{"id":3699,"date":"2015-07-04T20:37:53","date_gmt":"2015-07-04T19:37:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lemouvementsocial.net\/?post_type=comptes_rendus&#038;p=3699"},"modified":"2020-01-05T16:54:23","modified_gmt":"2020-01-05T14:54:23","slug":"walter-johnson-river-of-dark-dreams-slavery-and-empire-in-the-cotton-kingdom","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/3699","title":{"rendered":"Walter Johnson, <em>River of Dark Dreams. Slavery and Empire in the Cotton Kingdom<\/em>."},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 2013, 526 pages<\/h4>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft\"><a href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/catalog.php?isbn=9780674975385\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.hup.harvard.edu\/images\/jackets\/9780674045552.jpg\" alt=\"Couverture de l'ouvrage ISBN 9780674975385\" \/><\/a><figcaption><a href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/catalog.php?isbn=9780674975385\">ISBN 9780674975385<\/a><\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Walter Johnson poursuit son entreprise de subversion des codes de l\u2019histoire \u00e9tats-unienne de l\u2019esclavage au XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, entam\u00e9e avec <em>Soul by Soul<\/em>  (1999). En faisant de la pratique sudiste de l\u2019esclavage avant la  guerre de S\u00e9cession une expression culturelle du march\u00e9 capitaliste,  l\u2019auteur fusionnait ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019habitude oppos\u00e9s par  l\u2019historiographie dans un m\u00eame imaginaire d\u2019ali\u00e9nation des corps et des  esprits au profit de l\u2019\u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral fourni par le signe mon\u00e9taire.  Dans cette narration remodel\u00e9e, le Sud esclavagiste, loin d\u2019\u00eatre un  ext\u00e9rieur du Nord-Est capitaliste, en exprimait au contraire l\u2019essence,  et l\u2019irr\u00e9alit\u00e9. <em>River of Dark Dreams<\/em>  \u00e9tend cette entreprise d\u2019annexion syncr\u00e9tique par l\u2019esclavage des  diff\u00e9rents territoires ind\u00e9pendants du champ historiographique  \u00e9tats-unien. Cette fois-ci, c\u2019est l\u2019expansion territoriale qui est en  ligne de mire&nbsp;; pionniers et imp\u00e9rialistes sont renvoy\u00e9s sans appel \u00e0  leur v\u00e9rit\u00e9 profonde d\u2019esclavagistes capitalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme  toujours avec Johnson, la r\u00e9flexion est moins lin\u00e9aire  qu\u2019impressionniste, quasi pointilliste. Le livre aborde ses th\u00e9matiques  successives \u00e0 travers la narration d\u2019\u00e9v\u00e9nements en apparence  anecdotiques ou l\u2019observation de gestes quotidiens, qui, un peu \u00e0 la  mani\u00e8re de Ginzburg, produisent du sens, et de pr\u00e9f\u00e9rence un sens  inattendu. Le r\u00e9sultat est une r\u00e9\u00e9criture dont l\u2019objectif n\u2019appara\u00eet que  progressivement, avec l\u2019accumulation des pas de c\u00f4t\u00e9 et des prises de  distance avec l\u2019historiographie officielle. La r\u00e9volte oubli\u00e9e d\u2019un  petit groupe d\u2019esclaves du Delta sert ainsi de point de d\u00e9part pour  reconstruire l\u2019itin\u00e9raire qui conduit du r\u00eave jeffersonien de conqu\u00eate  de la vall\u00e9e du Mississippi et d\u2019installation d\u2019une r\u00e9publique de  propri\u00e9taires ind\u00e9pendants \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb au cauchemar du \u00ab&nbsp;royaume du  Coton&nbsp;\u00bb. Cette transformation n\u2019\u00e9tait ni un hasard, ni une trahison&nbsp;;  Jefferson et ses successeurs \u00e9taient en effet