Percinet rappelle les grands finales pyrotechniques des divertissements monarchiques, notamment la destruction du palais d’Alcine aux Plaisirs de l’Île enchantée en 1664. Il y a là plus qu’une analogie : un même imaginaire du prodige mis en scène, de l’édifice merveilleux destiné à s’embraser, à s’évanouir, à laisser le spectateur stupéfait, grâce aux sortilèges d’une magicienne tout droit sortie de l’Arioste.
| “Comme elle disait ces mots, elle vit tout d’un coup la plus belle et la plus surprenante chose du monde : c’était une illumination si magnifique, qu’il n’y avait pas un arbre dans la forêt où il n’y eût plusieurs lustres remplis de bougies ; et dans le fond d’une allée elle aperçut un palais tout de cristal qui brillait autant que le soleil.” (“Gracieuse et Percinet”) | L’on aurait peine à croire tout ce qu’il y avait de merveilleux, si l’on ne voyait souvent dans Versailles semblables merveilles. Ce que l’on peut ajouter pour faire comprendre ce qui donnait tant de de jour à ces superbes décorations pendant une nuit si obscure, c’est qu’il y avait plus de vingt mille lumières, sans compter plus de quatre mille autre feux qui éclairaient les fontaines et les parterres du petit Parc. (Félibien, Les Divertissements de Versailles, 1676 |
On pourrait multiplier les rapprochements. Les petits personnages de Gracieuse, les surprises miniatures du pâté magique dans L’Oiseau bleu, les marionnettes évoquées ici ou là renvoient aux spectacles de foire autant qu’aux raffinements de la scène.
C’est donc bien par rapport au paradigme opératique et, plus largement, à celui des fêtes de cour, qu’il faut comprendre le merveilleux de d’Aulnoy. Nous sommes très loin d’un folklore naïf ou d’une tradition populaire spontanée. Le monde des contes est un monde de spectacles modernes inspirés de Versailles. Il a pour horizon non la chaumière, mais la scène ; non la veillée villageoise, mais la cour. Comme l’écrivait Raymonde Robert, “le spectaculaire y devient le fondement même des valeurs”.
Les conteurs apparaissent alors comme de véritables ordonnateurs de fêtes. Ils transportent dans le récit les fastes des grands divertissements du règne, en particulier ceux de la jeunesse de Louis XIV. Les contes ne font donc pas naître ex nihilo le règne des fées. Ils héritent d’un goût pour les enchantements qui traverse tout le siècle et dont les fêtes royales avaient déjà donné la version la plus éclatante dans les années 1660. Le XVIIe siècle n’a pas attendu 1690 pour se passionner pour les prodiges : il fut, d’un bout à l’autre, le siècle des merveilles. Les contes de Madame d’Aulnoy en offrent simplement l’une des plus brillantes et des plus inattendues transpositions littéraires.
D. Merveilles de la nature : le miracle de l’oranger
Pour achever ce parcours du merveilleux moderne, il faut encore faire place à une autre famille de prodiges, plus discrète peut-être, mais essentielle : les merveilles naturalistes, botaniques, zoologiques, et plus largement exotiques. Car le XVIIe siècle ne s’émerveille pas seulement devant les machines, les miroirs ou les fontaines ; il s’émerveille aussi devant les plantes rares, les animaux singuliers, les fruits nouveaux, les parfums venus de loin, bref devant tout ce que l’élargissement du monde rend soudain visible, désirable et admirable.
À cet égard, L’Oranger et l’Abeille est un conte particulièrement éclairant. Madame d’Aulnoy y choisit pour héros, chose remarquable, non seulement un prince et une princesse, mais un arbre et un insecte : le prince est métamorphosé en oranger odorant, la princesse qui l’aime en abeille. Ce point de départ, à la fois poétique et étrange, permet à la conteuse de déployer tout un imaginaire du jardin rare, du végétal précieux, de la nature enchantée, dès l’ouverture :
« Le bois où était l’oranger servait de promenade à une princesse qui demeurait dans un palais magnifique. […] L’odeur de l’oranger la surprit ; elle n’en avait jamais vu et resta charmée d’en avoir trouvé. »
Ce qui frappe Linda, ce n’est pas seulement la beauté de l’arbre, c’est sa nouveauté même. L’oranger est ici un objet d’étonnement, une curiosité vivante, et c’est la surprise qu’il provoque, au fond purement naturelle, qui le rend d’emblée merveilleux.
