dimanche 22 mars 2026

Le temps de la relecture

Deux personnes de dos regardent un grand mur couvert de calligraphies chinoises dans un musée.

Est-ce le mot juste ?

 

Une lourde tâche commence : relire un manuscrit entamé il y a six ans. À première vue, cela paraît simplement exiger une discipline de fer : se vider la tête du cheminement qui a présidé à l’écriture, se concentrer sur la concordance des temps, les répétitions, mais surtout convoquer la plus grande lucidité possible : est-ce intéressant ? est-ce compréhensible ?

Le vertige me prend un peu quand je me transporte aux jours où tout cela a commencé. Le grand confinement, le désœuvrement, la recherche d’idées pour avoir une activité qui ait plus de sens que celles de prisonniers comptant les jours, et qui éloigne de l’angoisse de la maladie. C’était il y a six ans, six années pendant lesquelles tant de changements sont intervenus. On est partis. Ou plutôt, on est arrivés. Je me souviens très précisément du jour où on a vu la mer pour la première fois, l’été d’après le confinement. Il faisait très beau, l’eau était transparente. On a remonté nos pantalons. On a marché dans l’eau, les vaguelettes dansaient autour de nos chevilles. On était très émus. On a décidé pour de bon de partir, de vivre ici. On l’a fait.

Sommes-nous tout à fait les mêmes aujourd’hui ? Ce livre est-il en fait la synthèse de ces années ?

Mais justement, alors même que le texte est parsemé de références personnelles, il faut opérer une séparation dans sa tête entre ces questions-là et le travail du moment. C’est d’autant plus difficile qu’on est à deux. Tu te rappelles comment on a eu cette idée ? Tu te rappelles la longue recherche qu’on avait faite pour trouver cette image, ce lieu, ce nom ? Tu te rappelles comment on a découvert que… ? Tu crois qu’on est fous de s’être lancés dans un truc pareil ?

Il faut se placer à la fois dehors et dedans. Penser cohérence, structure, regarder tout cela comme un jardin à la française, mais essayer de sentir palpiter le cœur des personnages qui dansent entre les buissons et sèment leurs petits cailloux.

 

Galets et traces d'eau sur le sable d'une plage.
Petits cailloux

 

Ceci était ma participation au jeu d’Alana.

samedi 14 mars 2026

Où naît l’intérêt

Une bibliothèque pleine de livres et de bibelots divers
Un échantillon

Le plus souvent, je sais au bout d’une poignée de pages si un roman va m’embarquer. Je ne distingue pas encore où il m’emmènera, mais je sens déjà que ce sera un voyage. Et la vie vaut par ses voyages. Parfois, dès les premiers mots, c’est le plaisir de retrouver la familiarité avec un auteur aimé :

On sait très peu de choses, même si on a beaucoup écrit à ce sujet, de la nature véritable des djinns, ces créatures faites de feu sans fumée.

Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et ving-huit nuits

D’entrée, un ton faussement docte percute le merveilleux et l’exotique, et l’ironie mordante pointe le bout de son nez. Notre siècle et ceux des contes et légendes vont se mélanger en mille et une péripéties. Les djinns, dont l’existence réelle est posée comme une évidence, feront partie intégrante d’un récit absolument contemporain. Depuis plus de trente ans, avec lui, c’est toujours la même chose et jamais la même chose. Je plaide coupable : c’est un des rares auteurs dont je n’attends pas la parution en poche.

Ou bien, tout en sobriété, une tension incroyable est immédiatement amenée :

Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas.

Guy de Maupassant, Une Vie

Un départ, mais empêché, l’incertitude, l’impatience, les désirs bridés. Tout le livre est déjà là et pourtant, j’ai envie de suivre Jeanne sur ce chemin que je devine déjà triste et banal, le titre me le dit aussi. Parfois, on n’a pas l’énergie de grimper dans les montagnes russes de Rushdie. 

Au contraire, certaines ouvertures m’accrochent par leur étrangeté. Ce n’est pas forcément le tout début. Ici, après un préambule un peu obscur, je rencontre cette phrase :

L’homme aux escarpins avançait sur les battures en poussant devant lui une brouette dont le contenu était couvert d’une toile goudronnée.

Dominique Scali, Les marins ne savent pas nager

Je ne suis pas sûre de tout comprendre, je ne sais pas trop si le monde que je découvre est tout à fait réel, il y a même un mot bizarre qui n’appartient pas au français de France. Mais… des escarpins et une brouette ? Où est-on, à quelle époque ? Quelle est cette mystérieuse cargaison ? Miam, ça sent le roman d’aventures !