obs\u00e9d\u00e9s par la r\u00e9volte des  esclaves de Saint-Domingue. Pour Johnson, c\u2019est par peur des esclaves  que les \u00c9tats-Unis se lanc\u00e8rent dans une politique d\u2019\u00e9radication des  Am\u00e9rindiens et des mod\u00e8les europ\u00e9ens concurrents dans la vall\u00e9e du  Mississippi, et c\u2019est pour y renforcer leur domination qu\u2019ils laiss\u00e8rent  s\u2019y d\u00e9velopper l\u2019esclavage. Et c\u2019est avec les armes du capitalisme  commercial que la conqu\u00eate se d\u00e9roula, \u00e0 mesure que territoires et  esclaves \u00e9taient subsum\u00e9s sous l\u2019\u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral du dollar&nbsp;\u2013&nbsp;Johnson  ne cesse de revenir au \u00ab&nbsp;capitalisme commercial-racial&nbsp;\u00bb et \u00e0 ses signes  mon\u00e9taires, pour mieux enterrer le mythe pseudo-aristocratique et  paternaliste de l\u2019id\u00e9ologie sudiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette  nouvelle soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste \u00e9tait travers\u00e9e de terreurs non dites et  de violences racistes et sexuelles, comme l\u2019illustre un extraordinaire  exemple de crise de panique locale, h\u00e9riti\u00e8re directe des chasses aux  sorci\u00e8res du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, d\u00e9bouchant sur le proc\u00e8s et l\u2019ex\u00e9cution  d\u2019esclaves soup\u00e7onn\u00e9s de vell\u00e9it\u00e9s de r\u00e9volte et de \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb marginaux  que l\u2019imaginaire communautaire transforma en tra\u00eetres potentiels.  C\u2019\u00e9tait aussi une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, obs\u00e9d\u00e9e par le progr\u00e8s  technique&nbsp;\u2013&nbsp;un progr\u00e8s technique instable, \u00e0 l\u2019image de la navigation \u00e0  vapeur, meurtri\u00e8re pour les passagers, d\u00e9sastreuse \u00e9cologiquement pour  les for\u00eats alentour, ses utilisateurs plus proches conceptuellement du  joueur de poker que du choix rationnel, et ses bailleurs de fonds  incapables de juguler une concurrence autodestructrice. Dans la suite de  ses travaux pr\u00e9c\u00e9dents, Johnson donne aussi de riches descriptions de  l\u2019incoh\u00e9rence des cat\u00e9gories raciales, de l\u2019instabilit\u00e9 des barri\u00e8res  \u00ab&nbsp;de couleur&nbsp;\u00bb, de la multiplicit\u00e9 des \u00ab&nbsp;passeurs&nbsp;\u00bb dont la seule  existence subvertit l\u2019\u00e9difice de l\u2019esclavage, et surtout de la cruaut\u00e9  meurtri\u00e8re de ce dernier, et des outils de torture contr\u00f4lant et  subsumant le corps et le travail des esclaves au b\u00e9n\u00e9fice des ma\u00eetres.  Il ajoute une exploration en profondeur de la culture du coton&nbsp;\u2013&nbsp;elle  aussi gouvern\u00e9e par le \u00ab&nbsp;capitalisme racial&nbsp;\u00bb et l\u2019instabilit\u00e9 et la  violence inimaginable que ce dernier engendrait.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Johnson, ce \u00ab&nbsp;capitalisme racial&nbsp;\u00bb est au c\u0153ur de l\u2019histoire du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle.  Il sous-tendait la domination \u00e9conomique new-yorkaise&nbsp;; il nourrissait  la r\u00e9volution industrielle britannique&nbsp;; il g\u00e9n\u00e9rait les flots de  cr\u00e9dits internationaux faisant vivre l\u2019\u00e9conomie atlantique. Surtout, il  fut \u00e0 l\u2019origine du programme imp\u00e9rialiste \u00e9tats-unien. Soumis aux  incertitudes d\u2019un march\u00e9 du coton volatil, qu\u2019ils ne ma\u00eetrisaient pas et  qui les poussait \u00e0 l\u2019endettement, les esclavagistes victimes de la  Panique de 1837 cherch\u00e8rent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment comment r\u00e9duire leur  d\u00e9pendance commerciale vis-\u00e0-vis de New York et du Nord-Est en g\u00e9n\u00e9ral.  