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Oliver Baker, No More Peace. Abolition War and Counterrevolution.

Oakland, University of California Press, 2025, 338 p.

Oliver Baker est professeur assistant au département d’études africaines-américaines de Penn State University. No More Peace est son premier livre. L’ouvrage comporte 296 pages de textes et notes, dix-huit pages de bibliographie et un index de vingt et une pages. Il n’inclut pas d’illustration, de tableau ou de graphique. La notion d’« abolition war » présente dans le titre renvoie à la lutte armée menée par certains abolitionnistes états-uniens, noirs et blancs, tels John Brown ou Nat Turner, par opposition aux méthodes pacifistes de nombreux autres. Pour Baker, ces actions violentes ne visaient pas seulement à réformer les institutions états-uniennes en abolissant l’esclavage, elles constituaient aussi des « guerres de libération » anticapitalistes visant à « renverser » la société de classe états-unienne (p. 3). Baker, comme il le rappelle, s’inscrit dans une tendance qu’illustrent d’autres jeunes historiens, telle Holly Jackson, désireux de mettre en valeur la puissance transformative des mouvements sociaux qui agitèrent les États-Unis avant la guerre de Sécession (Baker traite cependant aussi de la période postérieure à cette guerre, la Reconstruction, de 1865 à 1877)1.

Ces révolutionnaires noirs et blancs, selon lui, s’opposèrent courageusement à la « contre-révolution blanche » qui mettait en œuvre l’expansion continentale et coloniale des colons aux dépens des autochtones anticoloniaux (settler colonialism)2 ; plus généralement, il ancre son travail dans l’analyse marxiste de la lutte des classes. Il recourt à de nombreux théoriciens classiques de la suprématie blanche et de la libération noire (dont Franz Fanon, C.L.R. James), mais également à des auteurs plus récents qui ont intégré la question raciale à leur analyse du capitalisme, tel Cedric Robinson3. Une autre référence majeure est celle de Peter Linebaugh et Marcus Rediker, historiens marxistes du premier capitalisme et de la colonisation des Amériques4. Baker inclut également W.E.B Du Bois, grand intellectuel noir marxiste du début du xxe siècle, en particulier à travers le livre Black Reconstruction (1935).

L’ouvrage se divise en quatre chapitres : le premier, « Slave Revolt, Fugitivity and White Alliance Policing », retrace différents événements bien connus de l’histoire de la révolte noire en Amérique : la révolte de Stono, en 1739, en Caroline du Sud, l’insurrection de Nat Turner en 1831, l’émeute de Cincinnati en 1841, la montée du phénomène des fuites d’esclaves, en particulier après 1850, et le Fugitive Slave Act. Le chapitre se clôt par une analyse détaillée du roman du militant noir Martin Delany, Blake, or The Huts of America. À la « fugitivity » des Noirs du Sud, Baker oppose l’« alliance policière blanche » destinée à contrôler leurs mouvements. Dans Blake, Baker voit se mettre en œuvre la liaison entre abolitionnisme et internationalisme prolétarien.

Le deuxième chapitre, « Anticolonial War and Settler Mass Colonialism », introduit le concept de « settler mass militarism », qui traduit l’action conjuguée des colons pour s’opposer aux autochtones et avancer leurs projets d’expansion continentale. Baker passe tout d’abord en revue de grands événements de l’opposition aux autochtones, de la King Philip’s War au xviie siècle à la guerre séminole des années 1830 ; il rappelle ensuite les révoltes indiennes de Californie au début de l’occupation états-unienne, puis conclut le chapitre par une étude du roman de John Rollin Ridge (Joaquin Murietta), premier roman écrit par un autochtone aux États-Unis.

Le troisième chapitre, « White Insurgency. Industrializing Capital and Counterrevolution », traite des mouvements de protestation blancs qui apparaissent avant la guerre de Sécession dans les milieux de travailleurs aspirant à davantage d’égalité entre Blancs. Baker y voit une demande de la part « des travailleurs blancs de partager la gestion avec le capital dans la perspective d’un projet de capitalisme racial » (p. 135). Il retrace aussi à grands traits l’histoire de l’accès des Blancs à la terre indienne, lesquels, à compter de 1844, demandent un accès gratuit (National Reform Association). Cette exigence d’égalité blanche se heurte pourtant à la centralisation du capital dans les années 1850. Quoi qu’il en soit, la « contre-révolution blanche » structure les efforts « réactionnaires » des travailleurs blancs aspirant à davantage d’égalité, selon Baker.

Le quatrième chapitre, « Abolition Shoots Back », porte en particulier sur deux abolitionnistes, John Brown, militant blanc, et Harriet Tubman, militante noire, qui selon Baker firent des esclavisés l’avant-garde d’un mouvement destiné à éliminer non seulement l’esclavage, mais également « la société de classe racialisée » (p. 174). Ce chapitre se penche sur les actions de John Brown lors de sa tentative d’assaut de l’arsenal fédéral de Harper’s Ferry en 1859, puis sur les nombreux raids d’Harriet Tubman dans le Sud pour libérer des esclaves. Toutes ces actions, dit Baker, plaçaient la « contre-révolution blanche » dans une position de vulnérabilité, la « révolution noire » menaçant ainsi le capitalisme (p. 215).

