Bruno David, Intellectuels ouvriéristes. Les communistes des conseils en France, 1927-1934.
Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, « Le temps de l’histoire », 2025, 314 p.

L’ouvrage de Bruno David se penche sur un secteur relativement méconnu de la galaxie des mouvements d’extrême gauche de l’entre-deux-guerres, en restituant l’histoire d’un groupe restreint et mouvant de militants revendiquant les étiquettes de « conseillistes », « communistes de conseil » ou « d’ultragauche ». Cet engagement s’inscrit dans les courants oppositionnels issus de la matrice bolchévique, avant de s’en détacher et de mener une critique virulente du léninisme, alimentée par les écrits de Rosa Luxembourg et d’Herman Gorter, et se rapprochant ultérieurement des courants libertaires. Surtout, l’une des caractéristiques centrales du groupe tient à son « fondamentalisme ouvrier » (p. 13), qui détermine ses orientations théoriques et ses pratiques militantes, mais aussi les trajectoires de ses membres, puisque plusieurs firent le choix d’une forme d’établissement ouvrier. L’horizon n’est pas exclusivement français. Le groupe s’appuie initialement sur l’apport de militants italiens issus de l’opposition de gauche du Parti communiste, illustré par le parcours de Michelangelo Pappalardi. Il accueille également le « vieux bolchévique » Gavril Ilitch Miasnikov, réfugié en France et, dans les années 1930, entretient des liens avec les courants oppositionnels européens, notamment allemands, et anime une campagne en faveur de Marinus van der Lubbe, « l’incendiaire du Reichstag » en 1933, érigé en figure sacrificielle.
Le contexte d’élaboration de l’ouvrage n’est pas totalement explicité. En effet, les pages liminaires signalent qu’il s’agit de « la version d’une étude allégée de la plus grande partie de ses annexes […] mises en ligne sur HAL » (p. 4), mais ces éléments n’ont pu être trouvés, à l’exception de la transcription du dossier de surveillance de Miasnikov1. Face à une matière dense et exigeante, l’ordonnancement des informations et l’organisation générale de la démonstration sont parfois déroutants. Ainsi, le choix des bornes chronologiques (1927-1934) n’est explicité que tardivement et situé « dans l’intervalle de deux temps forts de l’histoire ouvrière et révolutionnaire, en amont la révolution russe et ses lendemains qui déchantent, en aval les promesses de la révolution anarchiste dans l’Espagne en guerre civile » (p. 102). Cette dernière reste pourtant hors champ. Surtout, avec son « narcissisme des petites différences » (p. 122), la tectonique complexe des groupuscules (scissions, alliances, regroupement, fusions) suppose d’embrasser plusieurs constellations de militants. Si un schéma synthétique tente un résumé en fin d’ouvrage, le lecteur, plongé in medias res, peine initialement à bien s’approprier les contours de l’étude.
Le livre se structure en deux parties. La première se consacre à la biographie collective des conseillistes et accorde une place centrale à la notion d’imaginaire politique ; la seconde reconstitue le fonctionnement du groupe et ses pratiques, détaillant ses activités théoriques, la publication de revues comme Correspondance internationale ouvrière, ou encore l’expérience des grèves du chantier de l’exposition coloniale, en 1931.
Dans son panorama du groupe, Bruno David souligne le clivage générationnel qui différencie des militants déjà actifs avant 1917, notamment les militants d’origine italienne, auxquels s’ajoutent quelques syndicalistes révolutionnaires français. Mais l’ouvrage s’attache avant tout aux militants entrés en politique au cours des années 1920, avec le noyau constitué autour d’André Prudhommeaux, « archétype » de ce courant, de son épouse Dora Ris, et d’un petit cercle lié par des liens amicaux ou familiaux étroits (Charles-Vincent Aubrun, Félicien et Jean Dautry, Henri Dubief, Marcel Bayard, plus tard Simone Weil). Sur ces derniers, l’auteur peut mobiliser une documentation plus dense. Aux archives de la surveillance (« fonds de Moscou », préfecture de police, etc.) et aux publications successives du groupe, s’ajoute en effet l’exploitation de fonds personnels (correspondances, carnets, journaux), pour partie inédits, à l’image des papiers de Jean Dautry et Marcel Bayard. Dans les couronnes extérieures, beaucoup de militants sont par contraste des figures plus évanescentes, alors même qu’ils font justement partie des rares militants « véritablement ouvriers » (p. 91).