Ni le d\u00e9veloppement industriel et commercial local, ni les \u00e9changes  directs avec l\u2019Europe ne constituaient des solutions plausibles compte  tenu de l\u2019\u00e9troitesse du march\u00e9 de consommation du Sud&nbsp;\u2013&nbsp;c\u2019est-\u00e0-dire du  fait de l\u2019esclavage. Pour de plus en plus de d\u00e9fenseurs de ce dernier,  la solution passait par l\u2019expansion dans les Cara\u00efbes, en Am\u00e9rique  latine, voire dans le Pacifique&nbsp;; les colons qui s\u2019y installeraient  offriraient aux esclavagistes le d\u00e9bouch\u00e9 dont ils se privaient en  affamant leurs esclaves. Cette fi\u00e8vre expansionniste atteignit des  sommets dans les ann\u00e9es 1850, alors m\u00eame que les chemins de fer  privaient La Nouvelle-Orl\u00e9ans de son dernier atout, son r\u00f4le d\u2019entrep\u00f4t  sur la route de New York. Cuba et les esclavagistes cubains, le  Nicaragua et son isthme, repr\u00e9sentaient l\u2019avenir du Sud, une alternative  \u00e0 Ha\u00efti, repoussoir p\u00e9renne, et un endroit o\u00f9 les pauvres \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb,  de plus en plus nombreux avec la crise, pourraient devenir \u00e0 leur tour  esclavagistes, le cas \u00e9ch\u00e9ant gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9ouverture de la traite  atlantique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le  principal atout de Johnson est son talent de narrateur. C\u2019est aussi, en  un sens, une limitation&nbsp;; il arrive qu\u2019un paragraphe se r\u00e9p\u00e8te, ou  qu\u2019un autre s\u2019\u00e9tende exag\u00e9r\u00e9ment sur des d\u00e9tails certes exotiques, mais  p\u00e9riph\u00e9riques, au point de g\u00eaner la lecture. En ce sens, <em>River of Dark Dreams<\/em>  souffre du d\u00e9clin des presses universitaires, devenues incapables  d\u2019\u00e9diter correctement leurs auteurs. Mais le probl\u00e8me est aussi  m\u00e9thodologique. Johnson semble parfois \u00e9crire comme si l\u2019esclavagisme  suffisait \u00e0 rendre compte de tous les aspects de la soci\u00e9t\u00e9  esclavagiste. Mais un ph\u00e9nom\u00e8ne peut accompagner l\u2019esclavagisme sans y  \u00eatre li\u00e9 autrement que de mani\u00e8re contingente&nbsp;\u2013&nbsp;corr\u00e9lation n\u2019est pas  cause. L\u2019importance des savoir-faire agricoles non reconnus,  l\u2019apparition d\u2019agronomes r\u00e9formistes obs\u00e9d\u00e9s par le contr\u00f4le du paysage  et des d\u00e9chets animaux et humains, sont autant de caract\u00e9ristiques que  l\u2019on retrouve dans d\u2019autres milieux de grande propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re, et non  une pr\u00e9rogative exclusive des planteurs esclavagistes. De m\u00eame, le  fonctionnement du march\u00e9 du coton, des hi\u00e9rarchies de qualit\u00e9 aux  r\u00e9seaux de cr\u00e9dit mobilis\u00e9s par des interm\u00e9diaires, en passant par la  volatilit\u00e9 des prix, l\u2019importance de l\u2019information ou la subordination  des producteurs aux marchands, se retrouveraient \u00e0 l\u2019identique dans  n\u2019importe quel grand march\u00e9 de produit agricole du premier XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus  g\u00e9n\u00e9ralement, la juxtaposition des signes ext\u00e9rieurs de l\u2019esclavage, de  l\u2019imp\u00e9rialisme et du capitalisme ne suffit pas \u00e0 rendre compte de ces  notions et de la fa\u00e7on dont elles s\u2019imbriquent. La passion de Johnson  pour les d\u00e9tails significatifs atteint l\u00e0 sa limite, d\u2019autant