Pasteur Michel Leplay : « Péguy dérange tout le monde et n’arrange personne »
A l’occasion du centenaire de la mort de Charles Péguy, les Mardis des Bernardins ont accueilli un débat sur la vision que l’écrivain avait de l’Eglise et du christianisme. Auteur d’une pensée en palimpseste, faite de couches successives et complémentaires, Charles Péguy disait « nous ne renierons jamais un atome de notre passé ». Comment conciliait-il une foi riche et profonde avec son aversion pour le clergé ?

Théologien?
Nos invités ont d’abord interrogé l’opportunité de qualifier Péguy de théologien. En effet, comme l’a rappelé le Père Scholtus, bien que les plus grands théologiens l’aient qualifié comme tel, Péguy est avant tout un écrivain. Le Pasteur Leplay a abordé la question à travers l’étymologie du terme (theos/logos, soit la rencontre de Dieu et de la parole). Péguy n’a pas souhaité être celui qui parle de Dieu à la façon des théologiens systémiques. Par contre, il parle à Dieu à travers la prière notamment, dès l’enfance. Mais surtout, il est quelqu’un à qui Dieu parle, voire qui donne la parole à Dieu.
Anticléricalisme chrétien
Réconciliant les paradoxes, Péguy était également anticlérical, mais d’un anticléricalisme que l’on qualifie souvent de théologien, voire chrétien. Il s’est par exemple opposé aux radicaux qui refusaient aux religions leur place dans la Cité. Il accusait les clercs d’avoir commis la « grave faute mystique » d’ignorer la condition humaine. Ce faisant, ils méprisent ce pourquoi Dieu est venu au monde. En outre, Péguy n’éprouve pas le besoin de mettre des intermédiaires dans sa relation à Dieu. Il craint qu’une caste ne s’accapare la vérité. Ce regard critique sur une Eglise qu’il qualifie, non sans sarcasme, de bourgeoise ou de distinguée, lui vient sans doute de la « pauvreté décente » dans laquelle il avait grandi. Il regarde avec horreur un catholicisme devenu une religion de classe. Il revendique donc le statut d’excommunié, comme garantie de son indépendance intellectuelle et religieuse.
Une conversion au socialisme
Il faut souligner que la seule véritable conversion de Péguy est celle au socialisme : il prend conscience que la politique a pour plus haute mission de hisser les pauvres hors de la misère. Cette ferveur socialiste est portée à incandescence avec l’Affaire Dreyfus, que Péguy conçoit comme une épopée pour la justice et la vérité (« nous fûmes des héros »). C’est également à ce moment-là qu’il tisse des liens décisifs avec le judaïsme, notamment via son amitié avec Bernard Lazare. C’est le judaïsme qui lui permettra d’articuler le socialisme et le christianisme. Comme l’a résumé le Pasteur Leplay, « Péguy ne distingue pas les identités confessionnelles. Pour lui, ce qui est important, ce sont les gens qui ne trichent pas. » Il est un pionnier en matière de relations interreligieuses et a inspiré la fondation de l’Amitié Judéo-Chrétienne.
Péguy est récupéré par des personnalités issues de tous les horizons. En effet, dans sa production écrite foisonnante, la tentation est grande de choisir. Chacun y trouvera son compte : socialistes, patriotes, internationalistes, chrétiens dévots, laïcs, etc. Or, selon Claire Daudin, c’est une pensée qui est dénaturée si on la rétrécit. Péguy était lui-même très méfiant de l’instrumentalisation et de l’accaparement des idées. Dieu dit dans l’un de ses poèmes « Pour qui me prenez-vous ? Qui me faites-vous ? ».
L’équipe des Mardis
Charles Péguy, anticlérical et théologien (23 septembre 2014)
Intervenants :
- Claire Daudin, ancienne élève de l’ENS, écrivaine, présidente de L’amitié Charles Péguy
- Pasteur Michel Leplay, ancien directeur du journal Réforme, membre du Groupe des Dombes
- P. Robert Scholtus, prêtre du diocèse de Metz, membre de L’amitié Charles Péguy, auteur d’une thèse sur la pensée de Péguy
Retrouvez les Mardis des Bernardins, tous les mardis soirs à 20h au Collège