Cet émerveillement n’a rien d’abstrait. L’oranger est, au XVIIe siècle, une plante exotique, venue d’Orient, précieuse, fragile, difficile à acclimater. Le conte suppose donc tout un arrière-plan de circulation des espèces, de goût horticole, d’expérimentation agronomique. En d’autres termes, cette merveille végétale est aussi une merveille technique. Pour faire pousser des orangers sous le climat français, il faut des soins, des abris, des méthodes de culture : toute une science du jardin. On songe ici naturellement à La Quintinie, le grand jardinier du roi, dont l’art consistait précisément à plier la nature aux désirs de la cour, à produire des fruits rares, précoces ou inattendus, à faire advenir l’extraordinaire par le travail patient des hommes. Serres, apport d’engrais, murs blancs, toute une série de procédés permettait à La Quintinie d’apporter sur la table du roi des légumes à contre-saison, mais son triomphe était l’acclimatation de l’oranger, dans une époque, celle du petit âge glaciaire, particulièrement défavorable à ce type de plantation dans la partie nord de la France.

L’oranger enchanté de d’Aulnoy relève donc de ce double imaginaire. Il est à la fois créature de féerie et produit d’une culture savante de la nature. Le merveilleux ne consiste plus seulement à voir un arbre parler, aimer ou souffrir ; il consiste aussi à reconnaître dans cet arbre une espèce précieuse parce que difficile à cultiver, symbole d’une maîtrise inouïe sur la nature. Le conte avant d’être une aventure sentimentale, est un prodige horticole.
C’est en ce sens que l’on peut parler d’une convergence entre merveilleux féerique et horizon colonial ou commercial. Les contes se nourrissent d’un monde élargi, où circulent de nouvelles denrées, de nouvelles plantes, de nouveaux objets de désir. Le chocolat, le café, les glaces, les parfums, certaines fleurs ou certains fruits relèvent eux aussi de cette économie de la surprise. Ils introduisent dans la vie mondaine une part d’exotisme concret, sensible, gourmand, qui ne peut qu’alimenter l’imagination des conteurs. Le merveilleux n’est plus seulement dans les vieux prestiges de l’enchantement ; il est aussi dans cette transformation du quotidien par les produits lointains, les raffinements du goût, les conquêtes de l’acclimatation et du commerce.
| “mais quand il vit la belle Printanière avec tant de grâces et de majesté, il demeura si ravi, qu’au lieu de parler, il ne faisait plus que bégayer ; l’on aurait dit qu’il était ivre, quoiqu’il n’eût pris qu’une tasse de chocolat” (“La Princesse printanière”) | “Le chocolat n’est plus avec moi comme il étoit : la mode m’a entraînée, comme elle fait toujours. Tous ceux qui m’en disoient du bien m’en disent du mal ; on le maudit, on l’accuse de tous les maux qu’on a ; il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la mort” (Madame de Sévigné, 1671) |
Les contes de Madame d’Aulnoy témoignent ainsi d’un moment très particulier de l’histoire culturelle européenne : celui où la nature devient elle-même un espace de production de merveilles, non plus seulement parce qu’elle serait mystérieuse ou sacrée, mais parce qu’elle est observée, cultivée, recomposée, mais aussi déplacée et acclimatée. La fleur rare, l’arbre étranger, l’animal singulier comme le perroquet, le singe ou le lion, entrent dans le même système d’admiration que les automates, les miroirs ou les jardins hydrauliques. Eux aussi participent de cette grande esthétique du prodige maîtrisé, d’une féerie conçue pour se rendre “comme maître et possesseur de la nature“.
On comprend alors que la féerie d’Aulnoy soit si profondément moderne. Elle n’oppose pas la nature à la technique ; elle imagine au contraire une nature déjà travaillée par l’art, déjà stylisée, déjà rendue plus admirable encore par l’intervention humaine. L’oranger enchanté n’est pas seulement un symbole amoureux : il est aussi l’emblème d’une époque qui rêve de faire fleurir l’ailleurs au cœur même des jardins du roi.