plus que  la quantification ne l\u2019int\u00e9resse gu\u00e8re. Un chapitre entier d\u00e9montre que  le fonctionnement du march\u00e9 du coton poussait les planteurs dans une  spirale d\u2019endettement que m\u00eame l\u2019augmentation de la productivit\u00e9 des  esclaves, l\u2019un des rares \u00e9l\u00e9ments chiffr\u00e9s dans l\u2019ouvrage, ne parvenait  pas \u00e0 enrayer. Pourtant, la domination marchande que cette situation  implique n\u2019est pas analys\u00e9e, et ses outils sont pass\u00e9s sous silence. La  circulation des effets de commerce est d\u00e9crite de l\u2019ext\u00e9rieur, comme une  s\u00e9rie d\u2019actes de foi, alors qu\u2019elle \u00e9tait fortement r\u00e9gul\u00e9e et bien  ma\u00eetris\u00e9e par les professionnels de l\u2019\u00e9change. De m\u00eame, le march\u00e9 du  coton n\u2019\u00e9tait opaque et volatil que pour les planteurs&nbsp;; les acteurs  marchands n\u2019avaient s\u00fbrement pas le m\u00eame rapport \u00e0 ses \u00e9volutions et \u00e0  ses risques. Au c\u0153ur de son livre (p.&nbsp;254), Johnson affirme le lien  essentiel entre capitalisme et esclavage, illustr\u00e9 par l\u2019itin\u00e9raire du  coton, du Mississippi \u00e0 Liverpool. Mais la r\u00e9partition du profit entre  les diff\u00e9rents acteurs de cet itin\u00e9raire (planteurs, d\u00e9positaires,  marchands, manufacturiers) n\u2019est pas calcul\u00e9e&nbsp;; il y a lien certes, mais  son contenu n\u2019est pas analys\u00e9. Peut-\u00eatre par crainte de fournir une  excuse, si mince f\u00fbt-elle, aux atrocit\u00e9s commises par les planteurs, la  r\u00e9alit\u00e9 du rapport de domination entre esclavagistes et capitalistes  marchands est laiss\u00e9e dans l\u2019ombre, et les deux groupes renvoy\u00e9s dos \u00e0  dos comme \u00ab&nbsp;fractions de capital&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;284).<\/p>\n\n\n\n<p><em>River of Dark Dreams<\/em>  est donc moins une \u00e9tude analytique de l\u2019articulation du capitalisme,  de l\u2019imp\u00e9rialisme et de l\u2019esclavage qu\u2019une m\u00e9ditation narrative sur les  multiples mani\u00e8res dont ces diff\u00e9rents ph\u00e9nom\u00e8nes historiques se  croisaient et interagissaient en pratique dans la basse vall\u00e9e du  Mississippi \u00e0 l\u2019apog\u00e9e du \u00ab&nbsp;royaume du Coton&nbsp;\u00bb, m\u00e9ditation qui s\u2019ach\u00e8ve  d\u2019ailleurs sans conclusion formelle. L\u2019exercice laissera un peu sur sa  faim quiconque cherche \u00e0 identifier pr\u00e9cis\u00e9ment les ressorts expliquant  la croissance de la soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste et la nature de son imbrication  avec les autres zones de d\u00e9veloppement du capitalisme du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle.  Mais la valeur didactique du travail de Johnson est incontestable&nbsp;; il  n\u2019existe pas beaucoup de descriptions aussi claires, compl\u00e8tes et  frappantes d\u2019une des structures sociales les plus cruelles et  inexcusables jamais cr\u00e9\u00e9es par l\u2019humanit\u00e9. Une fois ouvert, ce livre se  referme difficilement, et ce qu\u2019il nous apprend ne s\u2019oublie pas&nbsp;\u2013&nbsp;raison  amplement suffisante pour le lire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:right\"><strong>Pierre GERVAIS<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Walter Johnson poursuit son entreprise de subversion des codes de l&#8217;histoire \u00e9tatsunienne de l&#8217;esclavage au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, entam\u00e9e avec <em>Soul by Soul<\/em> (1999). En faisant de la pratique sudiste de l&#8217;esclavage avant la Guerre de S\u00e9cession une expression