J’aime aussi entrer dans un roman par petites étapes, comme on entre dans la mer pas à pas :

Le vieux Monsieur Qi ne craignait rien ni personne. Les guerres ne l’avaient pas effrayé, la paix le réjouissait. Il avait seulement la hantise de ne pouvoir célébrer son quatre-vingtième anniversaire.

D’accord, il va y avoir la petite et la grande histoire, classique. Un peu plus loin : 

L’année où, le 7 juillet, éclata la guerre contre le Japon, Monsieur Qi avait déjà plus de soixante-quinze ans. Depuis longtemps il ne s’occupait plus des affaires domestiques, se contentant d’arroser les fleurs dans sa cour, de raconter des histoires du passé, de donner des graines et de changer son eau au petit loriot, ou bien encore d’emmener ses arrière-petits-enfants flâner dans les grandes avenues.

Lao She, Quatre générations sous un même toit

C’est aussi élégant qu’un soleil qui se lève doucement sur un paysage : on découvre le jardinet autour duquel s’organise la demeure chinoise traditionnelle avec ses plantes et ses oiseaux, puis la situation du vieux monsieur, patriarche d’une famille nombreuse, et qui radote peut-être un peu, et enfin on s’éloigne, et on se rend compte que cette maisonnette à l’ancienne se trouve en fait dans une grande ville moderne. Je comprends que cette lecture va me demander de l’attention, que je partirai parfois sur des fausses pistes parce que ça ne se passe pas dans mon quartier et que je suis loin d’avoir tous les codes. Mais si j’accepte de suivre le mouvement sans m’impatienter, un tableau plein de détails finira par se dessiner, au point qu’il m’ouvrira ses portes et que je risque bien de rater ma station de métro. Je sens aussi que ce roman sera plein de tendresse pour ses personnages, qui méritent qu’on prenne le temps de les approcher sans brutalité.

Mais je ne rechigne pas à plonger dans le grand bain plus brutalement. À mes risques et périls, me dit-on au bout de quelques paragraphes :

Ce début annonce au lecteur qu’il doit assister à de sinistres scènes ; s’il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais.

Eugène Sue, Les Mystères de Paris

Oui, c’est un peu ridicule, et alors ? Il va y avoir des vrais méchants, de l’action, des révélations, et ça dure mille pages !

Mais le plus difficile, c’est peut-être de commencer un roman de science-fiction : des personnages ordinaires, entourés pourtant de quelques indices d’un monde étrange, décalé, sans doute dans le futur, toujours inquiétant. Direct :

Son boulot, comme toujours, le barbait. Il avait donc, la semaine précédente, gagné la salle de l’émetteur du vaisseau et branché des circuits sur les électrodes reliées à sa glande pinéale. Les circuits avaient communiqué sa prière qui, de là, avait atteint le plus proche relais, puis rebondi pendant des jours à travers la galaxie pour aboutir, il l’espérait, à l’un des mondes divins. 

Philip K. Dick, Au bout du labyrinthe

Je crois que le coup de maître, c’est le “donc”. Ben oui, tu fais quoi, toi, quand tu as envie de changer de boulot ? 

Longtemps je me suis couchée de bonne heure, mais à mon âge, si le début du livre me réjouit, j’ai le droit de lire jusqu’à pas d’heure !

Quelques unes des couvertures de livres dont il est question dans ce billet

 

 

mercredi 25 février 2026

Remède miracle

Les Alpes vues d'avion.
On part?

Et si le remède à la fatigue était de se fatiguer autrement. Au hasard, un petit voyage. À peine l’idée née, voilà les pensées qui fourmillent. On regarde des cartes. On pense à des ambiances. On décide. On regarde les billets, le budget. On clique. C’est parti!

C’est parti pour des semaines d’épluchage de plans et de sites, d’horaires de trains et de musées, de listes de spécialités culinaires. C’est déjà le bonheur. Les priorités s’inversent: les heures de boulot ne sont plus que des interruptions entre deux séances d’exploration. On pourrait aussi faire ça. Regarde, à côté il y a ça. Oui mais on prendra le temps, hein?

Sur place, on aura beau avoir regardé plein de photos avant de décoller, rien ne sera pareil. Il y aura le printemps, les parfums, les voix dans une autre langue, le temps de la flânerie, les pas de côté. Les images seront tellement plus grandes qu’un écran.

L’Asie, c’était trop loin pour cette fois. Je n’avais pas non plus envie de lieux trop stressants politiquement. (De nos jours, tout est question de proportions en ce domaine, certes.) En Asie, on joue à tenter de comprendre les situations alors que tout est mystérieux: langue écrite et parlée, tons des voix, langage corporel même. Là, on jouera plutôt à parler un peu, c’est réjouissant aussi. Rien que d’y penser, ça me donne le sourire.