La conclusion (« White Counterrevolution Today. Crisis, Repression, and Insurgent Fascism ») replace le débat engagé dans l’ouvrage dans le contexte contemporain aux États-Unis : George Floyd, combats des autochtones pour protéger les ressources naturelles, attaque sur le Capitole en janvier 2020, montée de l’État carcéral, unité des Blancs entre classes sociales pour réprimer les pauvres et les démunis. De même que les actions de John Brown n’ont pas toujours reçu l’approbation des militants de son temps et des historiens ultérieurs – sans parler de ses ennemis, qui voyaient en lui un terroriste –, Baker rappelle que les militants d’aujourd’hui voient également leurs positions émancipatrices critiquées alors que seul leur combat peut mener à la liberté.

En raison de son fort ancrage théorique dans les critical race studies, de son ampleur chronologique allant de la période coloniale à la guerre de Sécession, et même à la Reconstruction, No More Peace se lit davantage comme un essai philosophico-historico-politique que comme une monographie consacrée à un corpus de sources précis. En dépit de l’utilisation ponctuelle d’autres sources (textes de lois, rapports, etc.), Baker est clairement plus à l’aise lorsqu’il traite d’un matériau plus littéraire (récits, romans), et on peut lui souhaiter beaucoup de réussite dans sa prochaine entreprise, consacrée à des romans d’auteurs minorisés de la jeune république américaine.

L’ouvrage reflète une nouvelle tendance de l’historiographie de l’abolitionnisme aux États-Unis, très critique de ce mouvement aujourd’hui considéré comme bourgeois et, finalement, favorable aux « Blancs5 » ; pourtant, redécouverte avec le civil rights movement des années 1950 et 1960, la geste des abolitionnistes états-uniens, noirs et blancs, a fait l’objet de nombreuses publications depuis la fin des années 1990. En général, les historiens voient en eux des militants admirables, « saints », voire « martyrs » d’une cause morale généreuse, et souvent, plus récemment, des « radicaux » en quête d’une démocratie égalitaire et interraciale6. Oliver Baker écarte ces militants le plus souvent pacifistes, précurseurs d’un civil rights movement qui ne l’inspire pas, au motif qu’ils ne prêchaient pas la révolution véritable ; il ne retient que ceux, une petite minorité, qui s’engagèrent dans « la guerre de l’abolition », la lutte armée. De même que les abolitionnistes n’ont pas toujours été populaires, en particulier chez les historiens marxistes7, l’opposition entre combat moral et pacifiste et lutte armée est un débat ancien dans l’histoire américaine, en particulier dans la communauté africaine-américaine. Baker se positionne dans ces interprétations et oppositions, et inscrit son travail dans un appareil critique théorique à la pointe des débats intellectuels.

Il n’a pas tort de charpenter l’histoire de la résistance à l’esclavage aux États-Unis autour de fortes notions politiques qui nous permettent de bien prendre la mesure de l’histoire du XIXe siècle états-unien, marquée par le travail forcé et le commerce de millions de personnes, un contrôle policier omniprésent dans le Sud, des arrestations d’esclaves fugitifs jusque dans le Nord, des déportations internes de centaines de milliers d’autochtones, des émeutes urbaines raciales fréquentes, le tout dans une ambiance de guerre civile croissante. On peut cependant regretter une vision présentiste « à la serpe », dont sont absentes les nuances et la complexité caractéristiques d’un travail de recherche, même lorsqu’il s’agit d’un vaste panorama. Cependant, comme le rappelle Virginie Adane dans 1619. L’autre naissance des États-Unis, pour de nombreux universitaires états-uniens, dans un contexte de polarisation politique et de guerres culturelles exacerbées, se pose aujourd’hui la question du statut de la parole académique, entre engagement politique et rigueur scientifique : ce livre en est une bonne illustration8.

Marie-Jeanne Rossignol


  1. Holly Jackson, American Radicals. How Nineteenth-Century Protest Shaped the Nation, New York, Crown, 2019. ↩︎
  2. Sur ces concepts, Baker fait régulièrement référence aux nombreux ouvrages de Gerald Horne, dont le dernier en date est The Apocalypse of Settler Colonialism. The Roots of Slavery, White Supremacy, and Capitalism in 17th Century North America and the Caribbean, New York, Monthly Review Press, 2018. ↩︎
  3. Cedric Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2021 [1983]. ↩︎
  4. Peter Linebaugh et Marcus Rediker, The Many-Headed Hydra: Sailors, Slaves, Commoners, and the Hidden History of the Revolutionary Atlantic, Boston, Beacon Press, 2000. ↩︎
  5. Gunther Peck, Race Traffic. Antislavery and the Origins of White Victimhood, 1619-1819, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2025. ↩︎
  6. Manisha Sinha, The Slave’s Cause. A History of Abolition, New Haven, Yale University Press, 2016. [Lire le compte rendu] ↩︎
  7. Charles Sellers, The Market Revolution. Jacksonian America, 1815-1846, New York, Oxford University Press, 1994. ↩︎
  8. Virginie Adane, 1619. L’autre naissance des États-Unis, Paris, PUF, 2025, p. 113-117. ↩︎

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (24 mars 2026). Oliver Baker, No More Peace. Abolition War and Counterrevolution. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xvp


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