culturelle du march\u00e9 capitaliste, l&#8217;auteur fusionnait ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes d&#8217;habitude oppos\u00e9s par l&#8217;historiographie dans un m\u00eame imaginaire d&#8217;ali\u00e9nation des corps et des esprits au profit de l&#8217;\u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral fourni par le signe mon\u00e9taire. Dans cette narration remodel\u00e9e, le Sud esclavagiste, loin d&#8217;\u00eatre un ext\u00e9rieur du Nord-Est capitaliste, en exprimait au contraire l&#8217;essence, et l&#8217;irr\u00e9alit\u00e9. <em>River of Dark Dreams<\/em> \u00e9tend cette entreprise d&#8217;annexion syncr\u00e9tique par l&#8217;esclavage des diff\u00e9rents territoires ind\u00e9pendants du champ historiographique \u00e9tatsunien. Cette fois-ci, c&#8217;est l&#8217;expansion territoriale qui est en ligne de mire&nbsp;; pionniers et imp\u00e9rialistes sont renvoy\u00e9s sans appel \u00e0 leur v\u00e9rit\u00e9 profonde d&#8217;esclavagistes capitalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toujours avec Johnson, la r\u00e9flexion est moins lin\u00e9aire qu&#8217;impressionniste, quasi pointilliste. Le livre aborde ses th\u00e9matiques successives \u00e0 travers la narration d&#8217;\u00e9v\u00e9nements en apparence anecdotiques, ou l&#8217;observation de gestes quotidiens, qui, un peu \u00e0 la mani\u00e8re de Ginzburg, produisent du sens, et de pr\u00e9f\u00e9rence un sens inattendu. Le r\u00e9sultat est une r\u00e9\u00e9criture dont l&#8217;objectif n&#8217;appara\u00eet que progressivement, avec l&#8217;accumulation des pas de c\u00f4t\u00e9 et des prises de distance avec l&#8217;historiographie officielle. La r\u00e9volte oubli\u00e9e d&#8217;un petit groupe d&#8217;esclaves du Delta sert ainsi de point de d\u00e9part pour reconstruire l&#8217;itin\u00e9raire qui conduit du r\u00eave jeffersonien de conqu\u00eate de la vall\u00e9e du Mississippi et d&#8217;installation d&#8217;une r\u00e9publique de propri\u00e9taires ind\u00e9pendants \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb au cauchemar du \u00ab&nbsp;Royaume du Coton&nbsp;\u00bb. Cette transformation n&#8217;\u00e9tait ni un hasard, ni une trahison; Jefferson et ses successeurs \u00e9taient en effet obs\u00e9d\u00e9s par la r\u00e9volte des esclaves de Saint-Domingue. Pour Johnson, c&#8217;est par peur des esclaves que les \u00c9tats-Unis se lanc\u00e8rent dans une politique d&#8217;\u00e9radication des Am\u00e9rindiens et des mod\u00e8les europ\u00e9ens concurrents dans la vall\u00e9e du Mississippi, c&#8217;est dans l&#8217;espoir de les contr\u00f4ler qu&#8217;ils laiss\u00e8rent s&#8217;y d\u00e9velopper l&#8217;esclavage. Et c&#8217;est avec les armes du capitalisme commercial que la conqu\u00eate se d\u00e9roula, \u00e0 mesure que territoires et esclaves \u00e9taient subsum\u00e9s sous l&#8217;\u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral du dollar \u2013 Johnson ne cesse de revenir au \u00ab&nbsp;capitalisme commercial-racial&nbsp;\u00bb et \u00e0 ses signes mon\u00e9taires, pour mieux enterrer le mythe pseudo-aristocratique et paternaliste de l&#8217;id\u00e9ologie sudiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nouvelle soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste \u00e9tait travers\u00e9e de terreurs non dites et de violences racistes et sexuelles, comme l&#8217;illustre un extraordinaire exemple de crise de panique locale, h\u00e9riti\u00e8re directe des chasses aux sorci\u00e8res du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, d\u00e9bouchant sur le proc\u00e8s et l&#8217;ex\u00e9cution d&#8217;esclaves soup\u00e7onn\u00e9s de vell\u00e9it\u00e9s