Ce sera donc un peu d’Italie du Nord. Beaucoup de tableaux et de mosaïques, de ruelles, de grandes places élégantes, de délices, d’églises. D’arrêts dans les rues pour écouter, regarder, cadrer, lever les yeux. Et s’il pleut, on trouvera d’autres musées, d’autres cafés… Comme d’habitude, on reviendra fourbus. J’ai hâte, et je sais qu’ensuite, je serai contente aussi de rentrer ici, où tout me pèsera moins. 

Statue antique suspendue au plafond d'un palais vénitien.
Lever les yeux

 

samedi 21 février 2026

Au repos

Une voiture recouverte d'une housse au milieu de la jungle.
Faubourg de Taipei

 

Début des petites vacances, avant la dernière ligne droite de quelques semaines de cours.

D’habitude, c’est le moment d’entreprendre de grandes lectures, avec en ligne de mire le printemps en travail à domicile, c’est-à-dire souvent au jardin: copies et préparations diverses pour l’année universitaire à suivre. Du travail qui demande de la concentration mais qui ne provoque aucune fatigue physique, contrairement aux cours.    

Cette fois, je ressens plutôt une grande lassitude après une année rouleau compresseur. Un été d’allers-retours à Paris en catastrophe, un automne de mise en terre de parents, un hiver de formalités notariales et immobilières, c’est cette semaine que tout s’est conclu, et la coïncidence avec l’arrêt des cours me laisse bien essorée. Encore à venir avant le printemps, une stabilisation professionnelle qui devrait mettre un terme à plusieurs mois d’insomnie.

Allez, on regarde l’avenir!

À l'avant plan, les toits d'un temple chinois. Au fond, des montagnes.
On respire

 

dimanche 15 février 2026

Saisons

Première fleur de prunus de la saison sur une branche
Choses minuscules

Le théâtre des saisons est un spectacle relativement nouveau pour moi. Parisienne pendant plus de cinquante ans, je pouvais en résumer la perception à une succession de désagréments dans le métro : atmosphère étouffante en été, flaques de pluie formées par les parapluies dégoulinants en hiver. Chez moi, les variations du ciel se réduisaient à une petite bande monochrome grise ou bleue aperçue par la fenêtre. Mon père racontait que lors de son premier hiver passé en France, début 1956, il avait vu flotter des icebergs sur la Seine, mais je ne crois pas avoir connu de phénomènes aussi exceptionnels. La vie se déroulait essentiellement en intérieur : appartements, travail, cinémas, musées, cafés… 

Depuis quelques années, je me surprends à lever les yeux vers des ciels incroyables. Un petit bout de route entre des champs, en particulier, que j’emprunte pour aller au travail me fait filer plein est. Déjà il ne fait plus nuit noire et bientôt, l’heure où je circule sera celle des levers de soleil éclatants avec leurs colliers de nuages rose vif. Sur les côtés, les champs en ce moment ressemblent à des lacs, et les plumeaux de cette plante envahissante qu’on voit partout, semblable au roseau, dansent dans le vent. Comme je conduis, impossible de prendre des photos mais cela fait partie du plaisir : des images entraperçues, rien qu’à moi.

Choses minuscules : je guette au jardin l’apparition des premiers bourgeons puis des premières fleurs très timides. Ça y est, elles sont là et je m’étonne de la joie irrationnelle que cela me procure. Dans une poignée de semaines, ce sera au tour du lilas, j’en salive déjà, et du moment où on se dit : “Tiens, l’herbe a recommencé à pousser.”

Choses immenses : depuis chez moi, je vois très nettement se modifier la course du soleil : en hiver, il disparaît derrière des petites maisons à gauche, en été derrière de grands arbres à droite. En mars et en septembre, pile en face de mes fenêtres.

Coucher de soleil dans la campagne par beau temps
Choses immenses

Et ainsi, le temps a changé de nature : la suite de petits segments s’est fluidifiée, les grands cycles se sont révélés. Les humains morts dans l’année ne renaîtront pas mais le monde continue de tourner avec moi et quelques autres dedans, ça me va.

 

Ceci était ma contribution au jeu d’Alana.

mercredi 11 février 2026

La honte!

Un homme et une petite fille marchent dans un paysage eneigé, l'air perdu et inquiet.

 

Je peux l’avouer ici, sous couvert de l’anonymat: j’aime la SF et les récits d’anticipation sentimentaux. Je pourrais prétendre que c’est de la SF métaphysique, ça ferait plus noble, mais la vérité, c’est que ce sont bien les grandes émotions qui m’embarquent.

