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Hélène Camarade, Résistantes allemandes. Des femmes face à Hitler.

Paris, Nouveau Monde Éditions, 2025, 320 p.

Hélène Camarade est professeure en études germaniques à l’Université Bordeaux-Montaigne. Ses travaux portent sur l’histoire, la mémoire et la représentation culturelle de la résistance en Allemagne nazie et en RDA.

Son dernier livre reconstitue l’histoire oubliée des résistantes allemandes à travers neuf récits biographiques. Dans l’introduction et au fil des chapitres, il analyse les raisons de la longue occultation de l’engagement féminin antinazi en Allemagne.

Tout d’abord, la résistance, qui visait à brouiller les pistes pour échapper à la traque, a laissé très peu de traces et d’archives sur lesquelles la recherche historique puisse s’appuyer. Ensuite, la mémoire et l’historiographie de la résistance allemande sont complexes. Jusque dans les années 1960, les opposants à Hitler ont été considérés par l’opinion allemande comme des traîtres à la patrie. Longtemps conflictuelle, la mémoire de la résistance a en outre été minée par la division entre la RFA et la RDA. Tandis que l’Allemagne de l’Ouest valorisait la résistance conservatrice et militaire, où les femmes occupaient peu de place, l’Allemagne de l’Est favorisait les groupes communistes liés à Moscou, en privilégiant leurs figures masculines. L’ouverture des archives à Berlin Est et à Moscou à partir des années 1990 a marqué un tournant et permis de grandes avancées historiographiques, à même de saisir la résistance allemande dans sa diversité. « Grandes oubliées », les actrices de la résistance ne font l’objet d’un intérêt véritable que depuis 2010.

Autre facteur d’invisibilisation, les catégories rendant compte de l’engagement contre le nazisme ont été forgées à partir des expériences masculines. La répartition genrée des tâches se retrouvait en effet partout, même dans les groupes accueillant une part importante de femmes. Bien qu’indispensables, les tâches qui incombaient généralement aux femmes (logistique, ravitaillement, dactylographie) étaient perçues comme subalternes. S’intéresser aux résistantes revient donc à revaloriser certaines formes méconnues de résistance.

Le couple, qui joue un rôle décisif dans l’engagement de certaines actrices, efface aussi la contribution particulière des femmes. Difficile en effet de démêler par exemple les actions de Freya von Moltke de celles de son mari Helmuth James.

Dernier élément contribuant à éclipser les combattantes antinazies, la tendance des anciennes résistantes à s’auto-dévaluer. Hélène Camarade écrit avoir dû décoder les allusions et euphémismes présents dans les témoignages et entretiens. La plupart des résistantes citées n’ont pas obtenu de reconnaissance de leur vivant. Dans le même temps, elles ont agi en médiatrices des actions masculines. Plusieurs d’entre elles ont constitué les premiers fonds d’archives, sans pour autant conserver les traces de leur propre action. Freya von Moltke conserva ainsi les 1 600 lettres que lui avait adressées son mari Helmuth James, mais pas celles qu’elle lui avait elle-même envoyées.

L’ouvrage entier est tissé d’historiographie et traversé par une réflexion sur les enjeux mémoriels de la résistance. Il déconstruit les mythes et leur apporte de la nuance. Les époux von Moltke sont représentés dans leur dimension paradoxale, aristocrates aux sympathies communistes et « antinazis de la première heure », conservateurs hostiles au parlementarisme et au progrès technique, tout en demeurant ouverts au monde. Sophie Scholl, « le symbole même de la résistance allemande », est aussi abordée en tant qu’icône, dont la culture populaire masque la part d’ombre. Le témoignage de sa sœur, Inge Scholl, La rose blanche, a alimenté cette idéalisation. Hélène Camarade cite ici les historiens Peter Steinbach et Johannes Tuchel, pour qui Sophie Scholl est une « surface de projection commode » qui « permet à la société allemande de se dédouaner ». Cette image idyllique fait oublier que la fratrie Scholl avait initialement apporté un soutien enthousiaste au nazisme et volontairement adhéré aux Jeunesses hitlériennes et à son pendant féminin, la Ligue des jeunes filles allemandes.