de r\u00e9volte et de \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb marginaux que l&#8217;imaginaire communautaire transforma en tra\u00eetres potentiels. C&#8217;\u00e9tait aussi une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, obs\u00e9d\u00e9e par le progr\u00e8s technique \u2013 un progr\u00e8s technique instable, \u00e0 l&#8217;image de la navigation \u00e0 vapeur, meurtri\u00e8re pour les passagers, d\u00e9sastreuse \u00e9cologiquement pour les for\u00eats alentours, ses utilisateurs plus proche conceptuellement du joueur de poker que du choix rationnel et ses bailleurs de fond incapables de juguler une concurrence autodestructrice. Dans la suite de ses travaux pr\u00e9c\u00e9dents, Johnson donne aussi de riches descriptions de l&#8217;incoh\u00e9rence des cat\u00e9gories raciales, de l&#8217;instabilit\u00e9 des barri\u00e8res \u00ab&nbsp;de couleur&nbsp;\u00bb de la multiplicit\u00e9 des \u00ab&nbsp;passeurs&nbsp;\u00bb dont la seule existence subvertit l&#8217;\u00e9difice de l&#8217;esclavage, et surtout de la cruaut\u00e9 meurtri\u00e8re de ce dernier, et des outils de torture contr\u00f4lant et subsumant le corps et le travail des esclaves au b\u00e9n\u00e9fice des ma\u00eetres. Il ajoute une exploration en profondeur de la culture du coton \u2013 elle aussi gouvern\u00e9e par le \u00ab&nbsp;capitalisme racial&nbsp;\u00bb et l&#8217;instabilit\u00e9 et la violence inimaginable que ce dernier engendrait.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Johnson, ce \u00ab&nbsp;capitalisme racial&nbsp;\u00bb est au c\u0153ur de l&#8217;histoire du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Il sous-tendait la domination \u00e9conomique new-yorkaise&nbsp;; il nourrissait la r\u00e9volution industrielle britannique&nbsp;; il g\u00e9n\u00e9rait les flots de cr\u00e9dits internationaux faisant vivre l&#8217;\u00e9conomie Atlantique. Surtout, il fut \u00e0 l&#8217;origine du programme imp\u00e9rialiste \u00e9tatsunien. Soumis aux incertitudes d&#8217;un march\u00e9 du coton volatile, qu&#8217;ils ne ma\u00eetrisaient pas et qui les poussait \u00e0 l&#8217;endettement, les esclavagistes victimes de la Panique de 1837 cherch\u00e8rent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment comment r\u00e9duire leur d\u00e9pendance commerciale vis-\u00e0-vis de New York et du Nord-Est en g\u00e9n\u00e9ral. Ni le d\u00e9veloppement industriel et commercial local, ni les \u00e9changes directs avec l&#8217;Europe ne constituaient des solutions plausibles compte tenu de l&#8217;\u00e9troitesse du march\u00e9 de consommation du Sud \u2013 c&#8217;est-\u00e0-dire du fait de l&#8217;esclavage. Pour de plus en plus de d\u00e9fenseurs de ce dernier, la solution passait par l&#8217;expansion dans les Cara\u00efbes, en Am\u00e9rique latine, voire dans le Pacifique&nbsp;; les colons qui s&#8217;y installeraient offriraient aux esclavagistes le d\u00e9bouch\u00e9 dont ils se privaient en affamant leurs esclaves. Cette fi\u00e8vre expansionniste atteignit des sommets dans les ann\u00e9es 1850, alors m\u00eame que les chemins de fer privaient la Nouvelle-Orl\u00e9ans de son dernier atout, son r\u00f4le d&#8217;entrep\u00f4t sur la route de New York. Cuba et les esclavagistes cubains, le Nicaragua et son isthme, repr\u00e9sentaient l&#8217;avenir du Sud, une alternative \u00e0 Ha\u00efti, repoussoir p\u00e9renne, et un endroit o\u00f9 les pauvres \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb, de plus en plus nombreux avec la crise, pourraient devenir \u00e0 leur tour esclavagistes, le cas \u00e9ch\u00e9ant gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9ouverture de la traite