Ils seront heureux et auront, etc. Merveilles de l’actualité
Mlle L’Héritier décrit dans Marmoisan une “fée bienfaisante et moderne, plus savante et plus polie que celles de l’Antiquité”. De même, l’objectif de Marie-Catherine d’Aulnoy dans ses contes est de moderniser le merveilleux de toutes les manières possibles. Ces contes sont imprégnés de l’idéologie monarchique moderne et galante. Ils reflètent la vision du monde de la cour de Louis XIV, faite de hiérarchie sociale forte, de foi en la royauté absolue tempérée par l’idéal de la galanterie. Les contes paraissent parfois receler des clefs politiques : Ute Heidmann l’a montré pour “La Belle au bois dormant”, dont le sort n’est pas sans ressembler à celui de “Mademoiselle”, dédicataire des Histoires ou contes du temps passé. D’Aulnoy paraît au premier abord célébrer l’ordre présent. Dans La Bonne petite souris, par exemple la vraie reine vertueuse finit par retrouver son trône, triomphant du roi usurpateur cruel. Cette récurrence du rétablissement de l’ordre légitime est un topos du conte de fées : il satisfait une vision politique où le bien triomphe, assimilé au pouvoir légitime. On retrouve là l’optimisme du Grand Siècle confiant en la monarchie absolue. Les dénouements heureux consolident un ordre social et dynastique : un bon prince épouse une bonne princesse, le royaume est délivré des usurpateurs ou ogres, et tout est bien qui finit bien.
Le contexte historique éclaire encore cette tonalité. Si les contes finissent souvent par des mariages heureux, c’est que l’explosion du genre, dans les années 1697-1698, coïncide avec un moment très particulier : celui de la paix retrouvée à l’issue de la longue guerre de la Ligue d’Augsbourg. Après neuf années d’un conflit éprouvant, la fin de la guerre permet un retour à l’imaginaire de la stabilité, des noces et de la réconciliation. Les mariages princiers de la fin de la décennie offrent, à cet égard, un équivalent presque direct des épousailles qui concluent tant de contes : “Mademoiselle” épouse le duc de Lorraine, et le petit Dauphin, Louis, duc de Bourgogne, la pétillante jeune princesse de contes, Marie-Adélaïde de Savoie, dont le roi de France était fou. Le merveilleux ne naît donc pas hors de l’histoire ; il lui emprunte aussi ses formes d’espérance.
Ce schéma est profondément optimiste et moderniste : il véhicule l’idée d’un progrès de la société vers plus de justice et de bonheur, grâce à la sagesse de monarques éclairés, aidés par des fées providentielles qui sont l’autre nom des ingénieurs chargés d’assurer au pays la suprématie techniquie dans tous les domaines. D’Aulnoy célèbre le luxe et l’abondance permis par la croissance économique : sous Louis XIV, l’économie florissante et le commerce mondial donnent accès à des richesses inédites, et fait advenir un thème qui s’épanouira au XVIIIe siècle : celui d’une aspiration légitime au bonheur matériel, concept très nouveau à cette date. Avec les contes de d’Aulnoy, nous sommes à l’aube d’un siècle qui va rêver le bonheur autrement, à la manière du Mondain de Voltaire : “Le paradis terrestre est où je suis”.
Conclusion
On a longtemps raconté l’histoire de la modernité sur le mode d’une grande fable du dessèchement : avec le cartésianisme, avec ce que Michel Foucault appelle “l’âge classique”, l’Europe se serait brusquement réveillée de ses rêves, comme sortie de la caverne des superstitions pour entrer dans la lumière crue de la Raison. Philippe Descola, plus récemment et dans une perspective un peu différente, décrit notre modernité naturaliste comme ce moment où la nature devient un dehors muet, calculable, désenchanté, un “conglomérat muet”. Dans ce récit, le XVIIᵉ siècle est souvent l’épisode-clef : celui où l’on met fin aux prodiges, aux miracles, aux fées.
Il nous semble que la présente étude raconte une autre histoire.
