LIU Jieyu, Embedded Generations. Family Life and Social Change in Contemporary China.
Princeton, Princeton University Press, 2025, 276 p.
Peu nieront sans doute le caractère ambitieux du nouvel ouvrage de Liu Jieyu. Sociologue de la Chine à la SOAS University of London, Liu s’était distinguée pour ses travaux ethnographiques sur la génération dite « malchanceuse » de femmes chinoises urbaines (2007) – ces grandes victimes des licenciements de masse faisant suite à la privatisation des entreprises d’État à la fin des années 1990. Prolongeant cette articulation entre genre, travail et générations en Chine contemporaine, son second ouvrage (2016) s’était attelé à l’analyse des dynamiques genrées au travail, auxquelles sont confrontées les femmes cols blancs issues des premières cohortes d’enfants uniques. Son nouvel ouvrage, Embedded Generations. Family Life and Social Change in Contemporary China (« Générations encastrées. Vie familiale et changement social en Chine contemporaine »), se distingue à la fois par son ampleur affirmée – une enquête qualitative multisite incluant trois générations d’hommes et de femmes, rurales comme urbaines – et par son déplacement de la sphère du travail vers celle de la famille et son articulation avec les changements sociaux ayant traversé la Chine au cours des XXe et XXIe siècles.
D’aucuns pourraient penser que l’analyse des transformations des structures familiales, des âges de la vie et des liens entre générations dans la Chine du XXe siècle constitue déjà un champ bien labouré. Si la production est en effet foisonnante et a été l’objet de recherches précoces, les conclusions présentées ici résultent de la mise en place d’un dispositif d’enquête inédit dans la recherche sur la famille chinoise. Cette dernière tend en effet à être dominée, comme le rappelle Liu, tantôt par des analyses statistiques de données en coupe, tantôt par des monographies très localisées. Les premières, éparpillées et surtout développées après les années 1980, ne permettent pas d’analyser l’évolution des familles sur le temps long de trois générations, ni de sonder les interactions familiales les plus intimes et quotidiennes ; les secondes, focalisées sur des études de cas localisées, manquent de potentiel généralisable dans une société marquée par de fortes inégalités territoriales et par de grandes variations dans les ressources dont disposent familles et individus pour faire face aux changements.
À ces tendances, Liu Jieyu oppose une enquête qualitative de grande ampleur menée entre 2011 et 2019, en partie grâce à un financement ERC. L’enquête est fondée sur 260 récits de vie récoltés auprès de quarante-trois familles urbaines (à Tianjin, Canton et Xi’an) et trente-sept familles rurales (du Shandong, du Hunan et du Fujian), incluant, pour chaque famille, des entretiens avec des représentants de trois générations : celle des grands-parents (G1), nés entre le début des années 1930 et 1950, soit essentiellement avant l’arrivée au pouvoir des communistes ; celle des parents (G2), nés entre les années 1950 et 1970, soit durant la période maoïste ; et celle des petits-enfants (G3), nés entre les années 1980 et 2000, enfants uniques socialisés à l’ère des réformes. Ces récits de vie sont complétés par des données ethnographiques récoltées par l’autrice à l’occasion de séjours longs dans plusieurs familles.
Ce dispositif, couvrant une diversité de situations sociales et de liens familiaux, conduit Liu à formuler des conclusions qui déboutent de manière assumée certaines interprétations dominantes dans la littérature contemporaine sur la famille chinoise. C’est notamment Yan Yunxiang, célèbre anthropologue de la Chine contemporaine à UCLA, qui entre dans le collimateur. Empruntant aux théorisations de la famille d’un Giddens ou d’une Beck-Gernsheim, Yan défend en effet l’idée d’une augmentation croissante de l’autonomie des jeunes générations, d’une individualisation de la société chinoise et de l’émergence d’un « néo-familialisme » caractérisé par un flot descendant des ressources vers les jeunes générations, une conjugalité plus centrale et égalitaire et une plus grande intimité intergénérationnelle.
Liu Jieyu revendique ici un « besoin urgent de formuler un cadre alternatif » (p. 16) à la thèse de l’individualisation portée par Yan Yunxiang, celle-ci comportant le risque de « romanticiser l’agentivité » (p. 13), d’attribuer trop d’importance à une vision linéaire du changement plutôt qu’aux continuités, et de généraliser excessivement à partir de situations en réalité très diverses. À l’individualisation, Liu oppose ainsi les « générations encastrées » (embedded generations) – un concept mobilisé pour décrire « un processus non linéaire de changement générationnel, de continuité et de diversité dans la vie familiale » (p. 20) observé par l’enquête. Comme l’explique l’autrice : « Loin d’indiquer un changement linéaire associant déclin de l’autorité parentale et augmentation de l’autonomie de la jeunesse, mes recherches suggèrent que le résultat des négociations intergénérationnelles dépend d’un large éventail de facteurs incluant contexte institutionnel [le hukou demeurant structurant dans l’accès aux droits sociaux selon le statut rural ou urbain], profil démographique familial, conditions matérielles, genre et étapes de la vie » (p. 6).
L’ouvrage est composé de cinq chapitres, chacun consacré à l’analyse d’un moment spécifique de la vie familiale, et à l’évolution des expériences qui lui sont liées pour différentes générations. Chaque chapitre se focalise sur des études de cas familiales richement documentées, qui témoignent à la fois d’évolutions partagées d’une cohorte à une autre, mais aussi et surtout de continuités et de complexes diversités internes.
