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Quantifying the Invisible : quand l’IA compte, l’historien·ne identifie

Dans un précédent billet, nous présentions les premiers résultats du partenariat entre MEDIF et le Laboratoire d’histoire des sciences et techniques de l’EPFL : la présence féminine médicale à la Belle Époque était massivement sous-estimée. Le projet Quantifying the Invisible, mené par deux étudiants de master à l’EPFL, Yi Ren et Yassine Mamelouk, sous la supervision de Mikhaël Moreau, de la Dre Amélie Puche et du Prof. Jérôme Baudry, vient aujourd’hui livrer ses résultats finaux. Ce faisant, il souligne des enjeux méthodologiques cruciaux autour de l’usage des LLM en histoire.

Une moisson de données inédite

Grâce à l’extraction systématique des listes alphabétiques et géographiques fournies dans les guides Rosenwald pour la période 1887-1922 (années lacunaires exclues ­­– 1908, 1915, 1916, 1918, 1919, 1920 et 1921), ce sont plus d’un million d’entrées qui ont été traitées. Dans cette masse, l’algorithme a identifié plus de 6500 entrées concernant des femmes, dont plus de 5000 concernant des doctoresses et officières de santé.

Ces chiffres donnent la mesure d’une féminisation croissante de la médecine en France : là où les historien·nes envisageaient des exceptions, les données révèlent une présence un peu plus structurée. Mais transformer ces « entrées » en « individus » réels a nécessité de dépasser la simple puissance de calcul.

Les angles morts de la machine

Si les LLM permettent de traiter rapidement des volumes d’informations considérables, le projet a révélé leurs limites intrinsèques, qui imposent une vigilance constante. D’une part, le modèle reproduit fidèlement les erreurs de la source originale, telles que les dates de diplôme erronées ou les variations orthographiques des noms de famille. D’autre part, malgré la précision et la prudence des prompts élaborés, il commet ses propres erreurs d’interprétation contextuelle. Ainsi, une adresse « Rue Madame » à Paris a parfois pu être interprétée à tort comme une indication de genre féminin. De même, le modèle peine à rattacher une information lorsque celle-ci est mentionnée plusieurs pages en amont, comme c’est le cas pour l’arrondissement dans les listes géographiques. Enfin, lorsqu’une information est manquante, il peut tendre à combler les lacunes par lui-même (hallucination), et ce, malgré les consignes explicites lui interdisant de le faire.

L’œil humain pour reconstituer les parcours

La limite la plus significative réside dans l’identification des personnes. Une même femme médecin peut en effet apparaître sous son nom de jeune fille, sous son nom d’épouse, ou sous une forme composée associant les deux dans un ordre variable. À cette complexité s’ajoutent d’éventuels prénoms ou patronymes étrangers « francisés », en particulier pour ceux d’origine slave, très fréquents dans le corpus. Les variations orthographiques sont légion.

Les LLM extraient ce qui est écrit, mais ils ne peuvent pas identifier qu’il s’agit de la même personne. Chaque nom, chaque variation ou déclinaison est comptabilisé comme un individu distinct. C’est ici que le travail historique redevient indispensable. Par un travail minutieux de recoupements et de croisement avec d’autres sources, ces milliers d’entrées ont pu être consolidées pour identifier 383 femmes médecins distinctes ayant exercé durant la période.

Vers une base de données vivante

Ce chiffre de 383 est le véritable apport du projet : il ne s’agit plus d’estimations ou de décomptes pour une année donnée, mais d’un recensement des femmes médecins inscrites au guide – l’inscription est volontaire et les guides ne sont donc pas exhaustifs – et qui ont exercé en France métropolitaine entre 1887 et 1922 (hors années lacunaires. Il faut aussi préciser que ce chiffre ne compte pas les personnes au prénom mixte – Marie, Camille, Claude, Dominique, Gabrielle, etc. – pour lesquelles il n’a pas été possible de vérifier le sexe), dont les parcours peuvent désormais être suivis. Ces données nettoyées et validées alimentent aujourd’hui la base de données du projet MEDIF, contribuant à revisibiliser ces praticiennes. L’expérience du projet Quantifying the Invisible met ainsi en lumière l’intérêt, mais aussi les limites des LLM couplés à l’OCR dans le dépouillement systématique de sources sérielles. S’ils s’avèrent un outil puissant pour extraire et rassembler des données issues d’un corpus massif, leur usage n’épargne pas un travail critique nécessaire de vérification et de recoupement par l’historien·ne pour recontextualiser les données et reconstituer des biographies.