L’étude des trajectoires s’intéresse en particulier à la formation et aux identités professionnelles. André Prudhommeaux, socialisé dans une famille bourgeoise et intellectuelle mais progressiste, rompt avec son milieu social et professionnel en occupant des « emplois subalternes » (p. 63). Un autre groupe, analysé notamment au prisme de l’analogie entre Charles-Vincent Aubrun et le personnage d’Antoine Bloyé2, est caractérisé par une dynamique sociale ascendante qui place l’engagement ouvriériste sur le registre de la « fidélité à soi » (p. 75 sq.). Parmi les ingénieurs, le cas de Marcel Bayard présente une contradiction extrême entre une carrière accomplie, un mode de vie bourgeois et un engagement durable au sein du groupe. Dans la première partie, Bruno David consacre également un développement important à l’antisémitisme virulent qui irrigue la correspondance privée d’André Prudhommeaux et Charles-Vincent Aubrun. Selon lui, cet « antisémitisme honteux de lui-même » offre « une clé pour la compréhension de l’éthos anti-intellectualiste des intellectuels de l’ultragauche » (p. 40). Encore faut-il souligner que l’antisémitisme de Prudhommeaux gangréna durablement son imaginaire. En 1955, il défendit l’ouvrage négationniste de Paul Rassinier dans la revue Témoins, évoquant le « crime “virtuel” (non prouvé, semble-t-il) de l’anéantissement par les gaz »(cité p. 297, en note).
Dès l’introduction et en diverses occasions au fil de l’ouvrage, l’auteur souligne fort justement les comparaisons possibles avec d’autres courants militants : les prêtres ouvriers, les syndicalistes révolutionnaires de la Belle Époque ou, pour des périodes postérieures, les marxistes hétérodoxes (Socialisme ou barbarie, Maximilien Rubel, etc.) et les groupes maoïstes des années 1970. L’homologie avec ces derniers porte sur l’ouvriérisme et la pratique de l’établissement, mais aussi la valorisation de l’autonomie et de la violence associées au lumpenproletariat, perçu comme l’avant-garde du combat révolutionnaire3. S’agissant toujours du maoïsme, on pourrait également envisager des analogies avec les travaux de Julie Pagis sur la domination charismatique4, pour observer le fonctionnement du « groupe de Nîmes ». André Prudhommeaux organise en effet une « communauté de travail et de vie » (p. 184) autour d’une imprimerie coopérative dont le fonctionnement est reconstitué en détail. Les registres politiques, professionnels et personnels, voire intimes, s’y entremêlent inextricablement et l’auteur souligne « l’ambiguïté de la situation de ceux qui étaient salariés d’une entreprise militante et de militants d’une entreprise tenue par son chiffre d’affaires » (p. 174), jusqu’à nourrir de fortes tensions internes. Or, s’il s’agit d’une « véritable expérience ouvrière » (p. 193), l’imprimerie contribue aussi en elle-même à conforter la position centrale et éminente de Prudhommeaux. Libraire puis imprimeur et éditeur, intermédiaire vers les réseaux internationaux, etc., celui-ci endosse une série de rôles qui contribuent directement à son statut de dirigeant et d’idéologue, dans un groupe qui valorise l’exégèse et s’efforce de constituer son canon théorique.
L’engagement de Prudhommeaux à « passer au peuple » (p. 43) s’inscrit pleinement dans une série d’expériences contemporaines. Celle de Simone Weil bien sûr, qui participa elle-même au groupe avant d’engager avec Prudhommeaux une polémique qui contestait en pratique son magistère théorique, politique et moral. Mais on pourrait aussi évoquer l’immersion dans le monde ouvrier d’un Jacques Valdour, certes animé d’un projet politique antagonique5. Les projets intellectuels et éditoriaux du groupe conseilliste, en particulier la publication de la revue Correspondance internationale ouvrière (1931-1932), sont portés par la volonté de proposer une chronique des luttes qui émane directement des voix ouvrières.
