D’où vient le Mal ? Dans la tradition chrétienne, c’est le péché originel, quand Adam et Eve mangent le fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Pourquoi commettent-ils cet acte ? Parce qu’ils sont tentés par le diable qui apparaît sous la forme d’un serpent. Le choix de cet animal n’est pas gratuit. On ne le voit pas arriver, son apparition constitue toujours une surprise (Adolphe Gesché, Le Mal, 2013). Comme le Mal est absent du récit de la création, Dieu ne peut être tenu responsable de son existence. Il précède l’homme et défie toute tentative de compréhension puisque nous ignorons son origine. Dans cette perspective, le Mal est une conséquence de l’ignorance de l’homme, il est le résultat d’un consentement, un signe de faiblesse.
Nous retrouvons cette idée chez les philosophes grecs. Socrate dit que nul n’est méchant volontairement (Aristote, Éthique à Nicomaque, VII, 3). L’homme a simplement oublié ce qu’était le Bien et c’est le but à la fois de la méthode socratique, la maïeutique, et de la théorie de la réminiscence (Platon, Ménon) que de le rappeler. Pour Socrate, il n’y a qu’un Mal, la faute morale et il n’y a qu’un Bien, la volonté de faire le Bien.
Ainsi l’homme serait responsable mais pas coupable dans la mesure où il est victime du malin ou de son ignorance. Ces conceptions peuvent paraître naïves si l’on analyse l’histoire de l’humanité. En effet, l’histoire n’est qu’une succession de guerres de plus en plus destructrices. Pourtant Hegel explique qu’il s’agit de cycles et que chaque épisode traumatique et violent est suivi d’une amélioration. Pour lui, voir le Mal partout, c’est mal voir. Mais Hegel est un penseur du XIXème siècle. S’il avait vécu au XXème siècle aurait-il affirmé que les différents génocides (Turquie, Allemagne, Cambodge, Yougoslavie, Rwanda) ne sont que des étapes dans une histoire humaine qui ne peut tendre que vers le progrès (La Raison dans l’histoire, 1822-1830).
Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, 1963) a montré que le Mal absolu pouvait avoir pour auteurs des personnes médiocres qui n’étaient pas des monstres. Elle voyait plutôt en Eichmann un clown grotesque qui avait obéi car dans le contexte du IIIème Reich seuls les êtres exceptionnels pouvaient avoir une réaction « normale ». Hannah Arendt, qui avait consacré sa thèse de doctorat à Saint Augustin, refuse d’essentialiser le Mal. Il aurait été plus facile de voir en Eichmann une incarnation du Mal absolu. Elle montre au contraire que chacun d’entre nous, selon les circonstances, peut devenir un tortionnaire. À la fin de son essai, elle prédit que ce procès ne permettra pas d’éviter que d’autres génocides se produisent, ce en quoi l’Histoire lui a donné raison.
Il y a par ailleurs une identité entre bourreaux et victimes qui a bien été décrite par des survivants de la Shoah (Primo Lévi, Si c’est un homme, 1947, Robert Antelme, L’Espèce humaine, 1947 et David Rousset, L’Univers concentrationnaire, 1946).
L’intuition d’Hannah Arendt selon laquelle tout homme peut devenir un bourreau est confirmée par les recherches en psychologie (Stanley Milgram, La Soumission à l’autorité, 1974, Philip Zimbardo, Stanford Prison Experiment, 1972). Lorsque l’affaire des abus dans la prison d’Abu Ghraib éclata en mars 2004, de nombreux observateurs furent immédiatement surpris par les similitudes avec l’expérience de la prison de Stanford. Zimbardo affirma que si l’armée avait tenu compte de ce travail réalisé trente ans plus tôt, les sévices auraient pu être évités. Il collabora avec l’équipe d’avocats de l’un des gardiens accusés mais le tribunal militaire décida de ne pas tenir compte de ses arguments. Le gardien défendu par Zimbardo fut considéré responsable de ses actes et condamné à huit ans de prison. Le chercheur s’appuya sur les connaissances acquises lors de ce procès pour écrire un nouveau livre intitulé (L’Effet Lucifer : Comprendre comment de bonnes personnes deviennent mauvaises, 2007).