MEDIF déjà à mi-parcours !

Le projet de recherche MEDIF franchit une étape décisive avec l’achèvement de sa première moitié. Ce jalon est marqué par la tenue des évaluations de mi-thèse des doctorant-es Mikhaël Moreau et Alix Vogel.

Publications récentes
La première moitié du projet a permis de consolider les recherches par plusieurs contributions, dont deux plus récentes dont il n’avait pas encore été fait mention dans ce blog :

  • Stratégies de réseau des premières femmes médecins (1870–1940) : Publié en janvier 2025 dans la Revue suisse d’histoire, dans le dossier, dirigé par Amélie Puche, intitulé «Les femmes dans le soin et la médecine: actrices, engagements, réseaux», comprenant un article de Camille Jaccard, un autre de Marie Leyder et un dernier article de l’équipe MEDIF au grand complet ! Cet article analyse les dynamiques de coopération, de contournement et de concurrence mises en place par les premières femmes médecins face au corps médical masculin établi en Suisse et en France. Vous pouvez le consulter ici !

Référence : Puche, A., Vogel, A., Moreau, M., Fauvel, A., & Amouroux, R. (2025). Contourner, coopérer ou concurrencer les «hommes en blanc» ? Exemples de réseaux développés par les premières femmes médecins en Suisse et en France (1870–1940). Revue suisse d’histoire, 75(2), 203‑218.

  • Marie Bonaparte et les sciences du plaisir féminin : Paru en juin 2025 dans History of Psychology, ce second article examine les tensions entre misogynie et quête de compréhension scientifique du plaisir féminin, à travers l’étude de la « communauté charnelle » de Marie Bonaparte.

Référence : Amouroux, R., Vogel, A., & Fauvel, A. (2025). “What does the princess want?” Misogyny, Marie Bonaparte’s “carnal community,” and the pursuit of a scientific understanding of female pleasure. History of Psychology, 28(2). https://doi.org/10.1037/hop0000278

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Une expo à Paris : “Place aux femmes ! Les premières femmes médecins”, une mobilisation du projet MEDIF

À la Bibliothèque des Grands Moulins de l’Université Paris Cité, une exposition met à l’honneur un pan longtemps invisibilisé de l’histoire médicale : celui des premières femmes médecins. Intitulée « Place aux femmes ! Les premières femmes médecins », elle s’inscrit dans une programmation plus large qui interroge l’accès des femmes aux professions dites « d’hommes ». En parallèle, la BU Jeanne-Chauvin (Malakoff) accueille une seconde exposition consacrée aux premières femmes avocates, replaçant Jeanne Chauvin au cœur des luttes pour l’accès au barreau, à l’occasion du centenaire de sa mort.

Figure 1 : Un aperçu du parcours de l’exposition, mettant en lumière les trajectoires de femmes médecins qui ont ouvert la voie dans un univers longtemps réservé aux hommes. Bibliothèque des Grands Moulins, Université Paris Cité.

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Journées mondiales de la trisomie 21 et de la tuberculose : MEDIF rend hommage à Marthe Gautier, Nicole Girard-Mangin et Charlotte Olivier

Les 21 et 24 mars se tiennent les Journées mondiales de la trisomie 21 et de la tuberculose. A cette occasion, MEDIF souhaite commémorer trois femmes médecins qui ont fait avancer de manières décisives ces domaines : Marthe GautierNicole Girard-Mangin et Charlotte Olivier. Si leurs noms sont longtemps restés invisibilisés, leur héritage est aujourd’hui enfin réhabilité, de la Tour Eiffel aux auditoires vaudois. 