Également puisée dans le contexte de l’entre-deux-guerres, la comparaison avec les « intellectuels non conformistes » est esquissée autour du rapport à la violence, au détour d’une citation de Drieu La Rochelle (p. 131), et plus directement, en fin d’ouvrage, à partir de la trajectoire de Jean Dautry et Henri Dubief qui évoluèrent un temps dans des cercles connexes. Or, cette comparaison aurait gagné à être systématisée, sur la base de la « sociogenèse du “non-conformisme” » proposée par Laurent Kestel6. À cette aune, on peut considérer que les « intellectuels ouvriéristes » furent eux aussi confrontés aux effets de l’ouvriérisation de l’appareil du PCF, qui « sécrétait des coûts d’entrée rédhibitoires pour ces intellectuels sans statut7 ». L’anti-intellectualisme, l’hostilité au parti et, en son sein, à la figure du chef participaient de l’invention d’une posture de « l’ouvriérisme sans ouvrier » (p. 122) qui refusait la soumission à une hiérarchie bureaucratique incarnée par des cadres staliniens d’origine ouvrière, en même temps qu’elle répondait au « sentiment d’être des hommes en trop » (p. 62). Dès lors, leur position s’inscrit dans la perspective plus large d’une crise – ou d’une mise en crise – de l’autorité et des classements sociaux.
Ceci permettrait de passer de la comparaison des groupes militants à une véritable montée en généralité. Bruno David l’envisage avec l’hypothèse d’une prosopographie élargie à l’ensemble des courants d’opposition de gauche, qui permettrait en effet d’embrasser tout l’espace des positions et des prises de position critiques à la gauche du communisme des années 1920-1930, et de rapporter systématiquement les formes et les modalités de cette opposition aux propriétés sociales et biographiques. Proposition d’autant plus judicieuse qu’elle aiderait à s’extraire du piège d’une explication du politique par le politique, qui rabat systématiquement l’effort interprétatif sur des motifs et des motivations idéologiques. Cette aporie se reflète dans l’omniprésence du vocabulaire religieux pour désigner les militants (« ascètes », « intransigeants », etc.), leurs pratiques (« révélation », « secte », « communauté », « éthique franciscaine », etc.) ou leurs « imaginaires » (« messianisme », « millénarisme », « mystique », « mythe », « souffle prophétique », etc.). Pourtant, la socialisation religieuse, dans l’enfance ou la jeunesse, n’est guère examinée, peut-être par manque de sources ou car certains militants, comme Jean Dautry, semblent plutôt issus d’une éducation laïque, voire antireligieuse. Plus que le rapport au religieux, c’est plus profondément la question des dispositions (ré)activées dans cet engagement d’ultragauche qu’il conviendrait d’interroger ici.
L’ouvrage de Bruno David s’avère ainsi à la fois frustrant et foisonnant par les matériaux qu’il met au jour et par les multiples pistes interprétatives qu’il permet d’ouvrir.
Paul Boulland
- Bruno David, « Le dossier Miasnikov des archives de la Préfecture de Police de Paris », 2010, https://hal.science/hal-00524996v3. [NDLR : le dossier d’annexes se trouve à l’adresse https://hal.science/hal-05099778v1] ↩︎
- Paul Nizan, Antoine Bloyé : roman, Paris, Grasset, 2005 [1933]. ↩︎
- Pour une illustration récente de ces caractéristiques au sein de la Gauche prolétarienne, voir Sorj Chalandon, Le livre de Kells, Paris, Grasset, 2025. ↩︎
- Julie Pagis, Le prophète rouge. Enquête sur la révolution, le charisme et la domination, Paris, La Découverte, 2024. [Lire le compte rendu] ↩︎
- Xavier Vigna, L’espoir et l’effroi. Luttes d’écritures et luttes de classes en France au xxesiècle, Paris, La Découverte, 2016, p. 49-52. [Lire le compte rendu] ↩︎
- Laurent Kestel, La conversion politique. Doriot, le PPF et la question du fascisme français, Paris, Raisons d’agir, 2012, p. 47-77. ↩︎
- Ibid., p. 76. ↩︎
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution Pas d'Œuvre dérivée 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (25 mars 2026). Bruno David, Intellectuels ouvriéristes. Les communistes des conseils en France, 1927-1934. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xvo

