Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Territoires et « iconicité » d’Abraham Moles – Chercher avec Robert Estivals (2)

 

« Substituer une forme graphique aux termes de la langue » (Estivals, 2002, p.18) : le projet que formule Roberts Estivals au sein du premier tome de Schéma et Schématisation m’a suggéré des considérations ayant trait aux créations de Christian Dotremont. Et notamment à ses logogrammes qui semblent vouloir (et pouvoir) prendre de court les traditionnelles ressources de nos pratiques de la textualité : distinction entre visible et lisible, voire écriture et peinture, valorisation du caractère éphémère plus que permanent de l’inscription… J’écris « suggère » car ce rapprochement entre le penseur français et l’artiste belge n’est (à ma connaissance) nullement de leur fait : je me propose ici de lire l’ouvrage (méconnu) de Robert Estivals, et de convoquer (sous la supervision de ma mentore, Caroline Courbières, qui me lit avec assiduité) écrits, créations, et pourquoi pas idées vers lequel il me guide. En effet, s’il existe une vraie convergence entre ces deux auteurs, elle réside selon moi dans la volonté d’élargir le champ de notre horizon graphique ; ou plus exactement de situer le « texte » au-delà de « l’alphabet ».

 

 

Ecrit cosmopolite ?

Figure 1. Christian Dotremont, Ecrire les mots comme ils bougent. Logogramme, 1971. ©  Reproduit avec l’autorisation de Guy Dotremont et présenté dans l’article de Georges A. Bertrand, §50. DOI : https://doi.org/10.4000/textyles.472

 

Il s’agit plus exactement de s’attaquer à un alphabet : celui qui repose sur la « barbarie abstraite des lettres latines » (Dotremont, Grand hôtel, 128, cité par Lupu-Onet, 2009, p.68). Ce « maigre alphabet » qu’il entend faire devenir « image » à travers un procédé : « agglomérer plusieurs lettres et mon hypothèse de travail au départ, c’était de traiter les mots comme s’ils étaient des lettres » (Grand hôtel, p130, cité par Lupu-Onet, 2009, p.68). Il s’agirait ainsi de prendre de court l’abécédaire, et ce à travers une forme de cosmopolitisme graphique comme le montre bien Georges A. Bertrand. Regardant un logogramme comme Ecrire les mots comme ils bougent (cf. figure 1), c’est selon lui « la Chine qui vient à l’esprit », même s’il ne s’agit pas « de l’écriture chinoise » (GEORGES, 2007, §6). Mais est également présent l’Orient et il « arrive même parfois qu’on ait envie de “lire” un logogramme en commençant machinalement par la droite comme si on était en face d’un manuscrit arabe » (GEORGES, 2007, §41).

 

 

Notre « territoire graphique » : quelle mise en perspective ?

Figure 2. Document présenté par Georges A Bertrand (2019, §73) et ainsi légendé : « Manuscrit du xixe siècle écrit de droite à gauche mais annoté, feuille renversée ; ces annotations apparaissent donc écrites à l’envers et de gauche à droite ». © Droits réservés

 

Et  que penser alors du véritable « document-piège » produit par Georges A Bertrand (cf. figure 2) et qui semble jouer, pour mieux se jouer de moi, sur toutes les propriétés de l’écrit. Celui-ci possède un sens (a minima synonyme de lecture, a maxima d’intelligibilité) et suppose un support (susceptible d’accueillir plusieurs de ses sens), parfois empreint d’une transparence susceptible d’engendrer télescopages et confusions calligraphiques de toutes sortes. Comment mieux illustrer ce que produit sur moi la lecture de ce premier tome de l’ouvrage majeur d’Estivals ? Il vient clairement prolonger les réflexions de Jack Goody que j’ai déjà abordé (cf. “Parole, langue, écrit : faire société – La « raison graphique » de Jack Goody (2)“), notamment car il se place sur un tout autre plan : nulle réflexion ici sur « oral » et « écrit », proposition d’un « triangle linguistique » (« parole, écrit, langue ») ou encore évocation d’un enrichissement du discours par la grâce du « stockage » écrit d’informations… Sont ici avant tout évoqués lisible et visible, écrit et image, dimensions essentielles au « schéma » notamment abordé à travers l’évocation des travaux d’Abraham Moles.

 

 

« Iconicité » et « abstraction » :  concepts-clés ?

Dans son anthologie Picasso lithographe, Fernand Mourlot rassemble 7 lithographies représentant des taureaux. Présentées chronologiquement, celles-ci semblent pouvoir illustrer parfaitement les différents degrés (ici appelés « états ») de « l’échelle d’iconicité » d’Abraham Moles.

Figure 3. Reproductions de dessins (techniques mixtes) de Picasso rassemblés dans MOURLOT, Fernand (1970). Picasso lithographe. Monaco : A. Sauret, 299 p. Notice BNF, URL : http://ark.bnf.fr/ark:/12148/cb34575188z (page consultée le 1er aout 2024).

