J’aime photographier les gens que je croise en voyage mais on a beau occuper pendant quelques instants le même espace, j’ai parfois l’impression qu’eux et moi nous déplaçons dans deux mondes parallèles. Cette femme en blanc se faisait prendre en photo pour ses fiançailles ou son mariage dans un cadre magnifique : un jardin de Suzhou, au milieu des pavillons, des bassins, des rochers.
Cette autre, en robe rouge, avait choisi (mais est-ce elle qui avait choisi ?) un cadre plus contemporain, le pont Waibaidu de Shanghai. Malheureusement, il y avait une vraie purée de poix ce jour-là et une pluie intermittente.

Songeait-elle simplement que la journée était gâchée et que cela n’était pas de très bon augure ? Ou revoyait-elle les nombreuses scènes de films qui se passent ici, mettant en scène le flot de réfugiés traversant le pont lors de l’invasion japonaise ? Drôle d’endroit pour une photo de mariage.
Les femmes chinoises s’offrent souvent au regard en bandes de touristes. Là, il devient plus facile de déchiffrer quelques indices.

Dans ce groupe joyeux visitant Suzhou, la personnalité dominante apparaît très clairement sur la gauche, large sourire, main levée, vêtements aux couleurs vives. Les autres sont toutes vêtues plus sobrement et esquissent à peine un sourire. Mais l’ensemble dégage un sentiment d’amitié car certaines mains sont posées sur certaines épaules. Au contraire de cet autre groupe, en représentation dans la rue Dihua de Taipei, tout entier organisé autour d’une cheffaillonne en costume qui entraîne tout le monde dans une suite de gestes et de paroles forcées.

Elles sont mêmes rangées symétriquement autour de la cheffe, la plus grande. Il me semble qu’on est dans une classe sociale plus élevée. Ces femmes sont-elles membres d’une association ? Voyagent-elles pour le travail ? Deux d’entre elles font le salut traditionnel à l’envers, ce qui en dit long sur l’authenticité du geste. En tout cas, un caméraman les accompagnait pour immortaliser leur déambulation.
Encore plus étrange, ce groupe de femmes se livrant dans un jardin public de Suzhou à une séance de marche rythmée en musique, aller-retour, aller-retour, formant des figures en modifiant les unes ou les autres la longueur de leur pas. À mille lieues mentales et sociales des couples se livrant un peu plus loin aux danses de salon.

Poses raides, bras le long du corps, robes occidentales, visages impassibles. Des épouses de hauts fonctionnaires ou de riches marchands ? Des retraitées ou plutôt des femmes qui n’ont jamais travaillé ? Manants, passez votre chemin !
Parfois, c’est l’inverse qui se produit : on ne croise pas le regard, mais on reconnaît la situation.

Quel parent n’a pas connu ces moments d’intimité complète avec son enfant, où l’on regarde le monde depuis sa bulle ? À Taipei ou à Paris, ce sont des instants magiques. Cette autre femme s’est aussi créé une bulle de concentration parfaite, totale, au milieu d’un lieu public très fréquenté, un petit temple de quartier à Tainan, dans le sud de Taiwan, préparant le Nouvel An.

Ses vêtements sont si sobres que je ne sais rien de sa condition sociale. Elle ne porte aucun bijou. Je ne comprends pas ce qu’elle écrit. Elle ne m’a pas remarquée, je crois. J’ai souvent le sentiment que les Chinois savent s’isoler dans la foule. Je ne sais pas si c’est par obligation, par éducation, par prudence. Ou par téléphonite aigüe.

Dans ce petit marché de nuit de Taipei, il pleuvait ce soir-là. Il y avait moins de monde que d’habitude. Peut-être la soirée entre amis ou amoureux était-elle tombée à l’eau ?
Au bout du monde, en tout cas, les inégalités sociales sont aussi criantes qu’ici. Aucun doute sur la tristesse infinie de celles qui nettoient les gares et les aéroports sans jamais monter à bord.