Appréhender la résistance allemande à travers des perspectives féminines la renouvelle à plusieurs titres. Cette approche met d’abord l’accent sur l’aspect intime de la résistance et sur l’articulation entre engagement politique et vie privée. Les liens entre résistants sont riches – professionnels, amicaux ou amoureux. La relation amoureuse peut apparaître comme une dimension du militantisme. Nora Block entretint ainsi une relation avec un camarade de l’ISK et tomba enceinte, provoquant la désapprobation générale et son exclusion ainsi que celle de son compagnon. Autre aspect rarement évoqué, la garde des enfants était une préoccupation majeure pour les mères en exil ou dans la clandestinité. Ceux-ci étaient généralement confiés à d’autres femmes, parentes, amies, voisines, ou placés dans des pensionnats.

Se concentrer sur les actions de résistance effectuées par des femmes apporte en outre une contribution à « l’histoire matérielle de la résistance ». L’ouvrage nous fait en effet entrer dans la fabrique des activités de subversion en Allemagne nazie. L’autrice détaille par exemple les conditions de préparation du journal communiste clandestin à destination des usines Siemens, le Siemens-Lautsprecher (« Le haut-parleur de Siemens »), auquel participait Hilde Radusch. Les rédacteurs se réunissaient dans un parc, se mettaient d’accord sur les sujets et se les répartissaient. Chacun écrivait ensuite son texte dans un endroit différent du parc avant de le rendre une heure plus tard. Le livre recense aussi tous les prétextes invoqués pour se rassembler en secret : promenades le long de la Spree ou au zoo de Berlin, sorties au théâtre et au concert, participations aux enterrements.

Le contexte de la clandestinité et la menace qui pèse sur les résistantes sont bien retranscrits et toujours présents à l’esprit du lecteur. Les actrices traquées et privées de ressources luttent pour subvenir à leurs besoins. Leur survie s’appuie sur des solidarités innombrables. Les chapitres relatent de belles amitiés et amours féminines. L’entraide est omniprésente dans les prisons et camps de concentration, où, pour survivre, les détenues chantent, se font la lecture, se récitent des poèmes.

Plus généralement, le livre s’attache, par son rythme enlevé et ses nombreux effets de réel, à rendre concrètes les conditions de vie et d’engagement des femmes présentées. Il s’ouvre sur deux cartes figurant les « lieux de résistance et d’enfermement à Berlin » ainsi que les « lieux de vie, d’exil et de déportation ». Ces cartes fixent le cadre de ces vies brisées et disloquées. Une autre cartographie affleure entre les lignes, celle des lieux refuges à Berlin : le restaurant tenu par Hilde Radusch et sa compagne Eddy Klopsch à Mitte, dépourvu de symboles nazis et d’inscription antisémites, où les tenancières distribuent de la nourriture aux Juifs et travailleurs forcés étrangers ; la paroisse de Friedenau que fréquentent Elisabeth Schmitz, des Juifs et résistants chrétiens ; l’atelier de balais et de brosses d’Otto Weidt à Mitte, abri pour ses employés juifs et aveugles.

Un cahier central comporte les portraits des neuf résistantes abordées. Elles apparaissent entourées de leurs compagnons ou compagnes, de leur famille, d’amis et camarades résistants, au travail ou dans leur vie quotidienne. Ces clichés donnent à voir des femmes jeunes, actives, énergiques et aux prises avec le réel.

Chaque chapitre commence par un résumé de l’itinéraire de la femme dépeinte, éclairant sa participation à la résistance. Toutes incarnent différents milieux sociaux, positionnements politiques et modes d’actions. La gauche est bien représentée – le parti social-démocrate à travers Nora Block et Käthe Kern ; le parti communiste à travers Käthe Jacob et Hilde Radusch –, mais la résistance conservatrice et confessionnelle est également évoquée – le Cercle de Kreisau à travers Freya von Moltke – et l’Église confessante à travers Elisabeth Schmitz.