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MEDIF fête les femmes de science dont 72 seront bientôt à l’honneur sur la tour Eiffel

11 février, journée internationale des femmes et des filles de science et, bien sûr, MEDIF se joint à la célébration. Et il semble particulièrement approprié de rappeler, aujourd’hui, que 72 femmes scientifiques vont rejoindre les 72 hommes dont les noms sont déjà inscrits au premier étage de la tour Eiffel.

En effet, Gustave Eiffel avait souhaité que son monument, symbole de ce que la science pouvait produire, soit placé sous son patronage : « Pour exprimer d’une manière frappante que le monument que j’élève sera placé sous l’invocation de la Science, j’ai décidé d’inscrire en lettres d’or sur la grande frise du premier étage et à la place d’honneur, les noms des plus grands savants qui ont honoré la France depuis 1789 jusqu’à nos jours. » (Extrait du discours de Gustave Eiffel le 20 février 1889).

Et bien que certaines femmes aient déjà brillées en sciences à cette date, aucun nom féminin n’avait été inscrit sur le monument. Cet oubli est aujourd’hui en voie de réparation !

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MEDIF rencontre CIVIS : donner naissance à la Renaissance

La Renaissance est traversée par de profonds bouleversements intellectuels, artistiques et scientifiques. C’est cette période qu’ont explorée les participant-es du Blended Intensive Programme CIVIS « Mediterranean Renaissance: Art and Literature », organisé par le professeur Lorenzo Bartoli à l’Universidad Autónoma de Madrid (UAM).

La Renaissance est souvent présentée comme une période de renouveau et comme un âge d’or du progrès. Mais derrière cette image se dessine une réalité plus contrastée. A mesure que les savoirs se structurent et s’institutionnalisent, certaines voix se trouvent reléguées à la marge. Dans le champ médical, en particulier, la Renaissance constitue un moment charnière : celui d’une mise à l’écart progressive des femmes. Pourtant, au cœur de ce paysage largement masculin, quelques figures parviennent à s’imposer. Parmi elles, Louise Bourgeois, sage-femme de Marie de Médicis et autrice de traités médicaux au début du XVIIᵉ siècle, incarne à la fois l’exception et le paradoxe de cette époque.

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Plus nombreuses qu’on ne le pensait : le partenariat de MEDIF avec le Laboratoire d’Histoire des Sciences et Techniques de l’EPFL met au jour une présence féminine médicale à la Belle Époque massivement sous-estimée — et longtemps invisibilisée

Les premiers résultats d’un partenariat entre MEDIF et le Laboratoire d’Histoire des Sciences et Techniques de l’EPFL, qui viennent d’être restitués, mettent au jour le nombre largement sous-estimé de femmes médecins exerçant en France à la Belle Époque.

Depuis plus d’un semestre, l’équipe MEDIF collabore avec le LHST-EPFL dans le cadre du projet Quantifying the Invisible: Women Doctors in the Rosenwald Guides (1887–1940), dirigé par Mikhaël Moreau, Dre Amélie Puche et Prof. Jérôme Baudry. Ce projet a pour objectif l’extraction systématique et raisonnée de données issues des Guides Rosenwald, des annuaires médicaux français publiés entre 1887 et 1949, dont un grand nombre sont numérisés et accessibles sur la plateforme Gallica de la BNF. Il s’agit d’une étude sérielle inédite de tous les volumes numérisés pour la période étudiée, qui n’ont jusqu’alors fait l’objet que d’analyses quantitatives sur la base d’échantillons.

Dans le cadre de son projet de semestre de Master, brillamment soutenu le 20 janvier dernier, Yi Ren a réalisé l’exportation d’un premier jeu de données couvrant la période 1887–1906, en s’appuyant sur une méthodologie d’annotation triangulaire qu’il a lui-même développée et implémentée — OCRisation enrichie par plusieurs modèles de langage (LLM) et une vérification humaine.

Ce travail a permis l’identification de plus de 1300 entrées et près de 480 femmes médecins exerçant en France (Paris et départements) et chirurgiennes-dentistes de la Faculté de Médecine de Paris parmi les listes alphabétiques des médecins et officiers de santé fournies dans les guides.