Ce qui m’amène à un grave problème: mon cher et tendre n’aime pas. Nous regardons en ce moment ensemble la série Station Eleven, adaptée du roman d’Emily St John Mandel et je vois bien qu’il s’ennuie. Une étrange grippe asiatique a tué les neuf dixièmes de l’humanité (le roman date de 2014), quelques groupes ont survécu et, vingt ans plus tard, font face différemment à la solitude, au deuil, au manque. Opter pour la nostalgie, ou la table rase? Tout dépend aussi de la situation qu’occupaient les personnages au moment de la catastrophe: enfants, vedettes, solitaires timides, ou grands frustrés. Certains de ceux qui semblent d’abord avoir fait les choix les plus rationnels ont fini par perdre la tête. L’héroïne appartient à une troupe de théâtreux itinérants, la Travelling Symphony, qui ne joue que du Shakespeare. La Station Eleven du titre est une étrange bande dessinée de science fiction qui date du monde d’avant et qui influence les personnages principaux. Des micro-sociétés se développent sans se croiser, juqu’au moment où… Bien sûr, vu les thèmes, c’est lent, trop lent diraient certains, forcément.

Dans le genre, un cran au-dessus dans le mode contemplatif puisque le personnage est seul presque tout le long du film, il y avait eu Minuit dans l’univers (The Midnight Sky) de et avec George Clooney en savant isolé dans une base scientifique du pôle à l’heure où la planète se meurt. Les critiques ont détesté. Pas moi. En revanche, je n’ai pas du tout pu entrer dans Ad Astra: je veux bien regarder Clooney halluciner et cabotiner face à un ciel étoilé pendant deux heures, mais Brad Pitt, c’est au-dessus de mes forces. 

Heureusement, je peux partager avec mon fils des visionnages répétés d’Interstellar et de Premier Contact (Arrival). Interstellar est certes sentimental mais c’est aussi une variation de haute volée sur 2001. Premier Contact est adapté d’une nouvelle de l’Américain d’origine chinoise Ted Chiang. Contrairement à ce qui se passe dans le film, l’écriture chinoise joue un grand rôle dans la prise de contact avec les extra-terrestres, mais surtout dans la nouvelle perception du temps que ceux-ci apportent à l’héroïne. Autrement dit, alors que la nouvelle est plutôt cérébrale, le film plonge franchement dans l’émotion, peut-être à cause des (grâce aux?) grands yeux de biche égarée d’Amy Adams.

Je n’en reviens toujours pas d’avoir réussi à regarder avec Monsieur, sans l’attacher au canapé, les cinq saisons de For All Mankind, histoire de conquête spatiale sur plusieurs décennies, mais aussi d’amours contrariées et de rivalités entre astronautes. Avec, encore, des grands morceaux de contemplation du ciel étoilé. Je crois que ce qui a sauvé nos soirées, c’est le côté politique de l’histoire. Tout commence par: et si les Soviétiques étaient arrivés les premiers sur la Lune? D’ailleurs, quand on en reparle aujourd’hui, il a totalement oublié les moments sentimentaux et méditatifs, à se demander si on a regardé la même série. Ensemble, lovés sur le canapé. Même pas honte!

 

Un astronaute à l'avant plan, dans le casque duquel se reflète un drapeau soviétique planté dans le sol.

 

samedi 7 février 2026

Chez moi

Ancienne photo où un homme et deux femmes sont assis autour d'une table à thé turque. L'homme porte un fez, une femme tient une longue pipe et l'autre un chapelet. On peut lire le nom et l'adresse du photographe en caractères cyrilliques.
À droite, mon arrière-arrière-grand-mère Jaël chez elle à Sofia, Empire ottoman vers 1890

Les gens d’ici me paraissent très étranges de par leur certitude d’être chez eux, et fiers de l’être. À Paris, je ne croisais pas tant d’enracinés. Ici, la fac où je travaille doit compter une dizaine d’étudiants noirs ou arabes. Sur les listes de noms, presque aucune note italienne, portugaise ou polonaise. Je trouve ça exotique et un peu inquiétant. Et eux, me voient-ils comme une métèque ou juste comme une Parisienne? (C’est peut-être de plus en plus la même chose à leurs yeux, vu l’évolution de l’électorat.) 

Je me demande souvent comment on sait qu’on est chez soi, ce que ça veut dire exactement. Quand les trois générations précédentes ont passé, parfois contraintes et forcées, plusieurs frontières, il y a quelque chose de déstabilisant à voir l’heure tourner sans que survienne l’obligation de refaire les valises. 