Ces portraits individuels sont intégrés à une histoire organisationnelle de la résistance. La structure et le fonctionnement des principaux groupes sont présentés : l’Internationale militante socialiste (Internationaler Sozialistischer Kampfbund, ISK), à la marge des partis social-démocrate et communistes ; les groupes communistes Bästlein-Jacob-Abshagen et Saefkow-Jacob-Bästlein ; le réseau Orchestre rouge autour d’Harro Schulze-Boysen et d’Arvid Harnack ; le Cercle de Kreisau, dominé par les conservateurs et les militaires.

Les activités poursuivies par les résistantes étaient multiples : contre-propagande (rédaction, confection et distribution de tracts et journaux), mais aussi actes de solidarité avec les victimes du nazisme (prisonniers de guerre, travailleurs forcés étrangers, Juifs). Plus de la moitié des sauvetages de victimes du nazisme ont été assurés par des femmes. Ces sauvetages ne sont reconnus comme une forme de résistance que depuis les années 1990 en Allemagne.

Ces neuf chapitres sont autant d’histoires d’émancipation individuelle. Ils présentent une société weimarienne plurielle, aux milieux politiques fragmentés, aux idées et pratiques en pleine effervescence. S’y dessinent les marges de manœuvre élargies et les carrières nouvelles qui s’offraient aux Allemandes au début du xxe siècle. Sophie Scholl fumait, avait les cheveux courts, décidait de ses vacances. Nora Block fut l’une des premières avocates en Allemagne. Cato Bontjes van Beek obtint sa licence de pilote et se forma au commerce. L’itinéraire d’Hilde Radusch, communiste, lesbienne et queer illustre cette quête d’épanouissement et d’affirmation. Issue de la petite bourgeoise protestante, elle rompit avec sa famille pour s’installer à Berlin, affirmer sa sexualité et devenir militante politique.

Ces récits retracent aussi les différents cheminements intérieurs et la prise de conscience morale qui aboutissent à l’acte résistant. La plupart des résistantes décrites rejettent immédiatement et viscéralement le nazisme. Les sociales-démocrates Nora Block et Käthe Kern militèrent contre le nazisme dès 1930. Elles furent parfois aussi désignées comme des cibles par le NSDAP : Nora Block en tant qu’avocate ; Hilde Radusch en tant que communiste et féministe.

L’engagement de certaines d’entre elles connaît une gradation, les amenant à commettre des actes de plus en plus périlleux. Elisabeth Schmitz, professeure protestante membre de l’Église confessante, commença par exiger que les théologiens de son Église condamnent le boycott des magasins juifs en avril 1933. Elle rédigea et distribua ensuite un mémorandum anonyme en août 1935 pour faire connaître la persécution des Juifs. Le pogrom du Reich de novembre 1938 constitua pour elle un ultime tournant. Après ce déchaînement de violences contre les Allemands juifs, Elisabeth Schmitz quitta l’enseignement secondaire par refus de l’idéologie nazie. À partir de 1943, elle cacha des Juifs chez elle. Certaines, plus jeunes, comme Sophie Scholl ou Cato Bontjes van Beek, résistèrent aussi par désir de transgression et « goût de l’aventure ». Toutes deux furent condamnées à mort et exécutées à l’âge de 22 ans.

Dans un style agréable et clair, cet ouvrage rend accessible au lectorat francophone la spécificité de la résistance allemande au féminin. Il intéressera le public cultivé comme les spécialistes. Les destins difficiles ou tragiques relatés ici se lisent comme une histoire de la lutte pour les droits et comme un hymne au courage civil et à la liberté des femmes.

Agathe Bernier-Monod

Notes de lecture de la revue Le Mouvement social
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (14 juin 2026). Hélène Camarade, Résistantes allemandes. Des femmes face à Hitler. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16e64


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