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Une « raison graphique » augmentée ? – “Reading interface”, dialogue Jack Goody-Johanna Drucker (2)

 

 

Je reprends le cours de mon carnet de recherche après une longue interruption due à la préparation de mes cours (enseignant et chercheur, notre statut à l’université), exercice passionnant dont j’avais oublié (reprise d’activité oblige) à quel point il peut être chronophage. Nombre de mes enseignements sont consacrés au design, et notamment au design graphique ; ils furent donc l’occasion d’enrichir et de partager les réflexions sur l’interface que j’ai évoquées dans le premier texte de cette série en évoquant le texte de Johanna Drucker et parlant de « Graphisme haptique ».

Traits, typographies, pictogrammes, cadres, et toutes sortes d’inscription mobilisées dans le cadre d’une interface ont en effet vocation à établir un lien entre l’œil et la main. Telle est l’essence de « l’haptique » qu’évoque Johanna Drucker : mobiliser nos « corps » de façon plus étendue que dans le cas autres d’autres environnements et propositions graphiques (livre, animation..). « Nous “lisons” rarement ces interfaces comme des “textes” » (Drucker, 2013, p.213, ma traduction), et car même si elles mobilisent ressources linguistiques et textuelles, elles ne poursuivent pas le même but et ne définissent pas la même expérience que la perception de graphismes tels que ceux évoqués ci-dessus.

 

 

Mon ordinateur : quelle raison graphique ?

Document 1.Copie d’écran de Windows File Explorer (utilisé sous Windows 11) à partir de mon propre poste de travail. Ici, le dossier « Médiagraphic ».

© Microsoft et moi-même

 

Une fois rappelé (cf. « Pour un graphisme « haptique » ? – “Reading interface” with Johanna Drucker (1) ») ce cadre d’investigation, la question qui me vient est alors : en quoi celui-ci permet-il de revisiter notre rapport à l’écrit, voire de renouveler certaines pensées du graphisme telle celle de Jack Goody que j’ai déjà évoqué dans trois billets (cf. « Tableaux, listes – La « raison graphique » de Jack Goody (1) » pour le premier d’entre eux) ?

Il me semble par exemple intéressant d’interroger l’apport de la « lecture » qu’évoque Johanna Drucker vis-à-vis d’un objet qui occupe place centrale au sein de La Raison Graphique : une « liste » (chapitre 5 de l’ouvrage) qui définit, à côté du « tableau » (chapitre 4) et de la « formule » (chapitre 6), un certain rapport à l’information. « La liste implique discontinuité et non continuité. Elle suppose un certain agencement matériel, une certaine disposition spatiale » (Goody, 1979, p.150).

 

 

L’interface : la main propose à l’œil

Document 2. Sélection de « barres de défilement » issues de multiples programmes. Disponible sur la banque d’image Dreamstime : https://fr.dreamstime.com/barre-d%C3%A9filement-ensemble-barres-isol%C3%A9es-fond-blanc-curseur-web-avancer-vers-bas-haut-bouton-ui-ic%C3%B4nes-l-image245261210 (consulté le 31 décembre 2024).

 

C’est cette « disposition » qui est au cœur de nos interfaces, et plus précisément d’une de leurs fonctionnalités les plus communes : une capacité à définir le mode de visualisation de nos informations, comme dans le cas des « explorateurs de fichiers » et programmes similaires. Ces célèbres lignes de la Raison graphique donnent ainsi presque l’impression de décrire nos GUI (Graphic User Interface) et plus spécialement le modèle « WIMP » (cf. « Pour un graphisme « haptique » ? – “Reading interface” with Johanna Drucker (1) ») avec les possibilités de configuration qu’elles offrent. Si Goody écrit que la liste « peut être lue en différents sens, latéralement et verticalement, de haut en bas comme de gauche à droite, ou inversement » (Goody, 1979, p.150), je pourrais ajouter (en m’inspirant de Johanna Drucker) qu’elle peut être non seulement « lue » mais surtout « vue ».

Le propre de la « lecture » que génère l’interface est en effet de permettre à la main de devenir pour l’œil une force de proposition ; ce en actionnant barres de défilement (permettant une circulation au sein d’un même cadre, la fenêtre) ou divers « boutons » (l’intitulé de chaque colonne offrant des options de tri et de modification de la liste elle-même par le biais d’un simple « clic »). Et Johanna Drucker aurait ainsi plus que raison lorsqu’elle affirme que l’erreur serait de « prendre une interface pour une chose, statique, stable et fixe », une représentation des processus informatiques » (Drucker, 2013, p.213, ma traduction) et que notre « tâche est de comprendre comment ils organisent notre relation aux systèmes complexes (plutôt que comment ils les représentent) » (Drucker, 2013, p213, ma traduction)[1].

 

 

Représentation et informations

Document n°3. Capture d’écran de l’explorateur de fichier « Commander One ».

Source et © : https://commander-one.com/fr/

 

Cette phrase s’inscrit selon moi pleinement dans la lignée des propos de Jack Goody, et plus largement dans une certaine approche de la culture graphique qu’il y a tout lieu d’explorer plus avant. Il n’est effectivement pas question ici de « représentation », au sens d’inscription dans le cadre de la mimesis chère à Platon et de la volonté d’instaurer une relation picturale (et/ou dessinée) avec un objet quel qu’il soit. Il est ici question de penser une organisation relevant selon moi de la liste : « Elle facilite, c’est le plus important, la mise en ordre » (Goody, 1979, p.150).

