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Quelques années plus tôt…

J’aimerais aujourd’hui me livrer à une petite analyse d’image, trouvée au hasard de mes recherches, mais qui révèle un grand nombre de choses quant aux préférences du public.

Musée du Jeu de Paume – Salle Degas – 1870. Source: Archives des Musées Nationaux, 20144659-159.

 

Pour se situer un peu:

Nous sommes au musée du Jeu de Paume à Paris, qui abrite depuis 1947 les collections impressionnistes du musée du Louvre. Parmi les artistes représentés, Edgar Degas a droit, comme nombre de ses contemporains, à sa propre salle.

 

Que voit-on ? Focus sur trois oeuvres. 

Le tableau le plus à gauche: L’Absinthe (vers 1875-1876, huile sur toile 92x68cm, aujourd’hui conservée au musée d’Orsay).

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Un peu plus sur la droite, on distingue Sémiramis construisant Babylone (1861, huile sur toile 151x258cm, aujourd’hui conservée au musée d’Orsay).

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Enfin, dans la partie droite, on aperçoit La Famille Bellelli (1860-62, huile sur toile 200x253cm, aujourd’hui conservée au musée d’Orsay).

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

 

Que veut nous dire cette image ? 

  • D’abord, un groupe se masse devant La Famille Bellelli, chef d’oeuvre de l’artiste acquis par les Musées Nationaux à grands frais lors des ventes de 1918 qui font suite à la mort de l’artiste. Le grand format représente la famille italienne du peintre. Un portrait somme toute assez classique dans un musée de peinture impressionniste, chose curieuse n’est-ce pas ? En effet, Degas jouit d’un statut assez particulier au sein des impressionnistes (pour en savoir plus, je vous renvoie au passionnant catalogue de l’exposition Degas, un peintre impressionniste ?, Giverny, 2015), et ce tableau est bien éloigné des touches de couleurs fragmentées et des modelés parfois imprécis. Mais il est un élément des différentes tendances qu’ont suivies les maîtres de l’impressionnisme. Degas met son dessin classique au service d’un portrait intensément chargé d’émotions, traduisant la psychologie de chacun des individus représentés.
  • Ensuite,  le tableau central, Sémiramis construisant Babylone, est totalement délaissé du public. Oeuvre des débuts de Degas, elle est bien différente des œuvres représentant des danseuses, qui ont fait sa renommée. A mon avis, car j’aime bien le donner de temps en temps, il est regrettable de délaisser ainsi une si belle oeuvre, qui illustre parfaitement les talents de dessinateur du peintre: pour s’en rendre compte, le mieux est de se rendre dans les salles du musée d’Orsay, pour distinguer toutes les lignes qui structurent cette composition.  En même temps, on s’aperçoit que Degas maîtrise l’art de la couleur, qu’il traite ici à l’essence, d’où cet aspect mat si particulier. Dessinateur et coloriste ?!? Quid donc de la querelle entre descendants d’Ingres (le dessin) et admirateurs de Delacroix (la couleur) ? Degas, à mon sens, parvient à une admirable synthèse de ces deux qualités, car il ne faut pas oublier que les artistes de la seconde moitié du XIXe siècle se jouent des conventions et du manichéisme en vigueur dans la peinture, pour produire leur propre vision de l’art. Sémiramis, c’est enfin l’occasion de découvrir Degas peintre d’histoire (le Degas des débuts, en somme), et de mieux comprendre son cheminement plastique.
  • Pour terminer, L’Absinthe est scrutée par une paire d’yeux curieux. Nous avons progressé d’une quinzaine d’années dans le temps, juste après la première exposition des artistes Indépendants (plus tard appelés Impressionnistes) en 1874. En 1863, Baudelaire a donné sa définition de la modernité dans Le peintre de la vie moderne, un ouvrage capital pour comprendre la peinture et ses métamorphoses au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.  Si Degas n’est pas cité par l’auteur, il est sans conteste l’un des représentants de la modernité, de ces types sociaux dans leur environnement et dans leur époque: cet homme et cette femme, représentés à un instant fugitif de leur vie, dans leur quotidien, mais figés pour l’éternité. Trois dernières choses à retenir: exit le noble portrait et la grande peinture d’histoire au profit d’un sujet prosaïque ; un cadre totalement décentré (voyez ce couple relégué dans l’angle supérieur gauche…) et une intense psychologie qui se dégage de ces personnages. Gardez ces éléments bien en tête, et observez d’autres peintures de Degas: ils reviennent souvent… !

 

Bien entendu, cette photographie n’est qu’un instantané, et ne peut pas être utilisée pour tirer des vérités générales sur les préférences du public. Elle montre bien, néanmoins, les œuvres mises en valeur dans cette salle, et celles qui attirent spontanément le public.

Mon objectif ici était d’inciter à observer plus longuement ces œuvres dans les salles du rez-de-chaussée et du cinquième étage du musée d’Orsay, qui contiennent chacune des éléments de la progression de l’artiste tout au long de sa carrière. Posez-vous, observez, et réfléchissez à ce qui a pu plaire, ou à l’inverse déplaire au public des années 1970 comme des années 1950. Enfin, déterminez ce que VOUS, spectateur de 2017, préférez dans son oeuvre: la comparaison est peut-être intéressante !

À ton avis marionnette ?

Etudiante en master 2 d’Histoire de l’art; mémoire sur la présentation des oeuvres de Degas au musée du Louvre au XXe siècle. L’idée de ce carnet de recherche, sans chercher à dévoiler de précieuses trouvailles, est de présenter les objectifs du travail de recherche en master, de faire découvrir des sources, des documents, des lieux de recherche, parfois insolites, parfois prestigieux, parfois les deux; de partager des expériences de recherche, tant en bibliothèque/archives qu’en visites culturelles. L’objectif est d’adopter un certain recul sur le sérieux de la recherche et de mettre en évidence cette dualité entre l’entier dévouement à un sujet pendant une année scolaire et la conservation d’une certaine vie sociale et culturelle, ô combien nécessaire.