Atlantique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le principal atout de Johnson est son talent de narrateur. C&#8217;est aussi, en un sens, une limitation&nbsp;; il arrive qu&#8217;un paragraphe se r\u00e9p\u00e8te, ou qu&#8217;un autre s&#8217;\u00e9tende exag\u00e9r\u00e9ment sur des d\u00e9tails certes exotiques, mais p\u00e9riph\u00e9riques, au point de g\u00eaner la lecture. En ce sens, <em>River of Dark Dreams<\/em> souffre du d\u00e9clin des presses universitaires, devenues incapables d&#8217;\u00e9diter correctement leurs auteurs. Mais le probl\u00e8me est aussi m\u00e9thodologique. Johnson semble parfois \u00e9crire comme si l&#8217;esclavagisme suffisait \u00e0 rendre compte de tous les aspects de la soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste. Mais un ph\u00e9nom\u00e8ne peut \u00eatre accompagner l&#8217;esclavagisme sans y \u00eatre li\u00e9 autrement que de mani\u00e8re contingente \u2013 corr\u00e9lation n&#8217;est pas cause. L&#8217;importance des savoir-faire agricoles non reconnus, l&#8217;apparition d&#8217;agronomes r\u00e9formistes obs\u00e9d\u00e9s par le contr\u00f4le du paysage et des d\u00e9chets animaux et humains, sont autant de caract\u00e9ristiques que l&#8217;on retrouve dans d&#8217;autres milieux de grande propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re, et non une pr\u00e9rogative exclusive des planteurs esclavagistes. De m\u00eame, le fonctionnement du march\u00e9 du coton, des hi\u00e9rarchies de qualit\u00e9 aux r\u00e9seaux de cr\u00e9dit mobilis\u00e9s par des interm\u00e9diaires, en passant par la volatilit\u00e9 des prix, l&#8217;importance de l&#8217;information ou la subordination des producteurs aux marchands, se retrouveraient \u00e0 l&#8217;identique dans n&#8217;importe quel grand march\u00e9 de produit agricole du premier XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, la juxtaposition des signes ext\u00e9rieurs de l&#8217;esclavage, de l&#8217;imp\u00e9rialisme et du capitalisme ne suffit pas \u00e0 rendre compte de ces notions et de la fa\u00e7on dont elles s&#8217;imbriquent. La passion de Johnson pour les d\u00e9tails significatifs atteint l\u00e0 sa limite, d&#8217;autant plus que la quantification de l&#8217;int\u00e9resse gu\u00e8re. Un chapitre entier d\u00e9montre que le fonctionnement du march\u00e9 du coton poussait les planteurs dans une spirale d&#8217;endettement que m\u00eame l&#8217;augmentation de la productivit\u00e9 des esclaves, l&#8217;un des rares \u00e9l\u00e9ments chiffr\u00e9s dans l&#8217;ouvrage, ne parvenait pas \u00e0 enrayer. Pourtant, la domination marchande que cette situation implique n&#8217;est pas analys\u00e9e, et ses outils sont pass\u00e9s sous silence. La circulation des effets de commerce est d\u00e9crite de l&#8217;ext\u00e9rieur, comme une s\u00e9rie d&#8217;actes de foi, alors qu&#8217;elle \u00e9tait fortement r\u00e9gul\u00e9e et bien ma\u00eetris\u00e9e par les professionnels de l&#8217;\u00e9change. De m\u00eame, le march\u00e9 du coton n&#8217;\u00e9tait opaque et volatile que pour les planteurs; les acteurs marchands n&#8217;avaient s\u00fbrement pas le m\u00eame rapport \u00e0 ses \u00e9volutions et \u00e0 ses risques. Au c\u0153ur de son livre (p. 254), Johnson affirme le lien essentiel entre capitalisme et esclavage, illustr\u00e9 par l&#8217;itin\u00e9raire du coton, du Mississippi \u00e0 Liverpool. Mais la r\u00e9partition du profit entre les diff\u00e9rents acteurs de cet itin\u00e9raire (planteurs, d\u00e9positaires, marchands, manufacturiers) n&#8217;est pas calcul\u00e9e; il y a lien certes, mais son contenu n&#8217;est pas analys\u00e9. Peut-\u00eatre par crainte de fournir une excuse, si mince f\u00fbt-elle, aux atrocit\u00e9s commises par les planteurs, la r\u00e9alit\u00e9 du rapport de domination entre esclavagistes et capitalistes marchands est laiss\u00e9e dans l&#8217;ombre, et les deux groupes renvoy\u00e9s dos \u00e0 dos comme \u00ab&nbsp;fractions de capital&nbsp;\u00bb(p. 284).