Il peut être question de représentation (du monde et de notre environnement, dans le cas de la Raison graphique et de la pensée qui nous intéresse ici), à savoir d’images (pour le dire vite : ce n’est pas aujourd’hui mon objet de réflexion). Mais il est surtout question de l’ensemble de la « relation » que nous pouvons définir avec elles et qui est au cœur même du « graphisme haptique » que j’évoque ci-dessus : possibilité de les visualiser (par le biais d’un « aperçu », représentations pensées sur le mode de la miniature et fonctionnalité placée au cœur d’un explorateur de fichier comme Commander one), et de les nommer (dans le cadre d’une nomenclature de fichiers, et plus largement d’une taxinomie dans le cas de Goody ou de Lévi-Strauss) afin de les trier (en les regroupant en familles, groupes, dossiers…).

 

 

Produire de l’information à propos d’informations

Document n°4. Capture d’écran de l’explorateur de fichier « Tagspaces ».

Source et © : https://www.tagspaces.org

 

Ce faisant, les interfaces qui m’intéresse ici s’inscrivent pleinement dans une idée de la liste qui « s’oppose […] à la fluidité, à la connexivité propre aux formes ordinaires du langage parlé : conversation, discours , etc. » (Goody, 1979, p.151) afin de mieux se constituer comme un « dispositif spatial de triage de l’information » (Goody, 1979, p.154). C’est en effet ainsi que l’on peut considérer comme étant le principal apport des « explorateurs de fichiers » qui m’intéressent ici : produire de l’information à propos de ce qui est information, ou plus précisément proposer des fonctionnalités (décrire, apparenter, référencer…) à propos d’  « aperçus » (de textes, d’images, de vidéos…).

Tel me semble être par exemple le parti-pris d’une interface comme Tagspaces qui offre la possibilité de produire des intitulés et de les accoler à ce qui possède déjà un nom (un fichier). Volonté de « sur-nommer », de penser des ensemble, groupes, classes ou types ? Dans tous les cas, triomphe de la liste car interface qui « facilite, et c’est le plus important, la mise en ordre » (Goody, 1979, p.150).

 

 

Liste de listes

Document n°5. Nuages de « tags » généré par WordCloud.

Source et © : https://www.wordclouds.com

 

Mais, et surtout, interface qui permet de produire des ordres, qui plus est avec une facilité déconcertante. Et plus exactement de permettre à la main de produire ce qui peut parler à l’œil, comme dans le cas du nuage de tags, tels que ceux produit par WordCloud (exemple cité parmi une multiplicité de propositions qu’il serait intéressant d’explorer, cf. les travaux de mon collègue et ami Everardo Reyes). Est ici proposée une représentation graphique de cette information sur l’information, la taille des « mots » (quel est alors leur statut ? Catégories, outils d’indexation, vocabulaires ?) dépend du nombre de leurs occurrences et la Raison graphique relève ici d’une approche quantitative (« corps » = « nombre », celui-ci n’étant d’ailleurs pas indiqué dans le cas présent) plus que qualitative.

Ce « nuage » est l’une des expressions d’une « technologie intellectuelle » faisant la part belle à la « communication par l’œil » (Goody, 1979, p.221). Forme de liste de listes, il m’invite à poser en conclusion trois questions.

  • En quoi ce « nuage » et les autres interfaces que j’ai cité s’inscrivent-ils dans la lignée des « catégories » chères à Emmanuel Kant (cf. Raison pure et graphisme selon Emmanuel Kant – Chercher avec Robert Estivals (3)), à savoir des productions de « l’entendement » (disons la Raison de Jack Goody) s’appliquant à des objets de « l’intuition » (car s’offrant à nos possibilités de perception et relevant du sensible) ?
  • Quels types de « langage documentaire » esquissent-ils et comment, par exemple, une chercheuse comme Caroline Courbières les appréhendait-elles ?
  • Ce « graphisme haptique » nous garde-t-il d’un écueil, « réduire la complexité orale à la simplicité graphique en rassemblant en un tout unique différentes formes de relation » (Goody, 1979, p.135) ? On peut en effet penser que l’inventivité de ces interfaces nous offrent d’autres possibilités que le fait d’organiser par espèces, types ou « opposition » (contraires/similaires, semblables/dissemblables…) l’ensemble de nos informations.

 

Mais cela relève peut-être d’un véritable enjeu pour l’interface : nous offrir de multiples possibilités de « lecture » de l’information.

 

Bibliographie

DRUCKER, Johanna (2013). “Reading Interface.” PMLA, vol. 128, no. 1, pp. 213–20. Available at: http://www.jstor.org/stable/23489280. Accessed 12 Feb. 2024

GOODY, Jack (1979). La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage. Paris : éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 2021. ISBN 9782707302403

GOODY, Jack (2006). LEJOSNE, Jean-Claude (trad.). « La technologie de l’intellect ». In: Pratiques : linguistique, littérature, didactique, n°131-132, pp. 7-30. Disponible sur le portail Persée : https://doi.org/10.3406/prati.2006.2114

[1] “Take interface for a thing, static, stable, and fixed”, a representation of computational processes”. “Our task is to understand how they organize our relation to complex systems (rather than how they represent them)” (Drucker, 2013, p213).

 

Benoît Berthou
Benoît Berthou

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Benoît Berthou (3 mars 2025). Une « raison graphique » augmentée ? – “Reading interface”, dialogue Jack Goody-Johanna Drucker (2). Mediagraphic. Consulté le 8 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13eze


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