Car enfin, si l’on regarde concrètement ce qui se passe au XVIIᵉ siècle, que voit-on ? On découvre des expériences de physique conçues comme de véritables scénographies de l’étonnement. On voit des jardins hydrauliques où des dieux se lèvent au passage du promeneur, des grottes où chantent des oiseaux de cuivre, des villas et des palais saturés de glaces et de “perspectives curieuses”, des lanternes magiques qui projettent sur les murs des figures de morts et de démons. On voit Versailles, Marly, les machines, les jets d’eau, les feux d’artifice, l’opéra à machines, les décors mobiles, les transformations à vue, les inventions nouvelles, les prodiges de la nature importés du bout du monde par la Compagnie des Indes. Bref, à l’extrême fin du siècle, l’Europe savante et mondaine ne renonce pas au merveilleux : elle le reconfigure.
Ce qui disparaît, ce n’est pas l’appétit d’enchantement, c’est la légitimité des anciens prestiges, les miracles, interventions directes du surnaturel chrétien, irruptions de l’invisible dans l’ordre normal du monde. Anges et démons sont relégués au magasin des obscurantismes, tandis que le sacré est contesté par la montée lente mais inexorable de l’incroyance et que, de l’aveu même d’un Pascal, Dieu recule par-delà les espaces infinis. Mais le besoin d’émerveillement, lui, reste intact. Simplement, il se déplace vers d’autres supports : l’astronomie, la géométrie, l’optique, l’hydraulique, la mécanique, l’exotisme colonial apportent leur lot de merveilles nouvelles, sans lesquelles, au fond, le monde serait inhabitable. Les savants eux-mêmes en ont parfaitement conscience lorsqu’ils parlent, comme Niceron, de “magie artificielle des effets merveilleux”, ou lorsque Kircher baptise une lanterne d’images “lucerna magica seu thaumaturga“. La fée ne disparaît pas : elle change de costume. Elle devient fluide sous pression, rayon lumineux, machine cachée derrière le décor. La fée est l’autre nom de l’ingénieur et du savant. Chez d’Aulnoy, les palais de cristal, les galeries de glaces, les jardins enchantés, les carrosses miniatures, les “petites machines” comme celle de Trognon, les tours souterraines, les dispositifs de miroirs ou de panneaux secrets rejouent, sous une forme féerique, tout l’imaginaire technique et scientifique du temps. Le merveilleux d’Aulnoy est branché sur les mêmes désirs que les expériences de Pascal ou les curiosités de Kircher.
Les contes de fées de Madame d’Aulnoy ne sont pas un résidu d’archaïsme jeté en bout de course d’un siècle rationaliste. Ils sont au contraire un produit très élaboré de ce XVIIᵉ siècle des merveilles. Ils condensent dans une forme narrative légère et brillante la grande question qui traverse toute la modernité naissante : comment habiter un monde que l’on sait désormais explicable, calculable, mécanisable, sans renoncer pour autant au sentiment du mystère, de la surprise, du possible ? La réponse n’est pas dans une mise en cause de la science cartésienne : elle se trouve en sein.
Les contes de Madame d’Aulnoy, sont l’un des lieux où le XVIIᵉ siècle invente, très consciemment, une manière moderne d’être au monde : lucide, ironique, mais encore capable de croire aux fées, ne serait-ce que pour mieux en faire travailler, dans le jeu de la fiction, les promesses et les dangers.
- Marine Roussillon, « Usages du merveilleux dans le Clovis de Desmarets de Saint-Sorlin ». Épopée et mémoire nationale au XVIIe siècle, édité par Francine Wild, Presses universitaires de Caen, 2011, https://doi.org/10.4000/books.puc.24937. [↩]
- La position de Cervantès par rapport à Amadis est en réalité très ambiguë, nous l’avons montré ailleurs : https://astree.hypotheses.org/373 [↩]
- “È del poeta il fin la meraviglia […] Chi non sa far stupir, vada alla striglia !” , “ le but du poète est la merveille, qui ne sait stupéfier, qu’il aille à l’étrille !” [↩]
- “By the early 1630s, when René Descartes argued that animals and humans, apart from their capacity to reason, were automata, European towns and villages were positively humming with mechanical vitality, and mechanical images of living creatures had been ubiquitous for several centuries. Descartes and other seventeenth-century mechanists were therefore able to invoke a plethora of animal- and human-like machines”, Jessica Riskin, “Machines in the garden”, dans Charlene Villaseñor Black et Mari-Tere Álvarez, Renaissance Futurities: Science, Art, Invention, Oakland, University of California Press, 2019. [↩]