 

Selon ce dernier, il convient en effet de définir le schéma « comme une représentation simple et abstraite d’un phénomène ou d’un objet du monde extérieur » (Moles, 2014, §1). Le terme désigne donc une production graphique reposant sur une capacité à « simplifier » ou « abstraire », à appliquer au « monde extérieur » un ensemble d’opérations relevant de ce que Descartes pourrait appeler « l’entendement » (titulaire d’un doctorat de philosophie, je ne peux que regretter l’absence d’approche pédagogique de toute notion de « schéma », « données » et plus encore « graphisme » dans le cours de mes études). Abraham Moles semble d’ailleurs pencher pour cette approche : « On a pu dire que penser c’était schématiser, et on peut effectivement se demander si l’intelligence n’est pas synonyme de l’aptitude à faire des schémas » (Moles, 2014, §2). Il est d’ailleurs permis de se demander si l’entreprise de la Théorie générale de la schématisation de Robert Estivals ne vise pas à asseoir semblable définition puisqu’il situe son travail entre « raison pure » et « raison pratique » (pour reprendre la terminologie de Kant : cf. Estivals, 2002, p. 42 et mes textes à venir).

 

 

« Simplifier » et « abstraire » : comprendre le graphisme ?

Figure 4. Reproductions de dessins (techniques mixtes) de Picasso rassemblés dans MOURLOT, Fernand (1970). Picasso lithographe. Monaco : A. Sauret, 299 p. Notice BNF, URL : http://ark.bnf.fr/ark:/12148/cb34575188z (page consultée le 1er aout 2024).

 

Si « penser, ce serait schématiser » et vice-versa, il est alors possible de se demander si ce présupposé ne permet pas de construire un outil offrant de mieux cerner un effort de production graphique. Tel est la vertu de « l’échelle d’iconicité » qu’Abraham Moles propose de construire selon deux principes antinomiques. D’un côté, une « iconicité », soit une « grandeur opposée à l’abstraction [qui] serait, pour ainsi dire, la quantité de réalisme, la vertu iconale, la quantité d’imagerie immédiate » (Moles, 2014, §7). De l’autre, une « abstraction », un réalisme moindre et un imagerie tout sauf immédiate produisant une « iconicité nulle » comme par exemple dans le cas d’un simple mot : « “le mot chien ne mord pas”, disait de Saussure » (Moles, 2014, §7). Au milieu, tout un ensemble de « degrés d’iconicité », par exemple bien illustrés par les lithographies de taureaux produites par Picasso. Les  quatre  premiers « états » (cf. figure 3) mettent déjà en évidence une singulière évolution : la matérialité du trait (encre ou fusain, impossible à dire du fait de la piètre qualité de la reproduction) s’éclipse progressivement devant d’autres tracés et les « états » 3 et 4 arborent des allures de « coupe anatomique », voire de schéma de découpe (« état 4 ») que ne renierait pas forcément un boucher.

 

 

L’abstraction : retour au geste « premier » ?

Figure 5. Reproductions de dessins (techniques mixtes) de Picasso rassemblés dans MOURLOT, Fernand (1970). Picasso lithographe. Monaco : A. Sauret, 299 p. Notice BNF, URL : http://ark.bnf.fr/ark:/12148/cb34575188z (page consultée le 1er aout 2024).

 

Et par la suite ? Entre les états 5 et 8, le taureau semble progressivement se décharner comme en atteste l’histoire comptée par Jean Célestin, ouvrier dans l’atelier de lithographie où officiait Picasso : « Deuxième état. Troisième. Toujours dodu. Et ça continuait. Mais le taureau n’est plus le même… Il se met à diminuer, diminuer de poids… » (Parmelin, 1980, p.32). Jusqu’à, dans les états de 9 à 11, se réduire à « quelques lignes », ce qui provoque la perplexité de l’ouvrier : « Moi, je pensais au premier taureau. Et je ne pouvais m’empêcher de me dire : ce que je ne comprends pas, c’est qu’il finit par où normalement il aurait dû commencer ! » (Parmelin, 1980, p.33). Cette dernière réflexion peut sembler de bon sens… Si tant est qu’on s’inscrive dans une certaine conception du graphisme : un dessin qui a valeur d’armature (de guide des traits à venir), puis d’esquisse (de figure qui se forme) et qui enfin laisse place à encre, crayons gras ou couleurs, outils constituant une « chair ». Et le grand apport des travaux d’Abraham Moles, et de Robert Estivals, est de démontrer que le graphisme peut relever d’une toute autre hiérarchie, et d’une autre finalité.

 

Bibliographie

ESTIVALS, Robert (2002). Théorie générale de la schématisation 1. Epistémologie des sciences cognitives. Paris : L’Harmattan, 2015.

ESTIVALS, Robert (1993), dir. Les sciences de l’écrit. Paris : Retz, 1993. URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k48026272

GEORGES A., Bertrand (2007). Les logogrammes de Christian Dotremont : une écriture orientale. Textyles, 30. URL : https://journals.openedition.org/textyles/472 ; DOI : https://doi.org/10.4000/textyles.472

LUPU-ONET, Raluca (2009). La réinvention de la poésie dans les logogrammes de Christian Dotremont. Dalhousie French Studies, 89, 63–74. http://www.jstor.org/stable/40838475

MOLES, Abraham (2014, mais date de rédaction inconnue). Théorie informationnelle du schéma.  La Revue de la BNU, 10, 2014. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/1688 ; DOI: https://doi.org/10.4000/rbnu.1688

PARMELIN, Hélène (1980). Les métamorphoses du taureau. De l’apparence à l’essence. Le courrier de l’UNESCO, décembre 1980, p.32-33. URL : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000043031_fre (page consultée le 1er août 2024).

 

 

 

 

Benoît Berthou
Benoît Berthou

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Benoît Berthou (6 août 2024). Territoires et « iconicité » d’Abraham Moles – Chercher avec Robert Estivals (2). Mediagraphic. Consulté le 8 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/125hc


Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.