Au bout de cinquante-cinq ans, j’étais presque chez moi à Paris, mais aujourd’hui j’ai perdu le rythme, et puis beaucoup de monde est mort cette année, et désormais quand j’y vais, je dors à l’hôtel ou sur un canapé convertible qu’on me prête. Je ne suis pas chez moi à Lisbonne non plus, mais l’émotion à chaque arrivée, pourtant, n’est pas celle d’une touriste. Je ne suis vraiment pas chez moi ici, puisque j’ai toujours l’impression, au bout de cinq ans, d’habiter en vacances, et c’est d’ailleurs très agréable bien qu’un peu surréaliste, étant donné que je travaille.

Logo du Pays Bigouden
Logo de Startijenn ar Vro Vigoudenn

Je suis chez moi dans la langue que je parle, mais il y en a deux. Deux, et des bribes de quelques autres.

Je suis chez moi dans la maison qu’on s’est choisie à deux. C’est donc très différent d’une maison de famille. Pour y accéder, il faut emprunter une étroite allée qui me fait chaque jour l’effet d’un passage vers une autre dimension, ma bulle. Quelques bulles amies flottent alentour. Finalement, chez soi, ce n’est pas un terroir, c’est vivre en bonne compagnie.

mercredi 4 février 2026

Lisbonne

Un badge commémoratif de la révolution des oeillets, une fresque révolutionnaire lisboète, et une vieille photo d'un immeuble couvert d'affiches électorales avec mon grand-père devant.

J’ai décidé de ne pas vitupérer contre le présent toxique. En ce moment, le passé me parle plus que l’avenir. Il y a des circonstances où les souvenirs agréables reviennent sans effort, en désordre. J’ai envie de commencer par Lisbonne.

Je me souviens qu’on voyait dans les avenues de gigantesques fresques révolutionnaires jusque dans les années 1990.

Je me souviens que les « bonnes » de mes grands-parents se sont appelées successivement Margarida, Lourdes, Idalina et Conceição.

Je me souviens que le dimanche, des messieurs âgés, anciens ouvriers aux mains épaisses ou bons bourgeois en costume trois-pièces, s’installaient côte à côte à l’ombre des grands palmiers, leurs petits postes de radio collés à l’oreille pour suivre les matches de football.

Je me souviens que mes grands-parents étaient les seuls adultes de ma connaissance ayant deux lits jumeaux.

Je me souviens que l’élégant café-pâtisserie Suíça avait une entrée à l’avant sur la grandiose place du Rossio et une autre à l’arrière sur la miteuse place da Figueira.

Je me souviens qu’on achetait des billets avec places numérotées dans les trois grands cinémas presque voisins.

Je me souviens que la place du Commerce était un gigantesque parking.

Je me souviens que mes grands-parents regardaient des telenovelas brésiliennes, que la bonne était autorisée à suivre debout, sur le seuil du salon.

Je me souviens que les rues du centre étaient devenues une forêt de palissades après le grand incendie de 1988.

Je me souviens que les bruits nocturnes de la ville étaient différents de ceux de Paris à cause des trams.

Je me souviens que les momies sud-américaines du musée des Carmes ressemblaient à Rascar Capac.

On m’a dit que je parlais portugais, mais je ne m’en souviens pas.

Je me souviens que les dames riches portaient des manteaux de fourrure lors des hivers rigoureux où la température descendait parfois jusqu’à 15 degrés… au-dessus de zéro.

Je me souviens de la leçon de morale que m’a faite mon père devant la statue d’un grand médecin franc-maçon du XIXe siècle, entourée d’un monticule d’ex-voto : “L’obscurantisme et la superstition ne meurent jamais!”

Je me souviens qu’en arrivant en ville après n’y être plus retournée depuis vingt ans, j’ai instantanément retrouvé tous les itinéraires familiers.

Je me souviens que le grand magasin Pollux était déjà vide et vieillot.

Je me souviens que mon père aimait goûter à l’ambiance de club anglais de la Maison du Porto, s’installer dans un des fauteuils en cuir, et faire semblant de s’y retrouver dans la carte.

Je me souviens d’une kitschissime statuette de marquise en porcelaine, au jupon de faux tulle, posée sur le meuble radio. Elle était arrivée intacte, malgré sa traversée de l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale.

Je me souviens que l’entrée de l’immeuble s’ornait de deux fresques se faisant face, représentant deux couples, l’un devant Lisbonne ancienne, l’autre devant Lisbonne moderne.

Je me souviens que le petit cimetière juif offre une vue plongeante sur le Tage.

Mon grand-père en costume devant un mur couvert d'affiches électorales en 1975.