Le premier chapitre analyse l’évolution du statut de l’enfant, et documente notamment les « destins divergents » très forts qui se dessinent entre enfants ruraux et urbains au cours des générations dans un contexte d’inégalités institutionnelles et sociales croissantes. Contestant l’idée d’une transition de l’enfant-ressource-économique vers une enfance improductive et sacralisée, Liu montre au contraire qu’en Chine, la valeur économique de l’enfant comme sécurité au vieil âge coexiste aujourd’hui avec la valeur émotionnelle forte qui lui est associée. Les enfants urbains de la G3, soumis à une pression scolaire de plus en plus concurrentielle, sont en outre l’objet d’un contrôle parental accru – donnant lieu à l’émergence d’une norme nouvelle « d’autonomie obéissante ».
Le chapitre 2 se focalise sur l’institution du mariage qui, malgré des changements en termes de critères de choix ou d’âge, demeure une norme sociale cruciale. Loin de refléter un triomphe du choix individuel et de l’intimité conjugale, les données de Liu montrent un lien conjugal encore très encastré dans la famille élargie et une implication parentale importante dans le choix du conjoint et la négociation des liens conjugaux – bien qu’à des degrés variables au sein d’une même génération et de manière fluctuante au cours du parcours de vie. De même, si amour et émotions occupent une place discursive plus forte chez les G3, les considérations matérielles, financières ou relatives au devoir familial, au même titre que les inégalités genrées au sein du couple, restent prégnantes.
Le chapitre 3, consacré à l’expérience sexuelle (prémaritale, conjugale, extraconjugale), s’attaque à la thèse de la « révolution sexuelle » qui caractériserait la Chine post-réformes. Décrivant des évolutions et des continuités, il montre que les changements ont globalement été plus libérateurs pour les hommes (notamment les plus favorisés) que pour les femmes. Ainsi, si le sexe prémarital se banalise par rapport aux générations précédentes, les femmes G3 pâtissent de pressions paradoxales, mêlant attentes sexuelles de leur partenaire et norme persistante de virginité au mariage. De même, si l’on observe une banalisation des discours et représentations sexuelles, le sexe demeure un tabou social fort, et les femmes contraintes dans leurs pratiques et leurs représentations sexuelles – les expériences positives du sexe dépendant plus de moments spécifiques du parcours de vie que d’évolutions proprement générationnelles.
Le chapitre 4 analyse les pratiques de grand-parentalité. Déboutant des représentations diffuses associant la prise en charge des plus jeunes par les grands-parents à une norme culturelle, Liu montre au contraire que les grands-parents ont joué des rôles minimes chez les G1 et G2. Ce n’est que récemment, avec la diminution drastique des structures de prise en charge de la petite enfance en Chine urbaine, et avec les migrations massives de travailleurs ruraux vers les villes sans pouvoir y scolariser leurs enfants, que le recours aux grands-parents s’est intensifié – plus de 60 % des moins de 6 ans étant principalement pris en charge par leurs grands-parents en 2015. Ni norme culturelle, ni preuve d’un familialisme descendant, la grand-parentalité intensive constitue au contraire une adaptation des familles à des contraintes structurelles, tout en étant modelées par des normes patrilinéaires persistantes, la priorité étant souvent donnée aux grands-parents paternels.
Le dernier chapitre, enfin, est consacré à la prise en charge des personnes âgées. Évitant de recourir à la norme culturelle de piété filiale comme seul principe explicatif, et résistant à l’idée d’une érosion de la piété filiale, Liu Jieyu montre à la fois l’importance persistante du principe de réciprocité à travers les trois générations étudiées, mais aussi le rôle central des inégalités structurelles dans la capacité des familles à mettre en œuvre du care – opposant notamment des urbains âgés bénéficiant en majorité de pensions de retraite et des ruraux souvent dépourvus de ressources.
Liu Jieyu offre ainsi une vision complexe de l’évolution de la vie de famille en Chine sur trois générations, et dessine une mosaïque plurielle de pratiques familiales au cours du temps et au sein de mêmes générations, qui actualise des travaux pionniers, comme ceux de William Whyte ou de Deborah Davis-Friedmann. Résistant à un modèle unique de changement social, l’ouvrage offre une analyse attentive à la prise en compte de différentes échelles de facteurs, associant des cadres institutionnels changeants et producteurs d’inégalités, des facteurs intrafamiliaux jouant sur les transmissions de valeurs et de pratiques, mais aussi des facteurs individuels orientant les ressources dont dispose chacun pour naviguer entre contraintes institutionnelles, normes sociales et configurations familiales à différents moments du parcours de vie.
L’ouvrage n’échappe toutefois pas à certaines limites. Des constats sont ainsi opposés aux évolutions des familles dites « occidentales », alors même que la littérature mobilisée renvoie surtout à des études de cas américaines ou britanniques – gommant la grande diversité interne des normes familiales, des formes de solidarité et de leurs évolutions dans les sociétés occidentales comme au-delà. Certaines références (comme les travaux de Jeanne Shea sur la vie sexuelle des femmes âgées chinoises) sont également absentes, donnant parfois lieu à des analyses rapides ou invisibilisant des enquêtes existantes. De même, on peut regretter que l’ouvrage ne dialogue pas plus explicitement avec la sociologie des générations en Chine : si les bornes choisies pour définir les trois générations familiales étudiées entrent en léger décalage avec celles habituellement retenues, la contribution de cette étude à l’influence des socialisations historiques et politiques sur les comportements familiaux aurait également pu être formulée de manière plus explicite. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage deviendra sans doute un texte de références pour l’étude de la famille chinoise, et ses désaccords avec Yan Yunxiang une controverse importante dans l’interprétation du changement social en Chine contemporaine.
Justine Rochot
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (18 juillet 2026). LIU Jieyu, Embedded Generations. Family Life and Social Change in Contemporary China. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16lh3