Ces résultats dépassent largement les estimations les plus optimistes établies jusqu’ici par les historien·nes, fondées sur des analyses d’échantillons partiels. Ils permettront de nourrir la base de données consacrée aux femmes médecins de Suisse et de France développée par Mikhaël Moreau et l’équipe MEDIF afin de recenser, visibiliser et documenter les trajectoires professionnelles des doctoresses formées à la Belle Époque. Ils rendent possible un suivi et une cartographie précise de leurs parcours, permettant une analyse fine de leurs trajectoires et mobilités.

De nouveaux résultats, pour la période 1907-1917 et pour les listes géographiques présentes dans les guides, permettront de compléter encore ces données au cours du prochain semestre.

La chaise d’accouchement : une histoire oubliée du soin au féminin

Longtemps associée à une naissance active, collective et incarnée, la chaise d’accouchement a presque entièrement disparu des salles de naissance occidentales entre le XIXᵉ et le XXᵉ siècle.  Cette disparition n’est ni anodine ni purement technique : elle raconte une transformation profonde du soin obstétrical, des rapports de pouvoir dans la médecine, et de la place accordée aux femmes, soignantes comme parturientes. C’est à cette histoire que s’intéresse mon travail de master mené sous la direction d’Aude Fauvel et Amélie Puche : la disparition de la chaise d’accouchement en Suisse romande au XIXᵉ siècle, et ce qu’elle nous dit de la médicalisation de la naissance. Continuer la lecture de « La chaise d’accouchement : une histoire oubliée du soin au féminin »

MEDIF dans le podcast Concordance des temps (France Culture)

Aujourd’hui, 56 % des étudiants dans les universités françaises sont des étudiantes. Ce qui semble être à présent une évidence masque une histoire longue et conflictuelle. L’accès des femmes à l’université est en effet le résultat d’une conquête progressive, marquée par des résistances intellectuelles, morales et institutionnelles. 

Amélie Puche, docteure en histoire contemporaine et post-doctorante au sein du projet MEDIF, examine en profondeur ces questions dans son ouvrage « Les femmes à la conquête de l’université (1870-1940) » issu de sa thèse de doctorat. Dans le podcast Concordance des temps proposé par France Culture (Radio France) elle raconte au micro de Jean-Noël Jeanneney que, dès les débuts, la lutte se joue sur deux fronts. D’un côté, les femmes cherchent à entrer à l’université ; de l’autre, elles se battent pour être reconnues comme légitimes dans les carrières universitaires. Pourtant, rien n’interdisait légalement aux femmes de faire des études supérieures. Les obstacles étaient surtout sociaux, moraux et culturels.

Lien vers le podcast

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MEDIF soutient les infirmières !

De nombreuses femmes médecins de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle ont apporté leur soutien à d’autres professionnelles du soin, alors encore uniquement des femmes, les infirmières. Ces femmes médecins ont proposé et revendiqué des relations différentes entre infirmières et médecins que celles imposées par les hommes. Elles ont enseigné dans les écoles d’infirmières, ont parfois dirigé une de ces écoles comme Anna Hamilton l’a fait à Bordeaux, voire en ont créé.

Cette histoire commune et méconnue est un des nombreux pans qui seront mis en avant lors de différents évènements organisés en Suisse romande autour des soins infirmiers. Il s’agira de célébrer infirmières et infirmiers et de mettre en avant leur rôle essentiel dans la société. Et MEDIF va suivre cela de près !

Ainsi, nous signalons plusieurs évènements organisés durant les deux prochains mois. Tout d’abord, le 7 octobre prochain aura lieu un vernissage photo à la haute école de santé de Genève à partir de 17h30. Ensuite, une demie journée d’études se déroulera à La Source (Lausanne), le 6 novembre. Enfin, une journée portes ouvertes, accompagnée d’une table ronde à 15h30, accueillera les curieux le 15 novembre à la haute école de santé de Genève. Alors à vos agendas !