<\/p>\n\n\n\n<p><em>River of Dark Dreams<\/em> est donc moins une \u00e9tude analytique de l&#8217;articulation du capitalisme, de l&#8217;imp\u00e9rialisme et de l&#8217;esclavage qu&#8217;une m\u00e9ditation narrative sur les multiples mani\u00e8res dont ces diff\u00e9rents ph\u00e9nom\u00e8nes historiques se croisaient et interagissaient en pratique dans la basse vall\u00e9e du Mississippi \u00e0 l&#8217;apog\u00e9e du &#8220;Royaume du Coton&#8221;, m\u00e9ditation qui se conclut d&#8217;ailleurs sans conclusion formelle. L&#8217;exercice laissera un peu sur sa faim quiconque cherche \u00e0 identifier pr\u00e9cis\u00e9ment les ressorts expliquant la croissance de la soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste et la nature de son imbrication avec les autres zones de d\u00e9veloppement du capitalisme du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Mais la valeur didactique du travail de Johnson est incontestable; il n&#8217;existe pas beaucoup de descriptions aussi claires, compl\u00e8tes et frappantes d&#8217;une des structures sociales les plus cruelles et inexcusables jamais cr\u00e9\u00e9es par l&#8217;humanit\u00e9. Une fois ouvert, ce livre se referme difficilement, et ce qu&#8217;il nous apprend ne s&#8217;oublie pas \u2013 raison amplement suffisante pour le lire.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"text-align: right\"><strong>Pierre Gervais<\/strong><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 2013, 526 pages<\/p>\n","protected":false},"author":30349,"featured_media":8334,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_license":"","publish_to_discourse":"","publish_post_category":"","wpdc_auto_publish_overridden":"","wpdc_topic_tags":"","wpdc_pin_topic":"","wpdc_pin_until":"","discourse_post_id":"","discourse_permalink":"","wpdc_publishing_response":"","wpdc_publishing_error":"","footnotes":""},"categories":[4297632,203],"tags":[5751,1127,2032,784614,4191534,4297732],"ppma_author":[5419715],"class_list":["post-3699","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-n252-juillet-septembre-2015","category-notes-de-lecture","tag-esclavage","tag-etats-unis","tag-histoire-economique","tag-pierre-gervais","tag-racisme-et-race","tag-walter-johnson"],"authors":[{"term_id":5419715,"user_id":30349,"is_guest":0,"slug":"ndllms","display_name":"Notes de lecture de la revue Le Mouvement social","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/8e1dcd153fcc49c837c073036e2cec6a8859b32c28fdb18fc13416f04ad120d5?s=96&d=blank&r=g","1":"","2":"","3":"","4":"","5":"","6":"","7":"","8":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3699","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/users\/30349"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3699"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3699\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8337,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3699\/revisions\/8337"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8334"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3699"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3699"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3699"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/lms.hypotheses.org\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=3699"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}